Comme une Ombre

Ombre d'Homme

«Rien ne peut compenser une seule larme, d’un seul enfant. Alors, dis-toi qu’il n’y a qu’un moyen de salut : prends à ta charge tous les péchés des hommes »

d’après F. DOSTOIEVSKI, Les Frères Karamazov

 

Prologue

 

            Je sursautai, quittant les cauchemars qui m’assaillaient chaque nuit. La pénombre ensommeillait encore les habitants de Poudlard et je tentai de calmer ma respiration haletante.

            J’allumai la bougie qui somnolait sur la table de chevet, chassant les ténèbres angoissantes qui arpentaient la pièce de leur lente démarche saccadée.

            La manche de ma chemise de nuit était poisseuse et, dès que je la relevai, la vérité m’éblouit de sa lumière aveuglante.

            Mon bras gauche était barbouillé du sang noir des assassins. La peau qui se dévoilait sous cette opacité était nue. Vierge de l’opprobre qui l’avait un jour souillée.

            J’engloutis les marches qui me mèneraient au bureau de Dumbledore, l’esprit en ébullition. Quand la barrière de la porte stoppa ma course folle, je soufflai faiblement, conscient de m’imposer au milieu de la nuit. Etait-il là, le vieillard écoeurant de bons sentiments ?

            J’entrouvris le battant, me persuadant que je ne rencontrerais que le vide glacé d’une pièce désertée. J’avais tort. Albus Dumbledore était penché sur un parchemin qu’il tenait serré entre ses doigts tremblants. Il plongea son regard dans le mien.

            L’air se suspendit au-dessus de nos têtes. Avait-il compris, lui aussi ? Voyait-il la panique dans mon œil halluciné ?

            Je tombai à genoux, le suppliant silencieusement d’épargner mon âme maculée des horreurs accomplies. Une étreinte me réchauffa.

            - Il n’est plus.

 

 


Chapitre 1

 

Quand les Immortels tombent

 

 

« Tous ces mensonges… Pour quoi ?

- Pour me donner l’impression d’être le plus fort ».

 

 

            Je caressais machinalement l’emplacement qui avait abrité la Marque des Ténèbres, pendant plusieurs années. Ce n’était pas vraiment un manque que je ressentais en cet instant. Ou peut-être que si. Je venais de perdre ce qui rattachait mon âme aux enfers, l’approchant chaque jour un peu plus vers ce qui ressemblait à ma perte. Pendant près de douze mois, j’avais voyagé entre deux eaux, je m’étais retrouvé au milieu d’un conflit, sans parvenir à choisir un camp, me prétendant espion pour les deux plus grands sorciers qui avaient régenté ma vie.

            Etre le disciple du Seigneur des Ténèbres m’avait comblé de joie. Etre son favori m’avait empli de fierté. Etre un Mangemort avait soulevé mon cœur d’effroi. Etre un esclave avait brisé mon âme. Et ce qui en restait me révulsait. Je me haïssais. Je haïssais la moindre parcelle de ce qui avait un jour adoré un Maître.

            La peur qui gouvernait le moindre de mes gestes s’était envolée, dissipée, grâce à un enfant. Le fils de Lily et James Potter. Le descendant d’une prestigieuse lignée qui ne m’avait accordé que mépris et raillerie.

            Mon maître n’était plus. Emporté par son propre sortilège de mort qu’il destinait à l’enfant de la Prophétie.

            Et moi, que deviendrai-je ? Tout ce que je possédais, on me l’avait enlevé. Ma haine et ma vengeance. Ma terreur et mes cauchemars. Ils avaient tous déserté ma carcasse de félon.

            Mon maître n’était plus. Tué par celui qu’il voulait détruire.

            Je passai une main lâche sur mon front brûlant, espérant calmer le tumulte qui bouillonnait. N’était-ce pas ce que j’avais espéré, depuis si longtemps ? La fin d’un règne d’épouvante ?

            Le bruit discret qui annonçait la venue de Dumbledore m’expulsa de mes pensées. J’évitai soigneusement son regard, quand il entra dans la pièce. Depuis la disparition du Lord Noir, j’essayais de me retrouver le moins possible avec lui. J’avais honte de la réaction que j’avais eue, une semaine plus tôt : mélange de soulagement et d’horreur. Cela me rendait bien trop ambigu pour que le vieil homme me considère comme un véritable allié. Je me serais pas fait confiance, moi.

            - Bonsoir, Severus.

            - Monsieur le Directeur.

            - Vous connaissez certainement Bartelemius  Croupton ? s’enquit le directeur.

            Sa main parcheminée désigna la personne qui l’accompagnait et que je n’avais pas vue de prime abord. Le sang déserta mes joues. Oui, je savais qui il était. Il avait été désigné pour juger les Mangemorts. Il accusait presque sans preuve et certains des coupables jetés à Azkaban n’étaient pas des partisans de Mon Seigneur.

            - Oui, soufflai-je, la gorge asséchée. Que voulez-vous ?

            - Quelques questions, répondit-il en s’invitant dans mon salon.

            Dumbledore me retourna un sourire qui se voulait rassurant et s’interposa avant même que Croupton ne place un seul mot.

            - J’espère que vous n’oubliez pas, Bartelemius, que j’ai pleinement confiance en Severus. Sans lui…

            - Oui, Albus, soupira le juge. Je sais tout cela. Mais il n’en reste pas moins que Rogue a été un Mangemort.

            Voilà. Le mot était tombé et me comprimait la poitrine. Azkaban et ses geôles me tendaient les bras, prêts à m’engloutir.

            - Bartelemius, Severus a risqué sa vie pour nous venir en aide.

            - Je ne conteste pas, Albus. Je ne conteste pas. Néanmoins, si votre espion consentait à nous fournir quelques renseignements supplémentaires…

            Je me raidis, comprenant le sous-entendu et je le coupai dans son élan, la voix plus basse qu’un murmure :

            - Si vous attendez de moi des dénonciations, vous vous trompez de personne.

            - Quel dommage, se lamenta Croupton. Un gage de votre bonne foi…

            - Je ne suis pas délateur. Le professeur Dumbledore et moi en avons déjà discuté.

            La barbe immaculée acquiesça et les lunettes en demi-lune intimèrent le silence à l’envoyé du Ministère.

            - Vous serez convoqué pour une audience, finit-il par articuler, avant de quitter mes appartements.

            Il s’était à peine retiré que Dumbledore chuchotait :

            - Votre honneur force mon admiration, Severus. Mais vaut-il un tel sacrifice ? Même moi, je ne pense pas être en mesure de vous soustraire à la justice.

            Mon regard dégringola jusqu’aux flammes dansantes du foyer. Mon ton était catégorique quand je lui répondis :

            - L’année dernière, lorsque je suis venu vous voir et que vous m’avez proposé d’être votre espion, pour l’Ordre du Phénix, je vous avais prévenu que je ne fournirais aucun nom.

            Le vieillard s’approcha, posant une main apaisante sur mon épaule maigre. Malgré la proximité qui me gênait, je restai immobile.

            - Les paroles d’hier peuvent être effacées aujourd’hui.

            - Croyez-vous que, parce que j’ai été parjure envers celui qui m’a tout donné, je trahirai ma propre conscience ?

            - Peu de personnes auraient vos scrupules. Et ceux qui étaient vos frères d’infamie ont tué et torturé.

            - Comme moi. Qui suis-je pour dénoncer des actes que j’ai moi-même accomplis ? Je ne peux condamner d’autres âmes pour obtenir une grâce que je ne mérite pas.

 

 

            L’unique regard de ces dizaines de sorciers me brûlait de la haine que j’inspirais. Mangemort déclaré et disculpé, je regagnais Poudlard en homme libre. Ils me détestaient pour mon revirement proclamé et je comprenais leur dégoût. Je l’éprouvais, au même titre qu’eux. Quand je m’étais rendu à cette audience, eux, mes collègues, se persuadaient que je ne reviendrais plus hanter les couloirs sombres du château. Ils avaient tort. Et avec une sorte de jubilation macabre, j’exultai.

            On pardonnait au Sang Mêlé, à l’esclave du diable. On le réhabilitait et on lui offrait une seconde chance.

            Je me heurtai à la douceur coupable d’un œil bleu qui me couvait de bienveillance. Une main réconfortante se reposa contre mon bras et me dirigea vers un bureau circulaire où un phénix entamait un chant mélancolique.

            - Asseyez-vous, Severus, m’invita Dumbledore, lui-même prenant place de l’autre côté de la table de travail. Comment vous sentez-vous ?

            - Bien.

            Je mentais et j’avouais. La peur viscérale qu’Azkaban m’avait injectée dans les veines me rongeait les os et le soulagement de revenir « chez moi » m’enserrait d’une chaleur bienheureuse.

            - J’ai essayé de vous sortir de là.

            Il s’en voulait, le vieillard tendre. Son influence s’était essoufflée face à l’intransigeance du Ministère qui gardait le Mangemort repenti au secret d’une prison humide et habitée par les Détraqueurs. Oui, il souffrait, ce pauvre vieil homme. Plus que moi, peut-être. Et je le méprisai de cette faiblesse qui le contraignait à m’aimer.

            Ses longs doigts se croisèrent sous son nez aquilin et il se pencha sur moi. Son iris tentait d’atteindre mon âme mais je lui refusai cet accès que je libérais pour le Seigneur des Ténèbres.

            - Il reviendra, Severus, murmura-t-il.

            - Je sais.

            Je grattai mon avant-bras gauche, là où la Marque se gravait d’invisible. Le Maître vivait encore. Dans un coin infect de la terre, les morceaux éparpillés de son immortalité se régénéraient et patientaient.

            - Je voudrais savoir… Que ferez-vous, le jour où Lord Voldemort appellera ses fidèles ?

            Le temps que je mis pour répondre passerait, aux yeux de tous les autres, pour une hésitation. Mais pour Dumbledore, il ne s’agissait que d’une légitime minute de réflexion. Nous savions tous deux que ma dette était payée. Le remboursement ne couvrait pas les années supplémentaires.

            - Je vous aiderai, chuchotai-je très vite, de crainte de regretter mes propos. Oui, je vous aiderai.

 

 

            - Je devrais te remercier, n’est-ce pas Rogue ?

            Je me mordis la lèvre en pivotant vers Malefoy. Je m’étais pourtant juré de ne plus mettre les pieds dans sa demeure étincelante d’un luxe outrancier. Pourtant, je piétinais cette parole. Parce que Narcissa me réclamait auprès d’elle pour passer Noël. Et je m’étais laissé convaincre.

            - Pourquoi ? questionnai-je, ennuyé de cette discussion qui débutait.

            - C’est toi qui m’as disculpé, malgré les dires de Karkaroff. Sans toi, je croupirais sans doute en prison.

            - Quelle importance ?

            Je ne désirais pas revenir sur le souvenir des interrogatoires que Croupton m’avait fait subir. J’y avais menti honteusement et les déclarations soutirées ne l’aideraient en rien. J’avais refusé de dévoiler des noms. Néanmoins, par un souci de fidélité envers mes frères de cauchemars, je les innocentais des accusations proférées par des délateurs à l’esprit faible.

            - Est-ce pour moi que tu as fait cela, Rogue ?

            En disant cela, l’aristocrate Lucius dévisagea Narcissa et je sentis mes joues s’enflammer. Il accueillit Drago dans ses bras paternels, avant de me le tendre, bambin au regard effronté. Je refusai de le prendre sur mes genoux. Ma voix grelottait lorsqu’elle annonça :

            - Non. Pour lui.

            Un enfant méritait mieux que de grandir sans un père. Et celui-ci, si semblable à sa mère, exigeait plus de la vie qu’un nom traîné dans la boue.

            - Portons un toast, exigea la maîtresse de maison. A notre liberté.

            Mon verre achoppa le bord du sien tandis que je répétais :

            - A notre liberté.

 

 

            Le silence de mes pas emplissait la pièce de peurs refoulées et les tremblements provoqués par mes non-dits saturait l’ambiance de la classe. Je jubilais devant l’effroi que j’inspirais à ces adolescents au cœur fragile et à l’aspect boutonneux. Je ne les aimais pas et ils me haïssaient. Je leur enseignais les Potions Magiques depuis plusieurs années et dans leurs grimaces horrifiées, je revoyais l’épouvante que le Seigneur des Ténèbres abattait sur ses fidèles au masque de mort. Moi aussi je devenais maître face à ces innocents à l’esprit gangrené. Leurs terreurs équivalaient à la mienne, lorsque le Lord Noir s’abaissait jusqu’à moi et me promettait la mort. A eux, je leur jurais l’échec éternel, parce qu’ils ne s’élèveraient jamais à mon niveau d’intelligence. Je devenais tout puissant, fort de la conviction que le mage sombre n’envahirait plus mes cauchemars pendant de longues années. Le toast clamé lors de la Nouvelle Année me grisait encore les tempes et sous l’impassible visage que je renvoyais au monde, le sourire craquelait mes lèvres traîtresses.

            Bientôt, ces enfants et leurs descendants oublieraient celui qui régnait en ombre menaçante et le réveil, face à l’immortelle force cruelle, les précipiterait en enfer.

 


Chapitre 2

 

Le Survivant

 

 

« Etait-ce de la vengeance ?

- Ma vengeance »

 

 

            Lorsque Dumbledore approcha, un homme à l’aspect craintif à ses côtés, je compris, une nouvelle fois, qu’il me refusait le poste tant convoité. Depuis des années, au mois de juillet, je posais ma candidature et, chaque rentrée scolaire, ma déception devenait plus cuisante. Jamais le vieux directeur ne prenait la peine de m’informer de sa décision ni des raisons pour lesquelles il m’écartait.

            - Je vous présente le professeur Quirrell. Il assurera les cours de Défense contre les forces du Mal, cette année.

            Pendant que mes collègues saluaient le bégayant Quirrell, mon regard s’attarda sur Dumbledore. Un fil invisible nous lia l’un à l’autre, l’espace d’une lente seconde. Le sourire qui se perdit dans la barbe immaculée se voulait navré. Je le trouvai pitoyable et je quittai la salle des enseignants, sans un mot.

            - Un problème, professeur Rogue ?

            Nul besoin de voir qui me parlait, au détour d’un couloir. Je reconnaissais la voix gutturale du Baron Sanglant et je murmurai :

            - Aucun, Baron… Avez-vous vérifié les appartements des Serpentard ?

            Le fantôme s’excusa et je lui pardonnai sa négligence. N’était-ce pas mon rôle de directeur de maison de m’assurer que mes élèves seraient bien logés ?

            Le décor de la salle commune ne se modifiait pas, malgré les siècles écoulés depuis sa création. Et l’atmosphère immuable s’emplissait de murmures conspirateurs et de rires froids. Mes doigts nostalgiques caressèrent le bois usé d’une table gravée des armoiries de Salazar Serpentard.

            - Quel endroit magique, souffla le spectre derrière moi.

            Son exclamation m’éjecta de mes souvenirs studieux. Je remontai difficilement à la surface de la réalité, pour m’apercevoir que les rêves de grandeur que j’échafaudais, à l’époque de mes quinze ans, ne se concrétiseraient pas.

            - Les chambres sont en ordre ?

            Les notes rauques qui s’échappèrent de ma gorge ne convenaient pas au terrible maître des potions. Je me giflai mentalement, me maudissant de mes faiblesses.

            - Je m’en assure, proposa le fantôme.

            Le pourpre argenté de ses vêtements fut englouti par les murs et, quand il revint, la satisfaction planait sur son visage blême.

            - Les elfes de maison ont fait leur travail, dit-il avec arrogance.

            L’éclat de son œil terne raviva l’image éteinte de Bellatrix et je frissonnai. Voilà bien longtemps que je m’interdisais les pensées qui me rapprochaient de mes cauchemars. Mais cette rentrée, plus que toutes les autres, amenait avec elle le flot infernal de mes épouvantes passées. Dans quelques heures, le Survivant amorcerait une arrivée triomphale à Poudlard. Et l’ombre du Seigneur des Ténèbres l’escorterait.

            La nausée m’arc-bouta contre la cheminée et j’haletai. Quelles terreurs se déversèrent sur le tapis, en même temps que les restes de mon dîner ?

            L’immatérielle main glacée du Baron tenta de me réconforter et elle engourdit ma peur.

 

 

            Mon attention se focalisa sur Drago Malefoy, au moment où McGonagall l’appelait. L’enfant ressemblait à son père et, de là où je me trouvais, j’entraperçus l’arrogance qui transpirait de son sourire suffisant. Son maintien droit ne vacilla pas, alors qu’il s’installait sur le tabouret. Sans surprise, le Choipeau le répartit à Serpentard. Toujours aussi sûr de lui, l’héritier au sang pur entama une marche conquérante vers ses condisciples. Lucius devait être fier de son rejeton, copie conforme de l’original. Près de dix années s’étaient écoulées sans que je revoie cette famille influente et prestigieuse. Mais j’aurais reconnu Drago au premier coup d’œil. Son sourire illuminait-il encore son visage, comme celui de Narcissa ?

            Un murmure sonore s’élevant de la Grande Salle m’obligea à recentrer mon attention. Un instant, je pensai que la cérémonie de Répartition venait de se clôturer mais un garçon maigre, aux cheveux en bataille, me contredit. Ses lunettes rondes dissimulaient ses pupilles mais son air faussement timide le trahit. Sa silhouette indécise me ramena des décennies en arrière et je me confrontai au spectre de James Potter. Aucun doute n’effleura mon esprit quand je nommai le propriétaire de la cicatrice dévoilée sans pudeur. Harry Potter. Le Survivant. Lorsque le Choipeau l’expédia à Gryffondor, les applaudissements de Dumbledore m’écoeurèrent. Le nouveau membre de cette maison criarde fut accueilli en héros et cette fanfaronnade me coupa définitivement l’appétit.

            Mon voisin de droite balbutia quelques syllabes hésitantes que je fis semblant d’écouter. Je dédaignai mon repas, sourd aux conversations amorcées autour de moi. Un picotement chauffa mon avant-bras gauche et je survolai la salle du regard. Quirrell, qui s’était détourné, m’examina en silence. Moi, je plongeais mon iris dans l’œil de Harry Potter. Il s’échappa et baissa la tête, pour chuchoter quelque chose à l’insipide Percy Weasley.

 

 

            Mes doigts se crispèrent sur le parchemin, au moment où je lisais le nom du fils de mon ennemi d’enfance. Je laissai l’émotion couler en moi, pour ne pas qu’elle transparaisse dans ma voix. Je muselai le plus petit sentiment qui gravitait encore dans mon âme de damné et je chuchotai :

            - Harry Potter… Notre nouvelle … célébrité.

            Le Survivant.

            Je terminai l’appel dans un état second. Je ne ressentais plus rien, en relevant la tête de ma liste. Et mes mains ne tremblaient plus. Dix ans que je luttais contre mes peurs, toutes mes peurs. Et cet insecte insignifiant, ce gamin adulé pour quelque chose dont il ignorait tout, ne m’enchaînerait pas à ma terreur. Mon maître s’était dissipé, depuis longtemps. Et pour longtemps.

            - Ici, on ne s’amuse pas à agiter des baguette magiques, je m’attends donc à ce que vous ne compreniez pas grand-chose à la beauté d’un chaudron qui bouillonne doucement en laissant échapper des volutes scintillantes, ni à la délicatesse d’un liquide qui s’insinue dans les veines d’un homme pour ensorceler peu à peu son esprit et lui emprisonner les sens.

            Je m’arrêtai l’espace d’une respiration et ma hardiesse me poussa à en dire davantage que les années précédentes. Je ne savais pas pourquoi mais un courage stupide me forçait à provoquer mes souvenirs d’horreur et à les exposer face à l’enfant qui avait eu l’insolence de me délivrer.

            - Je pourrais vous apprendre à mettre la gloire en bouteille, à distiller la grandeur, et même à enfermer la mort dans un flacon si vous étiez autre chose qu’une de ces bandes de cornichons à qui je dispense habituellement mes cours.

            Le silence qui suivit empesait l’atmosphère de crainte. J’exultai face à leur curiosité effrayée. J’étais celui qui créait l’immortalité, même s’ils ne le savaient pas. Je me délectai de l’expression interdite de Potter et je me lançai dans le démantèlement méticuleux de sa fierté arrogante.

            - Potter ! Qu’est-ce que j’obtiens quand j’ajoute de la racine d’asphodèle en poudre à une infusion d’armoise ?

            Ma satisfaction de voir le fils de mon ennemi totalement confus fut légèrement contrariée par la main impertinente de cette petite Gryffondor aux cheveux broussailleux.

            - Je ne sais pas, Monsieur, bafouilla celui qui deviendrait mon souffre-douleur.

            Non, il ne méritait pas sa réputation d’élu des dieux. Il ne représentait absolument rien. La Prophétie mentait. Cet enfant, à la cicatrice abusivement glorifiée, resterait à jamais un être insignifiant.

            - Apparemment, la célébrité n’est pas tout dans la vie. Essayons encore une fois, Potter. Où iriez-vous si je vous demandais de me rapporter un bézoard ?

            Du coin de l’œil, je vis Drago Malefoy étouffer un sourire triomphant. Oui, il ressemblait à son père mais les traits que je devinais chez lui me rappelaient traîtreusement ceux de Narcissa.

            - Je ne sais pas, Monsieur, répéta le mouflet au regard vert.

            - Vous n’alliez quand même pas vous donner la peine d’ouvrir un de vos livres, avant d’arriver ici, n’est-ce pas, Potter ?

            Il soutint mon regard et, au fond de son âme, je ressentais la haine qu’il me vouait déjà. Il ne réalisait même pas que je fouillais ses souvenirs, sans gêne, et que je m’invitais à l’intérieur de ses pensées. Il serait si facile à rompre.

            - Potter, quelle est la différence entre le napel et le tue-loup ?

            La comparse de Potter se leva, impatiente de me donner une réponse que je n’attendais pas. Elle ne comprenait pas que je ne cherchais qu’à humilier l’enfant de James Potter, comme j’avais été humilié.

            - Je ne sais pas. Mais je crois qu’Hermione le sait. Vous aurez plus de chance avec elle.

            La note effrontée qui pointait dans la voix de l’élève me brûla les joues. Jamais je ne lui permettrais de gagner. C’était ma vengeance. Il en était l’instrument indispensable.

            - Asseyez-vous ! intimai-je sèchement à Granger. Pour votre information, Potter, sachez que le mélange d’asphodèle et d’armoise donne un somnifère si puissant qu’on l’appelle la Goutte du Mort vivant. Un bézoard est une pierre qu’on trouve dans l’estomac des chèvres et qui constitue un antidote à la plupart des poisons. Quand au napel et au tue-loup, il s’agit de la même plante que l’on connaît aussi sous le nom d’aconit. Alors ? Qu’est-ce que vous attendez pour prendre note ?

            Le grattement des plumes contre les parchemins m’apaisa un bref instant. Je me souvenais à quel point j’avais été dépendant de cette potion d’armoise et d’asphodèle, lorsque je vomissais mon angoisse. Maintenant, je parvenais presque à dormir, la nuit, quand les ténèbres m’étouffaient. J’empêchai mon esprit de s’aventurer plus loin dans mes cauchemars :

            - Et votre impertinence coûtera un point à Gryffondor, Potter.

            Je bénis le calme qui régnait enfin à l’intérieur de ma salle de classe jusqu’à ce qu’un sifflement m’expulse des critiques acerbes que je déversais aux élèves. Un nuage de fumée verte engloutit Neville Londubat et le cri d’horreur qu’il poussa me fit rapidement comprendre à quel point cet ignorant ne méritait pas sa place à Poudlard.

            - Imbécile ! grondai-je, en évaporant la potion d’un simple geste de la main. J’imagine que vous avez ajouté les épines de porc-épic avant de retirer le chaudron du feu ? Emmenez-le à l’infirmerie.

            Dès qu’ils quittèrent le local, je fermai les yeux, me rendant compte que je venais d’utiliser la magie sans baguette. A quoi pensai-je ? La fureur qui m’embrasa se déversa sur Harry Potter :

            - Potter, pourquoi ne lui avez-vous pas dit qu’il ne fallait pas ajouter les épines tout de suite ? Vous pensiez que s’il ratait sa potion, vous auriez l’air plus brillant ? Voilà qui va coûter un point de plus à Gryffondor.

            L’injustice de cette réflexion m’effleura une seconde mais je ne regrettais pas mes paroles. Elles me soulageaient de mon inconscience.

 

 

            - Rude première semaine ? s’enquit Hagrid, alors que je pénétrais dans sa cabane aux plafonds démesurément hauts.

            Le demi-géant manquait de subtilité mais pas de perspicacité. Il voyait sans doute à mon air que la rentrée ne se passait pas exactement comme je l’espérais.

            - Oui, on peut dire ça, avouai-je dans un souffle à peine audible.

            Je m’affalai sur une chaise défoncée et j’acceptai son thé au goût infect. Le silence s’éternisa entre nous et je ne désirais pas le rompre. Le gardien des clefs l’avait compris et il triturait les oreilles velues de Crockdur. Mon œil voyageait sans vraiment regarder, quand il fut arrêté par un œuf insolite.

            - Qu’est-ce…

            Je posais la question en connaissant la réponse. La mine contrite d’Hagrid parlait pour lui. Je m’emparai de l’œuf de dragon et je murmurai :

            - A quoi pensez-vous ? C’est interdit.

            - Crois-tu que je l’ignore ?

            Quand je le prenais en faute, il oubliait de me vouvoyer, reprenant les habitudes acquises lors de ma scolarité. Derrière sa barbe emmêlée, il rougissait.

            - Vous ne pourrez pas le garder, Hagrid.

            - Je sais, soupira-t-il, résigné.

            Les dragons le fascinaient. J’eus pitié de lui.

            - Je vous amènerai un livre, pour que l’œuf puisse éclore. Et après, vous avertirez les autorités.

            - Vous feriez ça, professeur ?

            J’acquiesçai et je m’évadai avant qu’il ne m’étreigne avec reconnaissance. La soirée serait longue et studieuse : les copies des sixièmes années m’attendaient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 3

 

Une vie entre parenthèses

 

 

« Quelle force avait-il donc ?

- Celle des plus Grands ».

 

 

            Je l’observais de loin ; je ne le quittais jamais des yeux. Il était mon salut et mon iutourment. Chaque jour, ses respirations m’asphyxiaient un peu plus. Parfois, je le louais, dans le fond de mon cœur, de ce qu’il avait accompli ; et je le maudissais aussitôt. Ma délivrance devenait mon enfer depuis qu’il foulait le sol de Poudlard. J’aurais dû savourer les dix dernières années écoulées comme une bénédiction mais ce n’était que maintenant qu’elles me paraissaient douces. Aujourd’hui, les heures qui s’égrenaient me brûlaient la gorge et me tenaient éveillé une partie de la nuit.

            Je me retins de porter la main contre mon avant-bras gauche, pour me persuader que la Marque n’y serpentait plus. Oui, Harry Potter, ce gamin si peu doué en Magie, me  plongeait sans cesse à l’intérieur de mes souvenirs. J’essayais de m’éloigner, de fuir mes cauchemars mais je n’y parvenais pas. Ma force s’essoufflait face au spectre du passé.

            Une main noueuse effleura mon épaule et je sursautai violemment. Si le fantôme de mon père ne me terrifiait plus avec la même intensité douloureuse, les contacts physiques, lorsqu’ils n’étaient pas programmés, me hérissaient encore. Dumbledore retira ses longs doigts élégants et s’assit à côté de moi.

            - Notre jeune Harry accomplira de grandes choses, n’est-ce pas ? me taquina-t-il.

            Il perçait à jour mes traîteuses pensées et je lui tins rigueur de cette intrusion pourtant sans conséquence.

            - Potter n’a pas la moitié des dons de sa mère, soufflai-je finalement, l’aveu m’écorchant les lèvres. Monsieur le Directeur.

            Je crus bon d’ajouter le titre du vieux fou, parce que je gardais un minimum d’éducation en sa présence. Et une minuscule partie de moi le respectait suffisamment pour ne pas lui cracher au visage mes griefs et ma haine envers l’humanité tout entière.

            - Ni l’arrogance de James, me dit-il.

            L’allusion me crispa et griffa sans ménagement mon assurance. L’adolescent ressemblerait bien assez vite à son détestable paternel, je n’en doutais pas. Rien que la façon avec laquelle il me répondait, je percevais le mépris qui sommeillait. Je me faisais force de le briser avant.

            - Comment se comportent vos premières années ? questionna le vieil imbécile changeant de sujet à brûle-pourpoint.

            - Bien, concédai-je à sa tentative de discussion.

            - Drago Malefoy me semble prometteur.

            - C’est un garçon intelligent.

            Au caractère dominateur. Il ne se privait pas d’écraser les autres et usait de l’influence de son nom à la moindre occasion. Néanmoins, je lui pardonnais volontiers ses écarts de conduite. La luminosité de son regard parlait en sa faveur et superposait l’image de Narcissa sur son propre visage. Je me défendais bien mal de cette faiblesse qui me taraudait depuis si longtemps.

            - Voilà le professeur Quirrell, annonça Dumbledore. Venez, professeur, je vous rends votre place.

            Le détenteur du Grand Ordre de Merlin se redressa et désigna la chaise qu’il occupait quelques secondes plus tôt, pour permettre à mon insolite collègue enrubanné de s’installer.

 

 

            Je détestais le banquet d’Halloween pour un tas de raisons, avouables ou non. J’exécrais particulièrement ce moment parce qu’il me rappelait à quel point mon âme manquait de répit. Voir les visages émerveillés des élèves et contempler leur bonheur me ramenait invariablement à ma mauvaise humeur. Plus rien ne m’étonnait ou suscitait mon admiration. Je m’interdisais la moindre joie car je ne la méritais pas. Noreen aimait me taquiner sur ma propension à me fustiger pour les maux que la terre recelait. Mais elle ignorait les ignominies accomplies. Comment pourrait-elle encore me regarder en face si elle apprenait quel monstre j’étais ? Moi-même, je ne parvenais pas à soutenir le reflet que me renvoyait le miroir de ma salle de bain.

            - Notre fête sera grandiose ! s’exclamait Dumbledore, alors que je m’installais à la table des professeurs.

            Le directeur paraissait d’excellente composition et je lui en voulus de cette insouciance. Il avait chassé loin de ses souvenirs le fait que quelqu’un s’était introduit à Gringotts pour tenter de voler la Pierre philosophale. Cette pensée me taraudait et ajoutait sa part de responsabilité à mes insomnies. Je savais l’invention de Flammel en sécurité, à Poudlard, et pourtant, je frissonnais de crainte, persuadé que les défenses érigées autour de la Pierre ne suffiraient pas. Je regrettais amèrement d’avoir offert des indices à celui qui parviendrait à se rendre jusqu’à mon propre défi. Si cette personne passait le chien à trois têtes, le Filet du Diable, les clefs et le jeu d’échecs alors, je lui offrais l’éternité sur un plateau.

            - Vous sentez-vous bien, Severus ? demanda Flitwick, intrigué.

            Le minuscule bonhomme m’étudiait avec l’attention d’un médicomage et j’accueillis presque avec soulagement l’arrivée fracassante de Quirrell. Néanmoins, ses bégayements horrifiés m’enfoncèrent davantage au cœur de mon inquiétude.

            - Un troll… dans les cachots… je voulais vous prévenir…

            Je me glaçai d’épouvante alors que Dumbledore rétablissait le calme parmi les élèves. Jamais un troll ne s’inviterait à Poudlard, à moins d’y être conduit. Je n’attendis pas les instructions du directeur pour me précipiter au deuxième étage.

            Touffu – parce que c’était le nom que Hagrid avait donné à l’horrible animal – montait la garde, ses trois têtes relevées, à l’affût du moindre intrus. Je déglutis difficilement face à ses crocs dégoulinants de bave et je tâtonnai, à la recherche de la porte close. Je me revoyais, enfant, devant la sauvagerie de Remus Lupin transformé en loup-garou. La même férocité se dégageait de ce chien monstrueux. Mes yeux ne quittaient pas ses mâchoires énormes alors que ma main actionnait la poignée. Je me détournai, prêt à fuir et la douleur me perfora le mollet. Le hurlement que je retins amena des larmes d’impuissance. Je pus me libérer et, à nouveau dans le couloir, j’haletai, proche de l’inconscience. Ce fut la présence insolite de Quirrell qui me ramena brusquement à la réalité.

            - Que faites-vous là ? grondai-je.

            Je devenais impérieux, malgré le tremblement de mes mains et la souffrance qui saccadait ma respiration.

            - S… Severus, balbutia mon collègue.

            Le bruit tonitruant d’une chute l’empêcha de répondre et il me suivit alors que je me dirigeais vers les toilettes des filles. McGonagall y entrait justement, elle aussi alertée par le boucan. Je ne fus que modérément surpris d’y trouver Potter et son chien fidèle, Ron Weasley, à côté du troll vraisemblablement assommé. Je gardai le silence, bien trop préoccupé par le comportement de Quirrell. Pourquoi – au nom de Merlin ! – se trouvait-il au deuxième étage, près de la pièce qui renfermait la Pierre philosophale ? Je me grattai l’avant-bras gauche, gêné par un tiraillement.

 

 

            Le juron que je laissai échapper résonna dans le couloir et je me mordis les lèvres, fâché contre ma propre inconscience. N’importe quel élève pouvait m’entendre et je ne désirais nullement me compromettre devant leurs visages boutonneux. Mais par Merlin ! que cette morsure me lancinait. Impossible pour moi de me rendre auprès de madame Pomfresh, sans éveiller quelque soupçon de sa part. Elle rapporterait d’emblée ses observations au directeur qui m’interrogerait sans l’ombre d’un doute. Comme si ce n’était pas assez que Potter ait fureté jusqu’à la salle des professeurs, me surprenant dans une position délicate. Sans la présence de Rusard, je me serais octroyé le plaisir de lui lancer un sort d’Oubliette.

            En arrivant au stade de Quidditch, les hurlements des élèves augmentèrent un peu plus ma mauvaise humeur et, s’il ne s’agissait pas d’un match de Serpentard, j’aurais fait demi-tour, pour m’enterrer dans mes cachots, là où le silence régnait en seul maître. La seule place qui restait dans la tribune des enseignants se trouvait juste devant Quirrell. Mon esprit soupçonneux préférait se tenir derrière lui mais aucun choix ne s’offrit à moi. Je ne lui accordais aucune confiance, pas depuis le souper d’Halloween. Pas depuis que je sentais la Marque vibrer sous ma peau, en sa présence. Totalement désintéressé par le match, je ne me concentrai qu’au moment où des exclamations horrifiées jaillissaient de toutes parts. Je braquai mon œil dans la même direction que les autres spectateurs, pour apercevoir Harry Potter, un bras tremblant agrippé à son balai, le reste de son corps chancelant dans le vide.

Magie Noire.

Les mots se répercutèrent dans ma tête et je me retins de pivoter vers mon collègue de Défense contre les forces du Mal. Aucun doute ne m’effleurait l’esprit : il était responsable de cela. Et si personne ne l’arrêtait, le Survivant ne serait bientôt plus qu’une marre de sang, dans l’herbe fraîche de Poudlard. Peu de chance que cela fasse bonne impression auprès des familles.

Contrer la Magie Noire ne représentait pas mes sortilèges de prédilection. Je l’étudiais, je la pratiquais et je l’inventais. Mais je ne la désensorcelais pas. C’était le rôle de Dumbledore, ça. Pas le mien. J’essayai néanmoins, juste parce que ce cauchemar vivant, cette lame douloureuse qui me tranchait les veines, ne devait pas mourir. Pas encore.

La résistance du sortilège sombre s’essoufflait et stoppa net, sans que j’en comprenne la raison : mes pouvoirs ne permettaient pas un arrêt aussi brutal. L’instant d’après, je sentais de la chaleur se répandre le long de ma jambe et je hurlai de surprise et de peur. Ma robe prenait feu !

 

 

            - Pourquoi ne m’avoir rien dit ? reprocha le vieux directeur.

            Installé au fond de son fauteuil de cuir, il ne permettait pas à son regard d’enjamber les montures de ses lunettes et je n’apercevais que mon propre reflet, dans les verres étincelants. Je baissai les paupières : je n’aimais pas cette vision de moi-même. Noire et sans âme.

            - Je n’en étais pas sûr.

            Je tentais de me disculper, sans conviction. Oui, pourquoi ne lui avais-je pas parlé ? Parce que je n’étais pas certain de mes soupçons ? Parce que je ne parvenais pas à croire que cet idiot de Quirrell possédait réellement de tels pouvoirs ?

            Je me balayai le visage avec la paume de ma main. Elle était moite et elle tremblait encore. Quand donc mes peurs cesseraient-elles de me terrifier ?

            - Il faudra le surveiller, Severus.

            Je lui donnai raison. Néanmoins, je ne comprenais pas les motivations de ce bégayant personnage et cela m’inquiétait davantage que sa tentative d’assassinat. Dumbledore, lui, se préoccupait exclusivement de son petit préféré et je ne fus guère surpris lorsqu’il me demanda de le protéger. J’accédai à sa requête, comme toujours. Oui, je suivrais Harry Potter, lorsqu’il traînerait dans les couloirs de Poudlard, dans le parc, près de la cabane de Hagrid ou à la bibliothèque. N’avais-je pas l’habitude de rôder comme un voleur ? Je connaissais les ténèbres qui accompagnaient invariablement l’espion que je serais à jamais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 4

 

L’enchaîné

 

 

« Qu’as-tu ressenti à ce moment-là ?

- Que je touchais le fond d’un puits ».

 

 

            La neige qui s’échappait du ciel gris et bas se déversait sans hâte contre la fenêtre crasseuse du salon, creusant des sillons de larmes sales sur les vitres. J’ignorais la raison qui m’avait poussé à regagner l’Impasse du Tisseur, en cette veillée de Noël et je me fustigeais de cette décision. La soirée s’étirait en longueur et aucun rire déplacé ne venait perturber ma morne solitude. Je regrettais les farces de Dumbledore et le sourire béat de Hagrid lorsqu’il avait trop bu. Poudlard me manquait, je le sentais au fond de mes entrailles. Et le vide de mon existence me pesait. Ni sapin ni musique, dans ce lieu qui abritait la misère de mon enfance.

Quel but régentait ma vie, maintenant que le Seigneur des Ténèbres rampait et que l’Elu apprenait sa destinée ? Je tournais autour de moi-même, ne rencontrant que le désert. Il n’y avait plus rien. Les cauchemars eux aussi s’essoufflaient face au néant.

Je me resservis un autre verre de cognac, cet ambre doré que mon père aimait tant. Il s’y serait noyé, comme moi en cet instant. J’en arrivais presque à comprendre sa dépendance. Sa faiblesse m’atteindrait peut-être un jour. Bon sang ne saurait mentir, j’en avais douloureusement conscience. M’enivrer me permettait d’oublier. Et lui, qu’espérait-il effacer de sa mémoire tortueuse, lorsqu’il délirait, une bouteille vide dans le creux de la main ? Parfois, je m’offrais la complaisance de revivre mon passé, pour le revoir, quand il croisait mon regard battu ou qu’il s’attardait sur le visage de maman. Il lui arrivait de se pencher sur elle, pour caresser ses cheveux gris.

Depuis quand le souvenir de ma mère ne m’avait-il plus effleuré ? Ses yeux tristes et vides, son pauvre sourire dénué de joie et son petit visage chiffonné disparaissaient peu à peu, témoins indésirables de ce qui avait un jour été. Je le chassais, ce malheureux masque de la souffrance, inconscient, souvent, de l’amour qu’il me portait. Il ne restait que la peur. Celle qui l’animait, lorsque je rentrais pour les vacances scolaires, forçat en détention. Avait-elle compris de quoi j’étais capable, cette femme sans grâce ? Ma destinée lui avait-elle un jour été révélée ? Elle avait eu raison de craindre ce que je deviendrais. Elle savait de quoi je serais capable, moi l’assassin. L’esclave d’un maître sans âme.

Je bus une nouvelle gorgée du breuvage alcoolisé.

Demain, je retournerais à Poudlard.

 

 

Pour la première fois depuis son entrée à l’école de sorcellerie, je m’octroyai le luxe de compatir à la douleur de Harry Potter. Assis en tailleur, les lunettes fixées sur le Miroir de Risèd, il restait parfaitement immobile et contemplait le reflet de son désir le plus cher. Même sans mes dons d’occlumens, je parvenais à déceler ce qui le captivait tant. Quel orphelin, dont on vantait les qualités parentales, n’y verrait pas le bonheur qu’on lui avait refusé ?

Deux nuits auparavant, Rusard m’avait prévenu que quelqu’un s’était introduit dans la Réserve et - si j’avais suspecté préalablement Quirrell -, je doutais maintenant de mon jugement. La présence de Potter, pourtant invisible, ne m’avait pas échappée et je l’avais suivi, ombre mouvante et impalpable, jusqu’à cette pièce qui renfermait les secrets de l’âme. C’était la deuxième soirée que je le voyais se noyer à travers des chimères.

Adolescent, ma main tremblante s’était refusée à détruire le miroir des aspirations. Je me revoyais encore, adulte majestueux, soudain plus beau et grand, auréolé d’une lumière à jamais refusée. Un mensonge, encore un. La promesse du Miroir n’était qu’illusion. J’aurais dû le briser, abolissant pour toujours ses tromperies et ses leurres.

L’enfant de la Prophétie se perdait au milieu de cet artifice, innocent soudain.

Mon poing se serra et une incantation mortelle m’effleura le bout des lèvres. Seule la présence de Dumbledore me contraignit au silence. La main posée contre mon épaule se fit caressante. Rassurante. Je m’effaçai, conscient de ne pas être à ma place dans cette relation qui s’établissait. Le directeur de Poudlard s’imposait peu à peu au cœur de la vie de Harry Potter, devenant une présence indispensable et amicale. Un mentor vers lequel se tourner.

- Alors, tu es encore là, Harry ?

 

 

Fataliste, j’acceptai la tasse de thé que Hagrid me proposait. Serrée entre mes mains, elle me réchauffait de l’intérieur et je m’abîmai dans l’eau trouble du breuvage. Les propos du demi-géant ne me parvenaient que de très loin, mon esprit entièrement préoccupé par les avancées de Quirrell concernant la Pierre philosophale. La seule nouvelle qui me permettait de croire que l’année se terminait bien était que Potter rentrerait dans quelques jours chez lui, sain et sauf. Je ne faillirais pas à ma mission, malgré la haine.

- Vous savez, professeur, Charlie Weasley m’a donné des nouvelles de Norbert…

- De qui ?

Je tombai des nues. Peut-être qu’une écoute plus attentive du babillage de Hagrid m’aurait éclairé. Il ne s’offusqua guère de mon inattention et s’écria :

- Norbert ! Mon dragon !

Je levai rapidement les yeux vers lui, surpris qu’il pensât encore à cet animal des enfers. Je bus une gorgée de thé pour contraindre à ma langue de se taire. Si la gent humaine dans son ensemble ne m’inspirait que mépris, le monde animal m’indifférait au plus au point.

- Heureusement que Ron et Harry ont pensé à Charlie.

- Potter ? réclamai-je, tout en connaissant déjà la réponse.

- C’est un bon petit, vous savez. Il a le cœur sur la main. Et pourtant, sa vie n’a pas été facile.

- Elle ne l’est pour personne, crachai-je, piqué au vif.

Je m’offusquais de l’intérêt que Rubeus Hagrid portait au Survivant et j’eus honte de cette défaillance. La jalousie était une faiblesse et je ne voulais plus l’éprouver. Trop longtemps, elle avait régenté ma vie, sans même que je le réalise. Et le Gardien des Clefs ne représentait même pas un grain de poussière sur ma route.

- Je lui ai dit que vous étiez un homme de bien. Qu’il ne devait pas se méfier de vous.

- Pourquoi se méfierait-il ?

Cette fois, je me tournais entièrement ver lui, curieux d’apprendre ce qu’il insinuait si grossièrement.

- Il pense que tu veux t’emparer de la Pierre de Flammel.

Par Merlin ! Comment ce gamin pouvait-il être au courant de cela ?

- Vraiment ?

- Mais toi et moi (il venait à nouveau de laisser choir le côté formel et respectueux de nos conversations), on est pareil. Il ne le sait pas, Harry, que Dumbledore nous a accordé une seconde chance.

Non. Nous n’avions rien en commun. Le pardon que le vieux directeur m’avait accordé n’appartenait pas au même monde que celui de Hagrid. Mais son innocence ne saisirait jamais les atrocités commises. Ni l’étourdissante indulgence que Dumbledore me témoignait. Qui y parviendrait ?

Le vieil homme avait fait de moi son débiteur, juste parce qu’il m’avait un jour dérobé à Azkaban. Maudit et détestable démon face à la lumière éblouissante de l’absolution, je ressemblais à un papillon de nuit, éternellement pris au piège du soleil. Je lui resterais redevable, mille ans, peut-être.

Je déposai finalement la tasse à moitié de vide sur la table du salon, décidé à fuir cette atmosphère qui me contraignait à me souvenir des dettes contractées.

- Je dois partir.

Hagrid ne me questionna pas sur les raisons de ce brusque départ et je me précipitai dans le Grand Hall. Je reconnus immédiatement les trois silhouettes aux couleurs de Gryffondor qui murmuraient. Je m’approchai sans bruit, curieux de connaître les messes basses qui se tramaient entre eux.

- … se passer, chuchotait Potter à Granger et Weasley. Rogue va essayer d’ouvrir la trappe, il a tout ce qu’il faut pour y arriver et il s’est arrangé pour éloigner Dumbledore. C’est lui qui a envoyé cette lettre. Ils vont être étonné, au Ministère de la Magie, en voyant débarquer Dumbledore.

Je contins le sourire qui fleurissait sur le bord de mes lèvres. Comme la jeunesse se focalisait sur des détails, au lieu de se concentrer sur les éléments importants. Ma laideur me discréditait tellement aux yeux de ces adolescents qui me voyaient en coupable idéal, juste parce que j’étais intransigeant avec eux.

Granger étouffa un cri stupéfait, lorsqu’elle remarqua ma présence et les deux autres pivotèrent, terrifiés par ma seule présence.

- Bonjour. Vous ne devriez pas rester à l’intérieur avec un beau temps pareil.

- Nous étions…, commença le Survivant.

- Vous devriez faire attention, l’interrompis-je, la voix mortelle. A vous voir comme ça, tous les trois, on dirait que vous préparez un mauvais coup. Et Gryffondor ne peut pas se permettre de perdre encore des points, n’est-ce ?

Ma petite vengeance possédait une saveur particulière qui ne manquait pas de me régaler. Néanmoins, je n’ignorais pas le devoir que Dumbledore m’avait confié et je mis en garde le fils de mon ennemi d’enfance :

- Je vous préviens, Potter. Si vous recommencez à vous promener la nuit dans les couloirs, je veillerai personnellement à ce que vous soyez renvoyé du collège. Bonne journée.

J’expédiai Potter et ses deux acolytes à l’extérieur, leur mine ne m’inspirant guère confiance. Ils conspiraient et le fait qu’ils soient informés de l’existence de la Pierre philosophale ne me rassurait nullement. J’avais promis à Dumbledore de protéger le fils de mon ennemi contre les agissements de Quirrell mais pas contre lui-même et ses idées saugrenues. Le Gryffondor avait l’art de se fourrer dans toutes les situations périlleuses et en ressortait l’ego de plus en plus disproportionné. Dans moins d’une année, il serait aussi imbu de sa personne que son père.

J’espérais que la menace du renvoi ferait effet mais j’en doutais. Potter s’occupait d’un peu trop près des affaires du château et, s’il me soupçonnait - avait-il réellement tort de me voir en possible traître -, il n’en demeurait pas moins une cible de choix pour mon collègue de Défense contre les forces du Mal. S’offrir la tête de Harry Potter en trophée serait une belle preuve de puissance, le Seigneur des Ténèbres ayant lui-même échoué dans cette tâche.

 

 

- Tue-le !

Je stoppai brusquement ma progression et Dumbledore, soudain conscient d’avancer seul, pivota vers moi. Son œil bleu interrogeait et je ne pus lui fournir d’explication cohérente. Je n’étais plus un lâche. Aucune peur ne possédait le droit de me tétaniser au-delà de la raison. Mais cette voix, de l’autre côté du battant brûlant, me paralysait.

- Tue-le !

            Ces inflexions, comme une scie rouillée frottant contre un caillou, m’avaient un jour promis la mort, en aparté. Je suffoquai et le vieux directeur se précipita sur moi, alors que mes jambes se dérobaient sous mon poids. Le poids de la terreur.

            - Severus, murmura-t-il.

            Il s’inquiétait encore pour moi, malgré ce que j’avais fait endurer à son protégé, pendant l’année scolaire écoulée. Malgré la mort qui guettait le Survivant, maintenant. Voyait-il donc en moi une personne de valeur ?

            - Je ne peux pas, avouai-je dans un souffle vaincu.

            Non, je n’en étais pas capable. L’affronter aujourd’hui se révélait au-dessus de mes forces. Toutes mes angoisses dansaient un ballet infernal au fond de mon âme d’affranchi. Comprendrait-il seulement ? A nouveau redressé, ses lunettes dissimulant son regard glacé, il se drapait d’un pouvoir que je rêverais de détenir. Il m’abandonna à mes démons et j’acceptai cette abdication.

            Lorsque Dumbledore revint, de longues minutes plus tard, mes genoux s’ancraient toujours dans le sol poussiéreux. A bout de bras, il portait Harry Potter et mon cœur sombra. L’enfant de la Prophétie venait-il de rendre son dernier souffle ? Mon maître, créature immonde sans corps, était-il parvenu à détruire l’ Espoir ?

            - Il va bien, me rassura le directeur, sa barbe immaculée dissimulant à peine son sourire.

 

 

            - Je pensais vous voir, Severus, déclara Dumbledore, installé derrière son secrétaire. Approchez.

            Je me tenais sur le pas de la porte du bureau circulaire depuis plusieurs secondes. C’était Fumseck qui avait trahi ma présence par un chant d’avertissement et son propriétaire avait relevé le visage du courrier qu’il rédigeait. Tandis que j’avançais à l’intérieur de la pièce, mes pas incertains s’étouffant dans le moelleux du tapis, le vieux directeur posait sa plume sur le bois du meuble et se redressait pour m’accueillir.

            - Je ne voudrais pas vous déranger, marmonnai-je.

            - Asseyez-vous.

            Lui-même prit place au fond du fauteuil, juste à côté de moi. Nos genoux se touchaient presque et nos yeux se scellèrent. Incapable de détacher mon regard de ses orbes clairs, je me mettais à nu face à l’examen silencieux.

            - Pardonnez-moi, soufflai-je, impuissant.

            Je dissimulai mon visage au creux de mes mains tremblantes, honteux et horrifié. Cet homme-là - je ne savais par quel miracle insensé - croyait en moi et je décevais ses attentes.

            - De quoi devrais-je vous pardonner, Severus ?

            Ses longs doigts osseux s’attardèrent sur mes épaules, peut-être pour rendre plus doux ses reproches.

            - Devrais-je excuser votre légitime défiance ? Vous savez plus que moi-même ce dont Lord Voldemort est capable. Et je n’ignore pas les horreurs accomplies.

            - Je ne mérite pas votre clémence.

            Je tentai de me dégager mais il m’en empêcha. Prisonnier de sa bonté et de sa tendresse, je me laissai submerger. Ma faiblesse. Celle que mon père avait insufflée dans ma carcasse odieuse, à l’aube de ma vie. Je recherchais un réconfort et une absolution. Pour mes peurs et pour mes péchés. Le Seigneur des Ténèbres et Albus Dumbledore me les offraient, l’un après l’autre.

            - Je ne suis pas un enfant, me rebellai-je finalement.

            Je repoussai l’étreinte et je m’enfuis près de la fenêtre qui s’ouvrait vers le parc. Les bras croisés, je défiais quiconque de m’approcher et le vieux directeur s’en garda.

            - Vous avez sauvé la vie de Harry, Severus. Pas ce soir, certes, mais auparavant, oui.

            - Alors, laissez-moi tranquille, ordonnai-je durement. Je refuse de payer encore. Je ne vous appartiens pas. Je n’appartiens pas à votre cause.

            Je m’attendais à des reproches, à des cris ou à des menaces. Mais seul un sourire se fraya un chemin sur la figure usée. Une grimace attendrie qui me déstabilisa. J’espérais une réaction, quelque chose me confortant dans ma colère hargneuse. Pour que je puisse déverser mon fiel. Je serrai les poings de rage, prêt à frapper.

            - Je me demandais combien de temps vous tiendriez, souffla Dumbledore. La soumission ne vous sied pas, Severus. Et elle vous a longtemps collé à la peau. Je suis heureux que votre masque se craquelle enfin.

            Mon courroux se brisa d’un seul coup et je me mordis la lèvre jusqu’au sang. Allait-il m’envoyer à Azkaban, maintenant que je refusais ouvertement ses directives ? J’échappais à son contrôle et s’il ne me promettait pas la mort, contrairement à mon maître, il inventerait quelque punition à la hauteur de mon insolence. N’est-ce pas ?

            - Je n’ai pas peur de vous, avertis-je, effronté.

            Je redressai le menton et mon corps entier se prépara au combat. Dumbledore éclata de rire.

            - Cela fait plaisir à entendre.

            - Je vous déteste, consentis-je finalement.

            - Je n’en doute pas. Et pourtant, c’est en moi que vous avez confiance. Venez, il est temps de descendre pour le repas.

            J’obéis à l’injonction, soudain libéré de mes dix années de servitude.

 

 

Chapitre 5

 

Grandir, et grandir encore

 

 

« Que représentait ce choix pour toi ?

- Il représentait tout ce que je pouvais prouver aux autres ».

 

 

L’instable sentiment de liberté qui emplissait entièrement ma carcasse de félon m’enivrait avec bien plus d’efficacité que tous les alcools du monde. Pour la première fois en trente deux années d’existence, je savourais l’étrange bonheur de n’appartenir à personne. Grisé par cette étonnante réalité, j’ignorais quoi faire. Je possédais enfin la possibilité de décider par moi-même de mon destin. Je choisissais. Sans contrainte, sans peur.

Mon père ne se tenait pas derrière moi, accusateur violent ; le Seigneur des Ténèbres rampait à nouveau, spectre sans pouvoir ; Albus Dumbledore me permettait de vivre, effaçant mes dettes d’une bienveillance que j’acceptais pour ce qu’elle était. Il s’agissait d’un juste retour des choses : il m’accordait le pardon, parce que j’avais servi sa cause. Je ne lui devais rien. Désormais, esclave affranchi, je respirais comme jamais je ne l’avais fait.

Ma main, autrefois si traîtresse et tremblante, n’hésita pas au moment de frapper contre l’huis rieur qui préservait l’intimité ouatée de Noreen.

- Severus ?! s’écria-t-elle.

Etait-ce réellement un sourire qui se frayait un chemin entre les raideurs de mon austérité ?

- Je suis surprise, avoua-t-elle. Entre.

Bien sûr qu’elle s’étonnait de ma venue. Je ne m’invitais que rarement chez elle et toujours sous ses suppliques. Peut-être parce que je ne m’estimais pas digne de son intérêt et que la solitude que je m’imposais était ma punition. Ma condamnation.

- Je ne dérange pas ?

- Non, pas du tout. Tu dînes avec moi ?

J’acquiesçai de bonne grâce, m’installant sur l’une des chaises qui entouraient la table.

C’est en silence que le repas se déroula mais, sans cesse, le regard de Noreen pesait contre ma silhouette disgracieuse. Elle m’examinait, médicomage étudiant un nouveau cas inconnu, et je m’amusais presque de son air concentré et dubitatif.

- Tu as changé, déclara-t-elle finalement. Comme si tu venais subitement de grandir.

Grandir ? Le terme ne manquait pas de pertinence. En effet, j’avais grandi. Longtemps, je m’étais persuadé que mon père m’avait volé mon enfance, m’obligeant à entrer trop tôt dans le monde des adultes. Néanmoins, je constatais aujourd’hui qu’il n’en était rien. Je quittais à peine l’adolescence, soudain confronté au monde réel. Trop d’années, je m’étais voilé la face, pour ne pas affronter mes actes et leurs conséquences. Je m’étais enfermé au cœur d’un univers dépourvu de lumière, uniquement pour éviter la vérité. J’avais fait les mauvais choix mais il me faudrait vivre avec eux et les dépasser. Personne ne m’avait contraint. Et j’avais payé. Suffisamment.

- Oui, cette fois oui.

Elle me sourit et ses doigts enserrèrent les miens. Avec force. Le charbon de son œil brillait et ressemblait à celui d’une mère.

- Oh, Severus, murmura-t-elle. Que n’ai-je réclamé cet instant.

Je me dégageai de son étreinte car certains gestes ne s’oubliaient pas. Je restais le même, plus léger sans doute. Habité de démons qui continuaient de noircir mes nuits, à défaut de hanter mes journées.

- Je suppose que je le peux, n’est-ce pas ? Comme tout le monde.

- Oui.

Le bonheur… Y goûterai-je enfin ? Maintenant que mon âme m’était restituée, je détenais le droit de me l’approprier. Et je le chercherais. Nul n’entraverait ma route vers une possible rédemption, car je méritais ma part de lumière.

- Tu viendras à mon mariage, Severus ?

La question me surprit, peut-être parce que je n’avais pas accordé assez d’importance à cet évènement. Aujourd’hui, il me sautait en pleine figure, comme un coup de poing.

- Pourquoi te précipiter ?

- Nous sommes fiancés depuis plus d’un an, Armand et moi. Je ne pense pas que ce soit précipité.

Elle s’emportait, soudain. Et je me fustigeai de mon manque de clairvoyance. Noreen, contrairement à moi, ne vivait pas dans les ténèbres de quelque remord : depuis toujours, elle cheminait à travers la clarté lumineuse qui accompagnait les gentils. Alors que ma propre évolution se stoppait à ma rencontre d’avec mon maître, la jeune femme, elle, continuait d’avancer.

- Je ne sais pas, chuchotai-je. Je ne fais pas partie de ta famille.

Je fuyais son iris embrasé.

- Siobhan Gerris sera là.

Siobhan au regard de saphir. Siobhan à la voix envoûtante. Siobhan, cette ancienne élève de Poudlard dont j’étais le tout jeune professeur. Comment Noreen pouvait-elle connaître le trouble qui s’emparait de moi lorsque je me trouvais en la présence de sa collègue ?

- Maintenant que tu fais partie du monde des adultes, il serait peut-être temps de t’ouvrir aux autres.

Je pinçai les lèvres, vexé de sa remarque. Elle se moquait.

- Je vais te laisser, sifflai-je entre mes dents serrées.

Je quittais déjà la maison quand elle me rattrapa par le bras. Le geste me surprit et je me libérai vivement.

- Ta venue me ferait plaisir, Severus. Penses-y.

Je transplanai sans répondre. Je capitulerais sans doute.

Un hibou Grand Duc m’attendait quand je regagnai l’Impasse du Tisseur. Il portait une lettre de Poudlard et avant même de l’ouvrir, je sus ce qu’elle renfermait : Dumbledore ne m’accordait pas encore le poste de professeur de Défense contre les forces du Mal. Je chiffonnai le parchemin, en colère. Personne n’était plus qualifié que moi pour enseigner cette matière, il le savait très bien. Pourtant, il s’obstinait à engager des incompétents et celui-ci ne ferait pas exception à la règle, comme toujours.

 

 

- Votre baguette magique est remarquablement bien entretenue, professeur, conclut Olivander, après un examen minutieux. Pourquoi vouloir en changer ?

Je ne pouvais décemment lui avouer que cette « baguette magique remarquablement bien entretenue » avait servi à tuer des dizaines de personnes ainsi qu’à en torturer deux fois plus et que sa vue me devenait insoutenable, après un peu plus de vingt ans.

- Elle est vieille et je l’ai achetée d’occasion.

Par-dessus les lunettes rondes qu’il portait sur le bout du nez, le marchand m’épia sans gêne.

- Elle l’est bien plus que vous ne pourriez même l’imaginer, professeur. Bois d’ébène et larme de phénix : un mélange étonnant et inédit.

Je perdais patience.

- La rachetez-vous ?

- Non.

- Non ?!

Ma voix surprise dérapa et elle mua vers des aigus qui m’agressèrent les tympans.

- Gardez-la.

Et il me la restitua, sans sourire.

- Comme il vous plaira, sifflai-je. Néanmoins, j’aimerais en acheter une autre.

- Je ne peux vous contraindre à utiliser votre baguette, professeur. Pourtant, aucune autre ne vous conviendra autant que celle-ci.

- Montrez-moi celles que vous avez, intimai-je sans concession.

Cet homme-là n’avait pas le droit de me juger ; je ne lui donnais pas la permission de lire à travers la symbolique de ma baguette magique.

- Vous n’ignorez pas que je ne parviendrai jamais à vous offrir une telle alliance.

- Trouvez-moi quelque chose de totalement différent.

Je désirais m’éloigner le plus possible de mon ancienne vie. Si un nouveau départ se profilait réellement, alors, il me fallait changer. Commencer sur de nouvelles bases, fermer les yeux sur deux décennies d’erreurs insoutenables. Désormais, les évènements qui s’écouleraient ne me feraient plus honte.

- Tenez : châtaigner et plume de griffon.

Le commerçant me tendit une baguette légère et lisse. Elle me laissa de marbre, de même que les six autres qu’il me proposa. Devrais-je lui donner raison ? Me résigner à conserver la complice de mes années de torture ?

- Essayez celle-ci : olivier et écaille de dragon.

Le morceau de bois se nicha au creux de ma main, petit animal enfin rassuré d’avoir trouvé un maître généreux, et la chaleur qui s’en dégagea se propagea au cœur de mes entrailles. C’était une sensation étrange. Aucune mesure avec ce que j’avais ressenti en m’emparant de ma première baguette. Un vent de destruction s’était alors imposé à moi et je m’étais senti tout puissant. Ici, une sorte d’apaisement glissait sur mes épaules, roulait dans mes veines et me réchauffait entièrement.

- Je la prends, murmurai-je alors, surpris par cette étrange douceur.

Ollivander emballa mon achat et je quittai la boutique, deux baguettes magiques nichées à l’intérieur de mes poches, chercheur de trésors enfin récompensé après des années de fouilles.

 

 

Ma mère m’avait appris la politesse et la galanterie. Je me souvenais de ses leçons, lorsqu’elle soutenait que les femmes aimaient se faire servir et se sentir importantes. Elle-même n’y avait sans doute jamais eu droit avec mon père et pourtant, elle ne cessait de vanter les mérites des gentlemans qui existaient de par le monde et elle avait toujours espéré que j’en fasse partie. Malheureusement pour elle, le sang qui coulait dans mes veines ne se composait qu’à moitié de celui des Prince - illustre branche sorcière - et l’autre demi se nourrissait de la violence incivile des Rogue.

- S’il vous plait.

Je tendis la flûte de champagne que je venais de prendre au buffet à ma voisine de droite, essayant d’assortir mon geste d’un sourire. Mais je souriais si peu que cela devait plutôt ressembler à une triste grimace de gargouille.

- Merci, Severus.

La façon qu’elle avait de prononcer mon prénom m’électrisa. Il en devenait presque mélodieux. Pour me donner une contenance que j’étais loin de ressentir, je bus une gorgée du vin pétillant, tout en gardant les yeux fixés sur la jeune femme. Sa silhouette menue se drapait d’une robe dans les tons bleu et blanc qui la mettaient en valeur. De fines bretelles lui découvraient les épaules et elle ne devait pas avoir très chaud dans cet ensemble léger. Il pleuvait et le vent soufflait par rafales.

- Le temps n’est pas très clément pour leur mariage, remarqua-t-elle, ses pensées cheminant en accord avec les miennes.

En disant cela, elle regardait Noreen et son tout nouveau mari, entourés de leurs familles respectives, recevant les félicitations d’usage. Je ne m’étais pas encore manifesté auprès de la mariée, peut-être soucieux de garder une bonne dose de discrétion, mal à l’aise face à certains sorciers qui avaient un jour assisté à mon procès de Mangemort.

- Nous nous asseyons ? demandai-je à mon interlocutrice, faisant taire des souvenirs que je destinais aux oubliettes.

Elle acquiesça et je la conduisis vers la table qui proclamait nos noms sans retenue, ainsi que ceux d’autres invités, la plupart m’étant inconnus. « Siobhan Gerris », « Severus Rogue ». Je reconnaissais l’écriture ronde de Noreen sur ces cartes et je la remerciai silencieusement de m’éloigner de toute personne susceptible de me rappeler un passé d’esclave.

Libre, définitivement.

- C’est vrai que vous rêvez d’enseigner la Défense contre les forces du Mal ?

La question de ma voisine de tablée me surprit : le silence s’était invité entre nous comme un troisième convive et je peinais à le chasser, pas tout à fait sûr de quoi dire.

- Je vous demande pardon ?

- A Poudlard… Tous les élèves racontaient que vous vouliez donner ce cours-là.

Certains prétendaient même que j’étais un vampire… Les rumeurs colportées par les étudiants avaient l’énorme avantage d’être toujours originales. Et cette fois, ils n’avaient évidemment pas tort. J’ignorais comment ils avaient appris que je convoitais le poste de Défense contre les forces du Mal mais je leur donnais raison. Dès ma première année d’enseignement, je le réclamais à Dumbledore, me basant sur des diplômes acquis, à force de persévérance, contrairement à ces incapables qu’il engageait.

- Pardonnez mon indiscrétion, chuchota la jeune femme.

Mon visage me trahissait sans doute : je sentais ma mâchoire se contracter et mes sourcils se fronçaient.

- Ce n’est rien.

Les mots sortaient difficilement de ma gorge serrée. La colère grondait. Pas contre Siobhan. Mais contre ce vieux fou de directeur.

- En tout cas, c’est grâce à vous que je suis devenue laborantine à Sainte Mangouste.

- Non. C’est votre travail qui vous a permis de réussir vos études.

- Parce que vous m’avez bien enseigné.

Charitable fut le premier qualificatif qui me vint à l’esprit, en l’entendant louer mes talents de pédagogue. J’étais un professeur exécrable : je faisais ouvertement peur à mes élèves et je me délectais de cet effroi que je lisais dans leurs regards. J’aimais les voir se tordre d’épouvante quand j’entrais dans la salle de classe, quand je les foudroyais de mon œil noir, quand je les meurtrissais au plus profond d’eux-mêmes par une simple remarque acerbe. Mais elle, Siobhan, n’avait pas vécu cette ère despotique. Parce qu’à l’époque où elle suivait mes instructions, j’étais englué dans ma propre terreur et, souvent, je ne voyais qu’elle, de l’autre côté des grilles de Poudlard. Les élèves n’étaient qu’un minuscule point au milieu de ces milliers de traits angoissants. Je jouais déjà les tyrans mais avec nettement moins de réussite qu’aujourd’hui. Et Siobhan, grâce à ses dons en Potions Magiques, n’avait jamais eu à subir les foudres de mon exaspération. Je la voyais encore devant moi, sa bouche un peu trop grande liée en un trait de concentration, ses yeux plissés lorsqu’elle découpait les ingrédients et ses cheveux indisciplinés lui inondant le visage pendant qu’elle remuait le breuvage concocté.

- Vos souvenirs manquent de clairvoyance, finis-je par concéder.

- Je me rappelle de votre premier cours : votre voix était si basse et si autoritaire, en même temps. Je me rappelle de vos félicitations au moment où je parvenais à réaliser une potion difficile. Et je me rappelle quand vous êtes revenu d’Azkaban.

Cette dernière phrase, plus que toutes les autres, me paralysa. J’interdisais à mon âme de damné d’évoquer Azkaban. Si le Seigneur des Ténèbres faisait naître en moi des sueurs froides, les Détraqueurs se nourrissaient encore de mes cris d’agonie. Je n’aurais pas survécu longtemps à la prison des sorciers.

- Vraiment ?

Ma question à elle seule réclamait un autre sujet de conversation. Malgré tout, je savais qu’il n’en serait rien. Elle ressemblait à un bulldozer lancé à pleine vitesse.

- Oui. On pensait que vous y resteriez toujours. Puis, vous êtes revenu, muet de ces semaines d’absence.

- Azkaban n’est pas un endroit dont on parle facilement.

J’exhalais de pauvres souffles irréguliers, les paumes moites. Remonter à la surface de ce gouffre-là fut laborieux et pénible. L’intervention de Noreen - fraîchement mariée - me sauva de cette épineuse réminiscence.

- Vous passez un bon moment ? questionna-t-elle.

Son iris pétillait comme des bulles de champagne et elle arborait son anneau de mariage avec la même fierté qu’un capitaine de Quidditch qui brandissait la Coupe des quatre Maisons.

- C’est un beau mariage, la félicita Siobhan. Dommage pour la pluie.

- Aucune importance ! se réjouit l’épousée. Tout est magique, pour moi… Severus s’occupe bien de toi ?

Le sous-entendu qu’elle me destinait sans discrétion échauffa mes oreilles et mes joues s’enflammèrent. Je lui hurlai des malédictions inaudibles.

- Excessivement bien, affirma généreusement Siobhan. Rejoins tes autres invités, nous nous débrouillerons sans toi.

 

 

La soirée s’étirait en longueur et pourtant, je n’étais guère pressé de partir. J’étais très certainement éméché, pour la première fois de ma vie, malgré les nombreuses occasions qui s’étaient présentées à moi de calquer mon comportement à celui de mon géniteur.

- Je vous plais, n’est-ce pas ?

En début de soirée, cette question m’aurait horrifié. L’ivresse déliait mes inhibitions : je ne m’offusquai pas de cette affirmation à peine interrogative.

- Quel indice vous met sur cette voie, miss Gerris ?

Mon ton égal ne dévoilait rien du trouble qui me retournait les entrailles. La fascination adoratrice éprouvée pour Narcissa ne m’avait pas préparé à ça.

- Noreen me l’a dit.

Mes paupières tiquèrent l’espace d’une demi seconde et je serrai les dents de honte. La liberté manquait cruellement de pudeur, parfois. Contrairement à mes ténèbres qui s’étouffaient dans des secrets à peine murmurés.

- Elle ment.

Le saphir en face de moi ne faiblit pas et se para fugitivement d’une lueur dangereuse. Siobhan n’était pas particulièrement belle : elle avait des lèvres un peu trop grandes, un nez ridiculement petit, des cheveux roux broussailleux. Néanmoins, son regard clair, à l’intelligence vive, comblait l’insignifiance de son visage. Il avait le don de capter l’attention de tout interlocuteur et je m’y noyais facilement.

- Vous non plus vous n’êtes pas beau.

Je sursautai, tiré brusquement de mon rêve éveillé, pour réaliser que la jeune femme en face de moi était parvenue à faire quelque chose que le Seigneur des Ténèbres lui-même effectuait avec difficulté : elle lisait dans mon esprit, si délicate que je ne la sentais guère fouiller mes pensées. Et elle y répondait. Son sourire s’élargit et elle but une autre gorgée de vin rouge.

Chapitre 6

 

Un jour, quand je serai grand…

 

 

« Les enviais-tu, ces vies  ?

- Non ! Oui, peut-être… ».

 

 

Comme chaque année, je déposais mes valises dans mes appartements de Poudlard bien avant la rentrée scolaire. L’atmosphère unique de l’école m’apaisait avec bien plus d’efficacité que toutes les plantes calmantes que je prenais pour m’endormir. En tendant l’oreille, je percevais même le bruit discret de l’eau du lac qui léchait les pierres du château. Mon regard engloba le salon que j’avais meublé petit à petit, me débarrassant du mobilier d’origine. Le divan confortable faisait face à la cheminée dépourvue de décoration et à côté de lui s’installait une bibliothèque gavée de livres. De l’autre côté du battant de la porte du fond se dissimulait ma chambre : spartiate dans son dénuement. J’y passais si peu de temps que je n’avais pas pris la peine de m’y intéresser.

- Severus ?

Je pivotai vers cette voix qui s’imposait chez moi. Une barbe blanche me souriait avec cette bienveillance irritante et réconfortante qui m’était invariablement réservée.

- Monsieur le Directeur.

- Bientôt, vous reviendrez à Poudlard avant moi, Severus, taquina-t-il. Et vous prendrez ma place.

Je rougis face à cette remarque parce que j’ignorais si c’était une plaisanterie ou non. Devenir directeur de Poudlard serait une belle promotion pour le Sang-Mêlé, le Mangemort repenti. « Monsieur le Directeur Severus Rogue ». Je pourrais certainement m’y habituer. Mais le conseil d’administration ne me désignerait jamais à la tête de Poudlard.

- Comment saviez-vous que j’étais ici ?

- Le Baron Sanglant.

Le fantôme de Serpentard… Depuis quand travaillait-il à la solde de Dumbledore ? Depuis toujours, sans doute. Un rictus désabusé m’échappa, déridant mes traits rudes. Le vieil homme se baissa et s’installa sereinement dans le sofa, arrangeant les plis de ses robes sur ses genoux en un geste mécanique.

- Vous désirez quelque chose ?

Je manquais de patience, avec lui. Ses tours de passe-passe m’irritaient et il le savait bien. Je n’appréciais pas sa façon d’en apprendre davantage sur moi, sans avoir l’air d’y toucher. Oh, il ne manquait pas de subtilité mais sa délicatesse ne rivalisait pas avec les détours de mon propre esprit retors.

- Juste vous prévenir que le nouveau professeur engagé se nomme Gilderoy Lockhart.

- Lockhart ?!

J’étais médusé. Ce bellâtre de Poufsouffle allait enseigner la Défense contre les forces du Mal ? Je lui avais donné cours lors de sa dernière année : il s’agissait d’un incompétent dans à peu prêt toutes les matières et il me semblait que ses ASPIC’s étaient aussi inexistantes que ses capacités magiques.

- Oui. Gilderoy est devenu un grand sorcier, soutint Dumbledore. Savez-vous qu’il a écrit plusieurs livres concernant ses aventures ?

- Extraordinaire, ironisai-je en haussant un sourcil.

Les yeux de mon vis-à-vis pétillèrent de malice. Que je le maudissais, ce vieillard tranquille ! Lui comme moi, nous savions que Lockhart serait incapable d’enseigner quoi que ce soit de constructif aux élèves de Poudlard.

« Vous êtes immergé jusqu’au cou, et même au-delà, dans cet univers de noirceur ». La seule raison qu’il m’avait fournie pour me refuser le poste de Défense contre les forces du Mal. C’était des années auparavant. Des siècles, presque. Du moins, c’était l’impression que j’en avais. A l’époque, je rampais comme la vermine qu’on avait fait de moi et tout se déguisait d’ombres menaçantes. Je ressemblais alors à un noyé à qui on avait confisqué sa planche de salut. Je me débattais à l’intérieur de milliers de cauchemars et la Magie Noire me paraissait si douce. Aujourd’hui encore, elle m’hypnotisait. Mais elle ne prendrait pas mon âme si chèrement récupérée : il devrait s’en rendre compte.

- Un jour…, commençai-je.

- Oui, Severus, termina Dumbledore pour moi. Un jour, vos ténèbres ne seront plus si noires et je vous confierai le cours que vous convoitez.

Le serment franchissait pour la première fois la barrière de ses lèvres et je le crus sans un doute. Albus Dumbledore ne mentait pas, ne trichait pas. Il lui arrivait bien d’arranger la vérité - pour un mieux - mais jamais il ne me promettrait quelque chose d’aussi important à mes yeux juste dans l’espoir de me faire taire.

- Je vous le rappellerai.

- Je sais.

Il se redressa lentement et, la main posée sur la poignée de la porte, il se tourna vers moi, mu d’une soudaine inspiration :

- Avez-vous passé d’agréables vacances ?

Je plissai les paupières, soupçonneux. Si je n’avais pas été aussi discret, je croirais volontiers qu’il avait découvert quelque chose de particulièrement réjouissant. Je m’abstins de répondre, parce qu’il n’attendait visiblement rien de ma part et il quitta mes appartements en chantonnant un air guilleret qui m’horripila.

 

 

- Harry Potter n’est pas là.

La nouvelle tomba comme une bille de plomb au milieu d’un échiquier en porcelaine. Rubeus Hagrid dévisageait tous les professeurs rassemblés autour de lui, l’œil exorbité.

- Vous en êtes certain, Hagrid ? exigea McGonagall en rectifiant la position de son chignon impeccable.

Elle tenait entre les mains la liste des nouveaux élèves de Poudlard et hésitait à se rendre dans le hall où les premières années attendaient. Sa voix tremblait : d’inquiétude ? d’impatience ?

- Il ne se trouvait pas sur le quai, ça j’en suis sûr, affirma le demi géant.

- Je vais me renseigner, Minerva, assurai-je, prenant les devants d’une crise qui risquait de faire grand bruit.

Harry Potter ne se trouvait pas à Poudlard.

Impensable !

Le gamin, je l’avais vu. Je l’avais suivi. Et je l’avais protégé durant une année complète. Je ne doutais pas que l’école de sorcellerie lui paraissait être le seul lieu où il se sentait enfin chez lui. Je connaissais son sentiment de plénitude. Car je l’éprouvais, moi aussi. Jamais l’enfant de la Prophétie ne gâcherait une chance de revenir ici, à moins d’y être contraint.

La directrice de Gryffondor acquiesça, pas plus rassurée que cela. Néanmoins, elle avait des obligations auxquelles elle ne coupait pas. Son sens du devoir égalait presque celui de Dumbledore et je la vis descendre les marches principales, pour rejoindre le hall d’entrée. Flitwick et Chourave gagnèrent la Grande Salle, la mine sombre, Hagrid sur les talons. Je les suivis un instant des yeux et ma méditation fut interrompue par le ton nasillard d’un elfe de maison.

- Votre journal du soir, monsieur, dit-il en me tendant la gazette.

Le titre principal me sauta à la gorge et je suffoquai, persuadé qu’il ne pouvait s’agir d’une simple coïncidence : « UNE FORD ANGLIA VOLANTE INQUIETE LES MOLDUS ». Merlin ! Cet idiot de Gryffondor gâté était bien capable de venir au collège à l’intérieur d’une voiture enchantée et de se perdre en chemin.

Je me précipitai jusqu’à mon bureau pour m’emparer de ma cape - il faisait glacial dehors -, déposant le journal sur le coin du meuble de travail, et je sortis dans le parc qui bordait le château. Le saule cogneur ne m’avait jamais paru aussi agité que ce soir et il balançait ses branches avec la frénésie d’un combattant au désespoir. Certains bois gisaient à terre, lambeaux d’une lutte acharnée. Je me passai une main lasse sur le visage, soulagé. Potter était finalement arrivé à destination et je me ferais une joie de le renvoyer définitivement auprès de sa famille, pour ma propre santé mentale.

- … Où est Rogue ?

Je reconnus la voix prétentieuse et sans nuance de Harry Potter, en approchant du bâtiment. Lui et son ami fidèle regardaient par la fenêtre les prémices du banquet de ce début d’année.

- Il est peut-être malade, lui répondit Weasley.

Les notes pleines d’espoir qui s’échappèrent de ses lèvres me rembrunirent un peu plus. Je ne les lâcherais pas.

- Ou peut-être qu’il a fini par démissionner, parce qu’on ne lui a toujours pas confié les cours de Défense contre les forces du Mal.

Je ne retins que difficilement un gémissement de frustration. Cette rumeur-là était donc bel et bien un sujet de moquerie auprès des élèves ! Ces deux-là allaient payer pour tous les autres.

- Il a peut-être été renvoyé ! Tout le monde le déteste…

Merci, Monsieur Weasley pour cette brillante analyse.

- Ou peut-être qu’il attend de savoir pourquoi vous n’êtes pas venus par le train, les interrompis-je dans leurs délires.

Ma voix était aussi gelée que le pôle Nord et je souris cruellement. Oh oui, messieurs, vous pouvez avoir l’air terrifié. Lorsque j’en aurai fini avec vous, vous demanderez grâce en pleurant des larmes de sang.

- Suivez-moi.

Je les guidai directement à mon bureau, n’ignorant pas l’effet que sa décoration particulière provoquait chez les jeunes élèves. Les bocaux et l’atmosphère lugubre en impressionnaient plus d’un.

- Entrez-là ! intimai-je en refermant la porte. Alors, le train n’est pas assez bien pour le célèbre Harry Potter et son fidèle Weasley ? On préférait une entrée qui fasse du bruit, n’est-ce pas ?

Je les tenais à ma merci : je le lisais dans leurs regards apeurés. Ils craignaient, avec raison, ce que j’étais capable de leur infliger.

- Non, Monsieur, c’est la barrière de King’s Cross qui…

- Silence ! Qu’avez-vous fait de la voiture ?

Je savourai la mine interdite que me renvoya le fils de mon ennemi d’enfance. Mais je ne fis pas durer le suspense très longtemps. J’agitai sous leurs nez la dernière édition du « Sorcier du soir ».

- On vous a vus, sifflai-je, en commençant la lecture de l’article. En tout, six ou sept Moldus ont vu la voiture. Je crois que votre père travaille au service des Détournements de l’Artisanat moldu, c’est bien ça ?

Je pivotai vers Ron Weasley qui était livide. Le dernier des garçons d’Arthur et Molly s’encanaillait vraiment mal avec le Survivant. Peut-être que si je l’effrayais, il laisserait Potter seul avec ses remords ?

- Mon Dieu, mon Dieu… son propre fils… Au cours de mes recherches dans le parc, j’ai constaté qu’un saule cogneur d’une valeur inestimable avait subi des dommages considérables.

- C’est à nous que cet arbre a fait subir des dommages considérables, geignit le rouquin.

- Silence !

Il ne serait pas si facile à fléchir et à convaincre. Son amitié pour Harry Potter le mènerait sans doute à sa perte.

- Malheureusement, vous n’appartenez pas à la maison des Serpentard et il ne m’appartient pas de décider de votre exclusion. Mais je vais aller chercher les personnes qui disposent de cet heureux pouvoir. Attendez-moi ici.

Je quittai les cachots rapidement, ne désirant pas laisser les deux compères trop longtemps sans surveillance. En entrant dans la Grande Salle, quelques regards d’étudiants se posèrent sur moi mais je n’y prêtai guère attention. Je me penchai au-dessus de Minerva, lui chuchotant :

- J’ai retrouvé Potter.

- Merlin soit loué ! s’exclama-t-elle, soulagée.

- Lui et Weasley sont arrivés en voiture volante.

Les lunettes rectangulaires me fusillèrent, comme si elles me tenaient responsable de cette action insensée. Je haussai les sourcils, peu impressionné par cette démonstration. McGonagall avait perdu toute mon estime le jour où son indulgence lui avait dicté les excuses proférées à l’avantage de Lupin, ce loup-garou sanguinaire, et de Sirius Black, un traître parmi les traîtres.

- Où sont-ils ?

- Dans mon bureau. Ils vous attendent.

 

 

Je déposai lentement la plume qui me servait pour corriger les copies des élèves, avant de relever la tête et de croiser l’iris pâle de Lucius Malefoy. La dernière fois que nos chemins s’étaient croisés, je tremblais encore des horreurs accomplies, en portant un toast sinistre sur une hypothétique liberté.

- Que viens-tu faire ici ? questionnai-je, glacial.

- Ne puis-je donc rendre visite à un ami ?

- Nous ne sommes pas amis, Lucius. Au plus, des complices. Alors, je vais te le redemander : que fais-tu ici ?

- Drago aimerait entrer dans l’équipe de Quidditch de Serpentard.

Je haussai les sourcils, attendant la suite qui ne tarderait pas.

- Arrange-toi pour qu’il devienne attrapeur, Rogue.

- Non.

Je lui aurais volé sa fortune et son château qu’il ne m’aurait guère regardé autrement. Ses traits habituellement lisses et inexpressifs se convulsaient de rage. Lucius Malefoy ne tolérait pas qu’on lui dise « non ».

- N’oublie pas une chose, Rogue : sans moi, tu ne serais jamais sorti du caniveau.

- Et sans moi, tu croupirais à Azkaban. Devons-nous continuer à nous jeter des évidences à la tête ou te comporteras-tu en adulte ?

- Ne joue pas à ça avec moi, me menaça-t-il, l’œil étincelant. Mon fils mérite ce qui a de mieux en ce monde. C’est un Malefoy. Et ce qu’un Malefoy désire, il l’a.

Je croisai les doigts sous mon menton, certain de ma supériorité. A Poudlard, j’étais le maître. Il ne me battrait pas sur mon territoire.

- Ce n’est pas à moi de décider qui entre dans l’équipe. Le capitaine se débrouille très bien ainsi.

- J’ai un cadeau pour lui et ses coéquipiers. Des Nimbus 2001.

Oh, Lucius ! As-tu donc si peu confiance en les capacités de ton enfant ? Si Drago voulait réellement se joindre au groupe de Quidditch, pourquoi ne pas lui laisser la possibilité de prouver sa valeur ?

Je gardai le silence, en lui désignant la porte du bureau. Mon ancien frère d’infamie n’insista pas et il quitta la pièce, furieux de mon manque de coopération. Lorsque ses pas s’étouffèrent dans le lointain, je me rendis à la salle commune des Serpentard.

- Flint, appelai-je sans douceur.

Le garçon sursauta et ses oreilles s’empourprèrent. Je lui faisais peur. Il se précipita vers moi, les lèvres frémissantes d’angoisse.

- Monsieur ?

- Suivez-moi, intimai-je.

Le garçon m’emboîta le pas et je chuchotai :

- Drago Malefoy sera le prochain attrapeur. Voici une autorisation pour l’entraîner demain, après les cours.

- Mais, monsieur…

Un seul regard suffit à le condamner au mutisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 7

 

Et Noël s’illumine

 

 

« Et était-ce un beau présent  ?

- Il me comblait au-delà de tout ».

 

 

Les vacances de Noël n’avaient jamais autant ressemblé à un enterrement. Le sapin déposé par Hagrid et décoré par quelques mains invisibles ne brillait pas avec la même intensité que les années précédentes ; les couloirs déserts ne déversaient pas leur lot bruyant de rires et de cris enthousiastes.

Poudlard semblait mort.

La plupart des élèves s’étaient éclipsés pour les quinze jours, rappelés par des parents fébriles de les voir en bonne santé. Etonnement, l’héritier Malefoy était resté au château, se pavanant comme un coq de basse-cour. Son petit manège alertait Dumbledore qui le surveillait du coin de l’œil. L’enfant de Narcissa aimait jouer les grands seigneurs mais je doutais qu’il en sache davantage que les autres sur la Chambre des Secrets.

- Un peu de thé, Severus ? me proposa le directeur.

Installé derrière son bureau, il s’offrait le luxe d’une récréation. La Pensine reposait auprès de lui, miroitant de mille souvenirs enfuis.

- Non, bien sûr que non, se reprit-il. Vous ne buvez pas de thé. Un café, peut-être ?

- Oui, merci, acceptai-je en m’asseyant en face de lui.

Il m’avait fait mander, de nombreuses heures plus tôt. Son regard clair s’assombrissait de soucis que la Pensine elle-même ne parviendrait pas à soulager.

- Le mois qui vient de s’écouler était riche en rebondissements, murmura le vieil homme, des rides supplémentaires se formant entre ses sourcils.

- Nous connaissons l’un comme l’autre qui est l’Héritier, coupai-je, le ton plus tranchant que je ne l’aurais voulu. Maintenant, dites-moi, Monsieur le Directeur, comment peut-il s’introduire à Poudlard ?

La barbe blanche s’affaissa en même temps que les épaules de mon vis-à-vis. Il prenait vingt ans à chaque attaque.

- C’est impossible, me certifia-t-il. Lorsque Voldemort (je tressaillis à l’énonciation de ce terrible nom) s’est infiltré parmi nous, l’année dernière, j’ai créé de nouvelles barrières magiques autour des bâtiments. Il ne peut franchir le seuil du château, Severus.

- Pourtant, il est là.

Cela sonnait hystérique, même à mes propres oreilles. Le choc ressentit le soir d’Halloween se frayait seulement un chemin vers ma conscience.

- Ou on essaye de nous en persuader, tempéra Dumbledore.

- Nul autre que l’héritier de Serpentard n’est capable d’ouvrir la Chambre des Secrets et de commander la créature.

Les iris bleus s’embrumèrent, loin, très loin de moi et de cette salle circulaire. Je bus une gorgée brûlante, me refusant à interrompre cette méditation morose.

- Drago est le fils d’un ancien Mangemort. Un proche de Lord Voldemort.

- L’allégeance de Lucius n’a jamais été prouvée, protestai-je mollement.

L’œillade incisive que me renvoya le directeur en disait long. Je baissai les paupières, la honte incendiant mes joues livides. Malefoy ne devait sa liberté qu’à mon mensonge.

- Drago n’est qu’un enfant, complétai-je. Nul ne lui confierait la mission de ressusciter une peur ancestrale.

Narcissa ne le permettrait pas. Elle chérissait trop son petit pour le lâcher en première ligne d’un front sanguinaire et impitoyable.

- J’espère que l’avenir vous donnera raison, Severus. Jusqu’à présent, nous avons eu de la chance : personne n’est mort.

Je serrai fortement ma tasse à moitié vide entre mes deux mains tremblantes. Le scénario que nous vivions paraissait irréel. Je me poussai finalement sur mes pieds et je quittai la pièce en silence.

Une silhouette floue me percuta au moment où je bifurquais au bout du couloir et mes pas pressés se stoppèrent net devant la figure pâle de Ginny Weasley.

- Pardonnez-moi, professeur, souffla-t-elle en contemplant le bout de ses souliers. Je ne vous avais pas vu.

Ma bouche se crispa d’impatience. A moins d’être aveugle ou complètement idiote - ce que la gamine n’était pas - elle aurait très bien pu m’éviter.

- Que faites-vous ici, miss Weasley ?

Ma voix se déclinait dans des notes basses et impérieuses qui réclamaient une explication.

- Je… je me suis perdue.

Elle gardait les yeux obstinément baissés et cette attitude me désarçonna un instant. La Gryffondor ne manquait pas d’effronterie et de courage et elle soutenait habituellement mon regard avec calme, quand je raillais les « capacités » intellectuelles de ses camarades de classe.

- Regardez-moi, intimai-je sans concession.

Ses taches de rousseur blanchissaient de peur au moment où elle redressait la tête. Ses pupilles anormalement dilatées m’inquiétèrent. Elle n’avait pas l’air dans son état normal, angoissée et fiévreuse.

- Suivez-moi.

La fillette m’emboîta le pas, ombre silencieuse dissimulée derrière les ondulations de ma cape noire. Je l’abandonnai près de sa salle commune et, lorsque je m’éloignai, elle me rattrapa, oisillon tombé du nid.

- Merci, monsieur.

L’éclat bleu de sa pupille se masqua brièvement d’un voile pourpre mais elle s’engouffra de l’autre côté du tableau de la Grosse Dame avant que je puisse réaliser l’étrangeté du phénomène.

 

 

- Bon Noël, Severus.

J’évitai de répondre à l’exclamation allègre de Dumbledore en m’asseyant à la table du petit déjeuner. Je détestais la fête de Noël, il le savait pertinemment bien mais il s’obstinait, année après année, à me la souhaiter d’un même air joyeux.

- Vous avez reçu une lettre, informa gauchement Lockhart à mes côtés.

Tous les autres professeurs pivotèrent vers moi, pour constater d’eux-mêmes la véracité de cette nouvelle déroutante. Je ne recevais jamais de lettre. Ni pour les fêtes ni pour mon anniversaire. Personne ne prenait la peine de m’écrire. Ma famille - ou ce qu’il en restait - avait définitivement déserté ma vie, ainsi que mes anciens compagnons d’enfer. J’avais fait le vide autour de moi, avec l’âpreté du désespoir. Seule Noreen s’était accrochée, éloignant de moi la solitude. Pourtant, elle s’interdisait de troubler mes lamentations d’ermite et je lui en étais reconnaissant. Je m’emparai de l’enveloppe scellée, le visage illisible. L’écriture régulière et penchée, tout en arabesques, n’avait guère changé au cours des années. Un sourire m’échappa et je callai la missive à l’intérieur d’une des poches de mes robes sombres. Je ne tenais pas à ouvrir un courrier personnel face à des dizaines d’œillades curieuses, celle de Dumbledore en tête.

Près de moi, Lockhart se dandina sur sa chaise et un simple regard frais de ma part l’immobilisa. Depuis le Club de Duel, cet incapable évitait soigneusement de s’attirer mon attention : il n’était pas stupide pour tout et avait rapidement compris que son incapacité congénitale me tapait sur les nerfs aussi sûrement que les jérémiades des elfes de maison.

- … Cette pauvre miss Granger, se lamentait mon collègue de Défense contre les forces du Mal à Flitwick. Allez savoir ce qui lui est arrivé.

Mon oreille s’interrogea sur le sens de cette phrase : j’ignorais qu’il « était arrivé quelque chose » à Hermione Granger. Je coulai un regard de biais à Dumbledore qui haussa les épaules, une grimace amusée se frayant un chemin sillonné au travers de sa barbe immaculée.

- A-t-elle été pétrifiée ? questionna Chourave, à l’autre bout de la table. Mes racines de mandragores sont encore trop jeunes pour que je puisse les couper.

- Non, démentit McGonagall. Miss Granger est juste souffrante.

Je fronçai les sourcils, certain que la directrice de Gryffondor venait de mentir. Rien que la façon avec laquelle elle replaçait ses lunettes rectangulaires, je sentais qu’elle ne disait pas la vérité. C’était déroutant. Devant moi, les têtes de Potter et Weasley ressemblaient à l’image personnifiée de la culpabilité.

Harry Potter…

Le gamin m’étonnait de plus en plus. Depuis que j’avais appris qu’il parlait fourchelang, ma vision le concernant s’affinait. L’adolescent possédait des caractéristiques que seul le Seigneur des Ténèbres maîtrisait. Quelles aptitudes, quelles horreurs accomplirait-il, le jour où il réaliserait ce que mon maître lui avait légué, en lui jetant le sortilège de mort ? Dumbledore le façonnait à son image, comme il avait tenté de le faire avec le Lord Noir. Parviendrait-il là où il avait échoué, cinquante années plus tôt ?

J’abandonnai finalement mes projections d’un futur qui me semblait subitement très obscur, pressé de connaître le contenu de la lettre qui m’était adressée. Peut-être un peu de lumière.

- Excusez-moi, murmurai-je en quittant la table.

Je désertai la Grande Salle par l’une des petites portes dissimulées derrière les boiseries, mes pas décidés engloutissant les pierres qui ornaient le sol des couloirs. En arrivant à l’intérieur de mon bureau, je fouillai ma poche, les doigts pressés d’en apprendre davantage sur cette missive.

 

 

Calmement. Silencieusement. C’était ainsi que je concevais une heure de cours. Seul le bruissement fluide de mes robes frottant contre les dalles glacées détenait le privilège de troubler la quiétude de mes cachots, tandis que des élèves, transis de froid et de peur, s’astreignaient à l’art délicat de la préparation des potions.

Ce matin, j’enseignais aux premières années Serdaigle et Poufsouffle un remède pour soigner les orgelets provoqués par les artangs. Rien que la façon avec laquelle j’avais donné mes instructions, ces gamins étaient conscients que mon humeur avait des relents d’une fureur inconnue. Je ne doutais pas que la leçon se déroulerait tranquillement : les deux maisons se tenaient bien et s’appréciaient suffisamment pour s’ignorer en classe. Avec les Serpentard et les Gryffondor, on jouait déjà chez les grands, même avec les plus jeunes. Il s’agissait de moments particulièrement éprouvants : la mise en scène que je choisissais d’interpréter depuis mon arrivée à Poudlard me contraignait à mimer des actions parfois à la limite du grotesque. Je haïssais les Gryffondor sans trop de difficulté (ils étaient si facilement exécrables). Mais ma dualité se muait en prouesse lorsque je faisais face aux Serpentard. Directeur sévère et intransigeant, je me transformais l’espace de quelques heures en complice aveugle de leurs bassesses. De temps à autre, il m’arrivait de servir d’arbitre pour départager leurs querelles intestines ou de me changer en confident pris au piège d’un enfant brisé. Je détestais ce dernier rôle. Subir les pleurnicheries d’adolescents boutonneux me révulsait. Pourtant, je me trouvais à la tête de leur maison et qui les écouterait, si je leur tournais le dos ? Le règne du Seigneur des Ténèbres s’était éteint il y avait longtemps ; néanmoins, on n’oubliait pas d’où provenaient la plupart de ses disciples, les professeurs encore moins que les autres. Qu’un Serpentard se présente auprès de madame Pince pour réclamer un livre interdit et on le cataloguait de futur mage noir. Un Poufsouffle serait défini comme un étourdi qui se trompait de bouquin. Oh, ils s’en défendaient, mes chers collègues bien pensants ! Mais qui avaient-ils soupçonné, quand la Chambre des Secrets s’était ouverte, déversant ses légendes en même temps que ses attaques soudaines ? Drago Malefoy ! Parce qu’il était le fils d’un présumé ancien Mangemort, un Serpentard vantard et vaniteux. Les péchés du père resteraient-ils toujours gravés dans la chair des enfants ? Autrefois, j’avais tendance à le croire, quand la violence et la cruauté de mon géniteur se matérialisaient au travers de mes actes. Mais maintenant, je ne doutais plus de mon affranchissement. Et Drago, lui aussi, se détacherait un jour de ses gènes traîtresses. Je le défendais dans ce but-là, avec cette conviction-là.

- Monsieur ?

Je plissai les paupières, expulsé de mes pensées par la frimousse hébétée de Luna Lovegood. Son œil bleu, fenêtre ouverte vers un ciel sans nuage, me scrutait, sans vraiment me voir. Ne serait-ce sa blondeur, je superposerais sur son visage les traits de Florence Silver. Ce souvenir m’agaça.

- Oui, miss ?

- Philtre d’amour ?

Un instant déboussolé par la question sans queue ni tête, je restai interdit. Le temps de réaliser ce qu’elle réclamait, des chuchotements s’élevaient dans la pièce.

- Silence !

L’ordre claqua, tel un coup de fouet. La réaction fut immédiate : une chape de plomb s’abattit contre l’atmosphère, l’épaississant de souffles inaudibles.

- Miss Lovegood, articulai-je, si vous vous référez à la suggestion du professeur Lockhart, rangez-la à l’intérieur des limbes inexplicables de votre cerveau chaotique. La préparation d’un filtre d’amour ne fait pas partie du programme.

Quelques mines déçues accueillirent ma remarque, augmentant d’un cran ma mauvaise humeur. Les charmants bambins eurent suffisamment d’esprit pour replonger leur nez dans leur chaudron bouillonnant.

Que Lockhart croise ma route aujourd’hui et je le dépeçais sur place. Cet imbécile avait eu l’excessive bonne idée d’organiser une fête moldue dont les origines plus que douteuses m’irritaient.

La sonnerie annonçant la fin du cours retentit comme une délivrance, autant pour les élèves que pour moi.


Chapitre 8

 

Renaissance

 

 

« Contre qui te battais-tu  ?

- Contre ce monde qu’il symbolisait ».

 

 

En croisant le visage de marbre de Dumbledore, je laissai de côté mes rancoeurs et mes doutes. Vieillard sénile ou non, il dégageait une aura de puissance que seul le Seigneur des Ténèbres égalait.

- Un problème ? demandai-je.

Je pivotai vers McGonagall qui l’accompagnait. Elle était livide, la mâchoire contractée. L’Héritier - ou du moins celui qui en possédait les pouvoirs - venait-il de frapper à nouveau ? Sans attendre de réponse, je chuchotai :

- Le match de Quidditch.

La directrice de Gryffondor parut se réveiller, statue exsangue enfin réanimée, et elle se précipita à l’extérieur.

- Hermione Granger et Pénélope Deauclaire ont été retrouvées dans le couloir qui menait à la bibliothèque, m’informa Dumbledore. Pétrifiées.

Un sale coup pour ma collègue de Métamorphoses qui ne jurait que par la Miss-je-sais-tout. Et une préfère de Serdaigle. Mon iris noir ne soutint pas longtemps le verre inquiet des lunettes de mon supérieur. J’ignorais quoi entreprendre pour mettre fin à ces agressions.

- Nous sommes devant une situation qui nous dépasse, Severus, dit-il, l’aveu franchissant difficilement le seuil de ses lèvres.

Je lui donnai raison. Lui comme moi, nous avions côtoyé le descendant de Salazar Serpentard et pourtant, ni l’un ni l’autre ne trouvait de solution pour enrayer la créature infernale qui s’était mise en marche à l’ouverture de la Chambre des Secrets. Le sort de Miss Teigne m’avait amusé, malgré les mots ensanglantés qui surplombaient la chatte de Rusard ; mais que des élèves soient victimes du monstre - aussi insignifiants puissent-ils être - coulaient contre ma nuque une sourde angoisse.

- J’ai convoqué les professeurs Chourave et Flitwick dans mon bureau, renseigna le vieil homme à la barbe blanche. Suivez-moi, Severus. Les directeurs de maisons devront parler à leurs étudiants.

Je me raidis à cette recommandation. Je n’appréciais pas m’inviter dans la salle commune des Serpentard, surtout pour m’adresser à tous les élèves. C’était comme m’exposer à une lumière trop vive et m’y brûler les ailes.

Le minuscule Flitwick couinait quelques propos anxieux à l’enseignante de Botanique, devant la statue qui abritait l’escalier mouvant conduisant aux appartements de Dumbledore.

- Merci d’être venus si vite, les salua Dumbledore. Minerva vous a sûrement expliqué le problème.

- Après avoir annulé le match de Quidditch, approuva Chourave. Tout le monde était très étonné, Albus. Que devons-nous dire aux enfants ?

- Je pense, murmurai-je, la voix plus douce que du velours, que nous devrions établir un couvre-feu. Ils ne peuvent sortir sans être accompagnés. Pas de Quidditch, pas d’entraînement tant que nous n’aurons pas trouvé l’auteur des agressions.

- N’est-ce pas excessif ?

Je baissai mon nez pour rencontrer la mine effarée de Flitwick. Il n’approuvait pas ce procédé mais il se résignerait. Je ne craignais pas ses objections : elles manquaient de percutant.

- Un professeur devrait accompagner les élèves entre chaque cours, ajouta Chourave. Rien que pour venir dans mes serres, ils pourraient être attaqués dix fois.

- Si, par hasard, certains élèves seraient tentés de transgresser les lois, émis-je, doucereux, des rondes de professeurs ne paraîtraient guère superflues. Monsieur le Directeur.

Dumbledore acquiesça. Il approuvait les mesures, parce que rien d’autre ne permettait de protéger les élèves. Il le savait.

- Nous nous verrons au souper, soupira-t-il.

Il s’engouffra dans le passage que la gargouille venait de libérer, plongé à l’intérieur de milliers de pensées inquiètes. Je voulus le rattraper mais la statue m’en empêcha. Tournant les talons, je descendis les escaliers qui me conduisirent aux sous-sols, là où la salle commune des Serpentard se nichait.

- Sang-Pur, marmonnai-je au mur lisse et nu de toute décoration.

La pierre pivota, cédant la place à une porte en chêne que j’ouvris. Le bruit qui régnait à l’intérieur de la salle commune mourut dès que j’y pénétrai. L’attente et les questions se lisaient sur tous les visages qui me dévoraient.

- Il semblerait que d’autres attaques aient eu lieu aujourd’hui, commençai-je.

Mon ton ne dépassait pas le chuchotement. J’avais l’attention de chaque élève. Du coin de l’œil, je perçus l’éclat des cheveux blonds, rejetés en arrière, de Drago Malefoy. Sa pâleur parlait pour lui. Il avait aussi peur les autres.

- A partir de ce soir, plusieurs règles sont établies. Que l’un de vous les transgresse et je m’arrangerai personnellement pour qu’il ne remette plus jamais les pieds à Poudlard.

Ils m’en savaient parfaitement capable. Aucune objection ne s’éleva.

- Couvre-feu à six heures. Personne ne quitte le dortoir passé ce délai. Plus aucune activité en soirée ; pas d’entraînement de Quidditch ni de match. Vous ne sortez jamais seul ; vous attendez qu’un professeur vous accompagne d’une classe à une autre. Je ne tiens pas à ce qu’on m’annonce qu’un Serpentard a été retrouvé pétrifié. Des questions ?

Rien que ma phrase sous-entendait que je ne désirais pas en dire davantage. Quelques têtes se secouèrent négativement et je quittai la pièce sans un mot.

Je ne m’attardai que quelques minutes au cœur de mes quartiers chauffés, pour enfiler une lourde cape qui me protègerait du froid de la nuit. La soirée promettait de s’étirer en longueur et aucun de mes collègues ne rêvait de surveiller le parc. Je m’en chargeais, guère plus heureux qu’eux de ce boulot-là. Mon guet solitaire fut interrompu par l’arrivée silencieuse du vieux directeur.

- Fudge arrive, dit-il, sans émotion apparente. Il pense que Hagrid est coupable.

La surprise manqua de m’étouffer. Rubeus Hagrid, responsable des attaques contre les élèves ? C’était absurde !

- Pourquoi ?

- Une vieille histoire, murmura Dumbledore, guère loquace sur cet épisode.

Apparemment, la « seconde chance » de Hagrid le rattrapait.

- Que va faire notre ministre de la Magie ? ironisai-je. L’envoyer à Azkaban ?

- Oui.

Je perdis l’usage de la parole l’espace d’un instant. Si soupçonner le Gardien des Clefs se perdait dans les affres de la bêtise, l’enfermer à Azkaban relevait tout bonnement de la folie.

- Vous plaisantez ? soufflai-je, interdit. Il ne survivra pas aux Détraqueurs.

Les bésicles esquivèrent ma question et les robes chatoyantes s’effacèrent par la porte du hall, pressées de rejoindre une cabane en bordure de la forêt interdite. Je suivis la silhouette des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse de mon champ de vision pour rencontrer le masque froid de Lucius Malefoy.

- Que fais-tu là ? grognai-je, sans délicatesse.

- Est-ce ainsi que tu accueilles un messager du conseil d’administration de Poudlard ?

La voix onctueuse de Malefoy promettait le pire. Un sourire carnassier déformait ses traits lisses et pâles. Je frissonnai malgré moi.

- J’aimerais m’entretenir avec Dumbledore, expliqua-t-il en brandissant un parchemin, comme s’il s’agissait d’une invitation expresse à prendre le thé. Où est-il ?

- Dans la cabane de Hagrid. Qu’est-ce ?

Je me mordis la langue : ma curiosité me perdrait, un jour.

- Les douze signatures des membres qui réclament la suspension de Dumbledore. A ce rythme-là, Rogue, tu pourrais bien devenir directeur. Encore faudrait-il que tu prouves ta fidélité.

Je n’ignorais pas ce que sous-entendait cette phrase et j’acquiesçai. Je n’appréciais certes pas l’écartement de Dumbledore mais je ne cracherais pas sur une promotion. Lucius en était conscient et il réclamait un minimum de coopération de ma part.

« Ta fidélité ».

Envers qui ou quoi ? L’école, le conseil d’administration, Lucius ou alors le Seigneur des Ténèbres ? Etait-ce Malefoy qui se dissimulait derrière ces actions ?

- Ne crains-tu pas que des Serpentard soient victimes du monstre de la Chambre des Secrets ?

Lucius haussa ses épaules ornées d’une pelisse richement décorée et empocha le précieux sésame qui le débarrasserait du vieux fou. Ses lèvres dévoilèrent des dents parfaitement blanches et il s’éclipsa, royal.

 

 

L’absence de Dumbledore alourdit l’atmosphère déjà pesante qui sévissait à l’intérieur des murs du château. Les élèves n’avaient jamais semblé aussi terrifiés et leurs rires s’étaient apparemment définitivement éteints. Je n’intervenais plus pour des chahuts ou désordres dans les couloirs. Il y faisait un calme mortel. Pas que je m’en plaignais. Loin de là ! Mais moi aussi je regrettais presque la présence rassurante et positive du vieil homme. Minerva assurait l’intérim et tous les professeurs - moi y compris - avaient reçu un formulaire à remplir, pour se présenter au poste de directeur de Poudlard. Cette attitude, plus que toutes les autres, avait provoqué une véritable crise d’hystérie chez McGonagall qui refusait catégoriquement de parler de la possible retraite de Dumbledore. Elle se persuadait qu’il reviendrait avant la fin de l’année scolaire, avec les excuses du pouvoir organisateur. J’en étais moins sûr : lorsque Lucius Malefoy plantait ses griffes dans la peau d’une nouvelle victime, nul ne parvenait à l’en détacher.

- Monsieur, questionna Drago. Pourquoi ne seriez-vous pas candidat au poste de directeur ?

Mon garçon, tu te mêles de choses qui ne te concernent pas. Tes airs de grand seigneur te discréditent et ton père devrait t’apprendre à te taire.

- Allons, allons, Malefoy. Le professeur Dumbledore a été seulement suspendu par le conseil d’administration. Je ne doute pas qu’il sera bientôt parmi nous.

Le rictus qui m’échappa n’avait qu’un unique but : faire enrager Potter qui démarra au quart de tour. Ses yeux lançaient des sortilèges impardonnables m’étant exclusivement destinés. Il eut néanmoins l’intelligence de garder sa langue dans sa poche, sans quoi je le collais en retenue pour le reste du trimestre.

- Si vous étiez candidat, vous auriez sûrement le vote de mon père. Je vais dire à mon père que vous êtes le meilleur professeur de l’école, Monsieur.

Pas de doute : le ton mielleux appartenait bien aux Malefoy. Et l’hypocrisie toute Serpentard se dissimulant derrière les quelques mots du gamin m’arrachèrent un sourire. J’étais un pédagogue exécrable. Même lui que je favorisais outrageusement devait s’en rendre compte. Pourtant, ses paroles m’adoucirent l’espace d’un instant. Pour l’extraire des ténèbres que son géniteur lui imposait, je serais contraint de gagner sa confiance et son respect.

 

 

Ranger les ingrédients de la ma réserve personnelle, étiqueter les flacons, replacer des bocaux… m’aidaient à extirper mes angoisses qui gravitaient dans mes entrailles. Cela me permettait d’oublier que le monstre hantant les couloirs de Poudlard était un présent de Salazar Serpentard et que le Seigneur des Ténèbres l’avait un jour lâché sur les enfants de Moldus, quelques cinquante années plus tôt. Et surtout, cette besogne automatique qui ne réclamait que peu d’attention avait l’énorme avantage de me tenir éloigné de ma propre culpabilité grandissante. Rationnellement, je savais que je n’étais en rien responsable des problèmes rencontrés au sein de l’école ; mais mon inconscient en décidait autrement et mon âme de damné s’enchaînait toute seule à la honte de l’inactivité.

La voix amplifiée de McGonagall m’expulsa de mon travail mécanique :

- Tous les élèves doivent immédiatement regagner leurs dortoirs. Les professeurs sont attendus dans leur salle. Dépêchez-vous, s’il vous plait.

Je grimaçai à l’écoute de cette injonction pleine de panique. Minerva face à un danger ne devait guère briller par son calme. J’entrai en même temps qu’elle à l’intérieur de la salle des professeurs.

- Le pire est arrivé, annonça-t-elle. Une élève a été capturée par le monstre et emmenée dans la Chambre.

Je déglutis avec difficulté. Flitwick laissa échapper un petit cri aigu, proportionnel à sa taille minuscule et, à côté de moi, Chourave plaqua ses mains horrifiées contre sa bouche.

- Comment pouvez-vous en être sûre ? demandai-je dans le silence de mort qui régnait.

- L’héritier de Serpentard a laissé un autre message, me répondit McGonagall, le teint blême. Juste au-dessous du premier message, il a écrit : « son squelette reposera à jamais dans la Chambre ».

Je me retins de corriger la directrice de Gryffondor : le Lord Noir était l’unique héritier et il ne pouvait entrer dans l’enceinte du château. Quelqu’un d’autre agissait pour lui.

- Qui est la victime ?

A travers mon inquiétude et ma fureur, je reconnus le timbre de Bibine.

- Ginny Weasley.

Et tout d’un coup, les pièces du puzzle se remirent dans l’ordre, découvrant une fresque qui avait toujours été sous mon nez. Mais alors, j’étais trop près pour la voir. Et maintenant que je prenais enfin du recul, je comprenais. Les éléments se plaçaient peu à peu et les indices gagnèrent en clarté. L’écarlate qui brillait dans le regard de la gamine, le journal qu’elle trimbalait partout avec elle - souvenir d’une époque que j’espérais révolue pour longtemps -, ses traits pâles qui réclamaient une aide que nul ne pouvait lui accorder. L’enfant n’était pas seulement la victime du Seigneur des Ténèbres : elle en était la complice !

L’arrivée lamentable de Lockhart m’aida à me défouler et je déversai ma colère et ma rancœur sur lui. Ma voix remplie de fiel l’empoisonna avec hargne :

- Voilà l’homme qu’il nous faut. L’homme idéal. Le monstre a capturé une jeune fille, Lockhart. Il l’a emmenée dans la Chambre des Secrets. Il est temps que vous agissiez.

Pour la première fois depuis que j’enseignais à Poudlard, les autres professeurs m’emboîtèrent le pas et entrèrent de plein pied dans ma comédie grotesque. Ils en rajoutèrent, effrayant ce pitoyable bougre.

- Je me souviens de vous avoir entendu dire que vous regrettiez de ne pas avoir eu l’occasion de vous trouver face au monstre avant que Hagrid soit arrêté. Vous avez affirmé que toute cette affaire avait été très mal menée et qu’on aurait dû vous donner carte blanche depuis le début.

Le visage parfait se décomposa, jusqu’à être aussi disgracieux que le mien. La peur rendait laid, j’en savais quelque chose. Il balbutia quelques mots incompréhensibles et quitta la pièce, tremblant de chacun de ses membres. Cette fois, il ne tenterait plus de s’immiscer au milieu de nos affaires, essayant de régenter les décisions prises.

Si seulement Dumbledore était là ! Je pourrais lui soumettre mes suspicions. Mais on manquait de temps. La Chambre des Secrets était introuvable. Personne ne parviendrait à l’ouvrir. Et pire que tout : un horcruxe se baladait à Poudlard, renfermant en son sein une partie de l’âme ténébreuse de mon maître.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 9

 

Un secret au creux de l’oreille

 

 

« Quelle était cette colère qui grondait en toi  ?

- Pas de la colère. De la haine ».

 

 

Je bouclais mes valises, décidé à ne pas m’attarder à Poudlard, cette année. Les élèves prendraient le train dans quelques heures, pour regagner leur foyer et retrouver leurs parents. Certains quittaient le collège avec des pieds de plomb, comme je l’avais fait lorsque j’étais adolescent ; comme le Seigneur des Ténèbres, cinquante ans plus tôt. Et comme Harry Potter, aujourd’hui. Au-delà de nos différences, une chose terrible nous unissait : notre famille ou ce qui se désignait ainsi.

Un coup bref, décidé, rompit le silence installé à l’intérieur de mes appartements et, avant que j’invite mon visiteur à entrer, la silhouette de Dumbledore s’encadra dans mon champ de vision.

- Monsieur le Directeur ?

J’étais surpris de l’accueillir ici, alors qu’il avait tant de choses à régler, avant le début des vacances scolaires.

- Avez-vous plusieurs minutes à accorder à une jeune fille déboussolée, Severus ?

Je haussai les sourcils, ironique. Peut-être était-il temps de remettre Dumbledore sur le droit chemin : il n’était ni jeune ni fille. Je m’en chargerais volontiers et j’ouvrais la bouche pour le détromper quand il précisa, la mine espiègle.

- Je parle de miss Weasley, bien sûr.

- Bien sûr, raillai-je.

Un éclair amusé perça les défenses limpides de ses lunettes et il s’effaça, pour que la Gryffondor entre à son tour, quittant son ombre rassurante. Elle jetait des regards inquiets autour d’elle, s’attendant sans doute à débusquer des trophées du soi-disant vampire que j’étais.

- Je vous laisse, décida l’excentrique vieillard.

Sa soudaine disparition paniqua un peu plus l’étudiante qui se tordait les mains avec angoisse. Moi-même je ne me sentais guère à l’aise dans le costume que Dumbledore me faisait subitement endosser.

- Asseyez-vous, miss Weasley, intimai-je.

Ma voix claqua avec un plus de raideur que nécessaire et je craignis d’avoir définitivement effarouché la fillette qui obéit à l’injonction sans un mot.

- Je ne voudrais pas déranger, murmura-t-elle.

Je plantai mon regard au cœur du sien et je fus étonné de ne croiser aucune antipathie.

- Vous venez de traverser une épreuve difficile, commençai-je maladroitement.

- J’ai été stupide, avoua-t-elle dans un souffle à peine audible. Par ma faute, des tas de personnes ont souffert.

- Oui, en effet.

L’œil bleu se scandalisa de mon approbation. C’était sans doute la première fois que quelqu’un ne tentait pas de la déculpabiliser. Si elle cherchait une personne pour pleurnicher à l’unisson avec elle, elle se trompait de porte.

- Mon père m’a appris à me méfier de ce genre d’objets enchantés.

- Il a eu raison. Pourquoi ne pas l’avoir écouté ?

La petite secoua la tête, muette.

- Votre inconscience aurait pu causer la mort de nombreux étudiants. La vôtre y compris.

- Je suis si bête, s’effondra-t-elle.

Des sanglots irritants s’élevèrent dans la pièce, à peine étouffés par la masse rousse de ses cheveux et je me crispai.

- D’autres que vous se sont laissés envoûter par le Seigneur des Ténèbres, dis-je sans conviction.

Parler de cela sans me compromettre relevait presque du miracle.

- Il possède des moyens de persuasion que vous ne pouvez même pas imaginer. Votre bêtise est impardonnable, Weasley. Mais vivre dans le passé, sans chercher à avancer, vous rendra encore plus vulnérable.

- Je… je sentais qu’il s’emparait de moi. Et je ne pouvais rien faire. Plus je me débattais et plus il avait d’emprise sur moi. A la fin, je recherchais sa force.

Misérable et naïve à souhait. Mais pure aussi. Ce qui la sauvait certainement de la convoitise des ténèbres.

- Vous n’oublierez jamais, miss Weasley. Quand on a appartenu au diable, même quelques secondes, il est impossible de détruire ces souvenirs. Je ne vous mentirai pas : votre vie vient de basculer.

- Je sais.

Dans son esprit, je pus lire à quel point elle voulait m’entendre dire qu’elle avait eu tort, qu’elle manquait de jugeote et qu’elle serait pardonnée. Parce qu’elle n’avait pas tout à fait douze ans, parce qu’elle prouverait sa valeur.

- A vous de tout rééquilibrer, conclus-je finalement. Nul ne peut grandir à votre place.

Je devrais suivre mes propres conseils mais le Seigneur des Ténèbres avait régné bien plus longtemps sur mes cauchemars.

La Gryffondor se redressa, apparemment plus légère qu’en arrivant.

- Merci, Monsieur, me gratifia-t-elle, un sourire étirant ses lèvres. Excusez-moi encore.

Au moment où elle quittait le salon, je la rappelai :

- Inutile de parler de cela à qui que ce soit.

« Cela » représentait l’emplacement de mes appartements, mon écoute compréhensive, mes conseils.

- C’est évident, promit-elle à demi mots.

Dumbledore avait décidément un drôle d’humour. Il m’amenait une gamine qui n’appartenait pas à la maison Serpentard, pour que je soulage sa conscience alors que j’étais incapable d’alléger définitivement la mienne.

Je m’emparai d’un livre que j’avais espéré terminer avant mon départ de Poudlard. Les évènements m’en avaient empêché. Résigné, je l’emmenai avec moi dans la calèche qui me conduirait à Pré-au-Lard, où je transplanerais jusqu’à l’Impasse du Tisseur.

 

 

Les poussières m’attaquèrent de la même hargne que mes souvenirs, dès que j’eus franchi la porte de la maisonnette de mon enfance. Avec l’argent que je mettais sur le côté depuis que j’enseignais à Poudlard, je pourrais sans doute en acheter une autre mais quelque chose, tout au fond de moi, refusait cette possibilité. J’étais né dans ce quartier sinistre ; j’avais grandi sous le doigt gigantesque de la vieille cheminée de l’usine désaffectée. Et à quelques rues de là, j’avais sué sang et eau, travaillant comme un esclave pour ce père que j’exécrais.

Oui, je pouvais fuir ces réminiscences douloureuses, d’autant plus qu’on m’offrait une liberté totale, aujourd’hui. Pourtant, je m’accrochais à ce lambeau de malheur. Mon pied à terre, quand mon affranchissement me montait à la tête. L’unique lieu de cauchemar que je m’obligeais à conserver. Et ainsi, ne rien oublier.

La porte condamnée qui donnait dans la cave me sauta au visage et je contractai la mâchoire, en colère contre ma faiblesse. L’année dernière, je n’avais guère osé affronter ces ténèbres-là, remettant à plus tard mon exploration de ce lieu qui abritait mes pleurs d’enfant battu. J’aventurai une main pas tout à fait rassurée contre la poignée et je la poussai mollement. Le battant grinça sur ses gonds, mélodie discordante et digne d’un film d’épouvante.

L’odeur de moisi m’assaillit, violente dans les mémoires qu’elle colportait. Mon corps tout entier se raidit. Je me dégageai vivement des bras tentaculaires du passé et le panneau de bois se referma, en un bruit du tonnerre. Ma respiration saccadée entrecoupait le silence de sifflements terrifiés. Je me laissai glisser contre le mur, mes robes noires se salissant au contact du sol crasseux.

La venue d’une chouette au pelage fauve m’extirpa de mes démons intérieurs et je la fis entrer. Elle portait une enveloppe ficelée avec soin et, quand je la déchargeai de son courrier, elle s’installa sur la petite table délabrée de la cuisine, attendant visiblement quelque chose.

- Je n’ai rien pour toi, sifflai-je, essayant de la chasser.

L’animal ébouriffa ses plumes chatoyantes, visiblement en colère contre mon manque de politesse. Il se contenta de se déplacer de quelques centimètres. Je haussai les épaules, déchirant l’emballage de la missive. Une seule phrase s’étalait sur le parchemin. Une phrase vexée, visiblement très mécontente. Les arabesques n’avaient pas la même régularité qu’à Noël.

« J’attends toujours ta réponse ».

Je me mordis les lèvres, partagé entre l’hilarité et la colère.

- Je suppose que ta maîtresse t’a expressément demandé de ne pas revenir auprès d’elle sans une lettre de ma part ?

Je me trouvai soudain très grotesque de parler à un hibou. Les yeux d’or me fixèrent sans ciller, me mettant mal à l’aise.

- J’espère pour toi que tu ne lui avoueras pas où je vis. Ce serait terriblement gênant de l’accueillir dans ce bouge.

Je transmis ma réponse au volatile qui s’engouffra par la fenêtre entrouverte.

 

 

Je regardais Dumbledore avec l’impression qu’il venait de me poignarder dans le dos. Ma rancœur formait une boule compacte au fond de ma gorge. Je m’étouffais presque de la fureur qui me comprimait la poitrine.

- Vous ne pouvez pas l’engager, articulai-je.

Mortifié, je vis le vieux directeur observer l’intérieur de ma détestable maison, sans émotion apparente. Il finit par choisir une place, dans le canapé défoncé. Je préférai rester debout, raide comme la justice offensée.

- J’espère que vous n’aviez rien de prévu avant mon arrivée, s’enquit-il sereinement.

Il ne semblait guère préoccupé par cette question, décidément bien installé chez moi. Je bouillonnais littéralement, le calme de Dumbledore ne faisant qu’accroître cette colère.

- Ne me dites pas que parmi tous les incapables que vous avez reçus pour ce poste, il a fallu que vous le choisissiez, lui !

Les lunettes en demi lune me lancèrent un avertissement que j’ignorai sciemment. Cette fois, cela allait trop loin. Je n’accepterais pas.

- Voyons, Severus. Croyez-vous vraiment que je prends si peu à cœur l’intérêt de mes élèves ?

Aucun sourire ne troublait le ton de la phrase. Je baissai les paupières, pas entièrement vaincu. Je me battrais pour que Dumbledore change d’avis.

- Je pense, Monsieur le Directeur, murmurai-je, avec une énonciation parfaite, que votre grandeur d’âme vous dicte trop de choses. Quel besoin de tendre la main à chaque chien galeux, au risque de vous faire mordre dix fois ?

- Parce que certains « chiens galeux » méritent une seconde chance.

Je serrai les poings de rage et je me détournai. A travers les sillons de saleté qui obstruaient la fenêtre, j’apercevais le morne paysage de l’Impasse du Tisseur.

- Remus Lupin est une bête sauvage, avançai-je, sans me retourner.

- Ne prononcez pas des paroles que vous pourriez regretter, me sermonna le vieil homme.

- Vous le défendez encore ! accusai-je, stupéfait. Il a essayé d’aider cet assassin de Black et pourtant, vous le défendez.

Je pivotai vers lui, la haine embrasant chaque mot que je crachais. Comment, après toutes ces années, osait-il excuser les actes de ce loup-garou ?

- Remus n’est pas le monstre que vous voyez, Severus, expliqua le vieillard tranquille. Il souffre de sa condition. Je lui fournirai l’aide qu’il désire.

Je suffoquai, conscient que le raisonner ne servirait à rien.

- En ce cas, vous devrez choisir, laissai-je tomber, la voix blanche. S’il devient professeur de Défense contre les forces du Mal, vous serez contraint de trouver un autre Maître des Potions.

Aucune clémence ne détendit les traits soudainement pâles de Dumbledore et, lorsqu’il se redressa, j’eus l’impression d’être un insecte qu’on écraserait du bout du doigt.

- Même de vous, Severus, je n’accepterai pas de chantage.

Mes oreilles s’enflammèrent d’une humiliante misère. La honte me contraignit à ployer l’échine. Et la rancune alourdit un peu plus mon âme. Même en prouvant ma valeur mille fois, il ne me choisirait pas.

- Vos dons en Potions Magiques sont inestimables et vous êtes le seul à posséder les capacités de réaliser parfaitement une potion tue-loup.

Cet argument incendia définitivement ma raison et je hurlai, incontrôlable dans ma détresse :

- Et le jour où vous trouverez un Maître plus compétent, vous me chasserez de Poudlard ? Vous croyez que je ne le sais pas ? Que je ne le vois pas ?

- Severus, mon enfant…

- Ne m’appelez pas ainsi ! Plus jamais !

« Enfant, je vous tuerai ».

Je titubai jusqu’à ce que mon dos rencontre le mur. Aucune échappatoire ne se présentait à moi. A la merci d’une peur irrationnelle - encore une -, la fuite m’était refusée.

- Calmez-vous, intima Dumbledore, fermement.

Il s’approcha et ses longs doigts osseux s’emparèrent de mon menton. Son regard clair rencontra le mien. De l’autre côté des verres transparents, je ne décelais aucune cruauté. Aucune irritation. Juste de l’inquiétude. Pour moi ?

- Vous vous trompez, Severus. Et de cible. Et d’ennemi. Vous m’êtes trop cher pour que je vous laisse abandonner Poudlard.

Les mots rassurants se frayaient un chemin laborieux vers ma conscience. Disait-il vrai ? L’étreinte qui m’enveloppa m’obligea à le croire. Sans force, je laissai mon front tomber contre l’épaule maigre qui me présentait ce fugace réconfort. J’aurais voulu pleurer, juste une fois. Pour qu’il entende mon cœur battre, qu’il comprenne que je n’étais pas vide, à l’intérieur. Les larmes refusèrent de couler, infidèles traîtresses.

Des mains fermes, et douces à la fois, se posèrent sur mes épaules et m’écartèrent. Une prunelle bleue se planta dans le noir de mon regard et avoua :

- De tous les gosses qui ont croisé ma route, Severus, vous êtes sans doute le plus difficile à cerner.

Je gardai le silence, me dégageant de son exubérance. L’embarras plaquait deux taches écarlates contre mes joues habituellement blêmes.

- Je prendrais bien un thé, maintenant, déclara Dumbledore. Vous avez bien ça dans votre cuisine ?

- Je ne sais pas, marmonnai-je, la voix rauque.

- Vivez-vous ici ?

L’œillade qui me fut lancée me mit mal à l’aise et je me raclai la gorge. Un autre mensonge ne serait certes pas le bienvenu pour l’instant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 10

 

Le repos du guerrier

 

 

« L’humiliation. Tu la sens encore ?

- Elle me brûle l’estomac ».

 

 

Cette fois, il avait été trop loin. Tout directeur, détenteur de l’Ordre de Merlin et membre du Magenmegot qu’il était, il n’avait pas le droit de me ridiculiser devant le Ministre de la Magie. Il m’avait promis un Ordre de Merlin, à moi le paria, celui qu’on ne regardait qu’avec mépris. J’avais supporté trop de choses, cette année, pour qu’il m’enlève mon unique victoire. Mon unique revanche.

- C’est un assassin ! hurlai-je. Il est responsable de la mort des Potter. Et vous laissez le gamin le délivrer.

- Qu’insinue-t-il, Dumbledore ? s’enquit Fudge, son air stupide peint sur son visage.

- Voyons, Severus, tempéra le vieil homme, ignorant la question du Ministre. Vous savez que…

- Black s’est enfui, avec l’aide de quelqu’un, et vous ne faites rien !

Je ne contrôlais plus ma colère. C’était déjà assez que Fudge m’ait accusé d’incompétence pour ne pas avoir fait garder la porte du donjon dans lequel j’avais enfermé Black. Il fallait en plus que Dumbledore trouve des excuses pitoyables pour couvrir ses protégés.

- Il a dû transplaner, Severus, murmura le directeur de Poudlard.

- Il aurait fallu laisser quelqu’un avec lui dans la pièce, ajouta cet incapable de Fudge, lui aussi en colère mais sans doute pas pour les mêmes raisons que moi. Quand ça va se savoir…

- Il n’a pas transplané ! hurlai-je. Il est impossible de transplaner à l’intérieur de ce château ! Je suis sûr que Potter est dans le coup !

Mon accusation réveilla Dumbledore qui déclara, le plus calmement possible :

- Severus… soyez raisonnable… Harry était enfermé…

J’ouvris la porte de l’infirmerie à la volée, sourd aux protestations de mon supérieur. Je ne doutais absolument pas du bien fondé de mes suppositions. Cet exécrable Survivant avait aidé Sirius Black à s’enfuir. Après m’avoir assommé par un sortilège - il s’en sortait sans même une heure de retenue ! - il prêtait main forte à un meurtrier pour que celui-ci puisse échapper à la justice.

- Ca suffit, maintenant, Potter ! Qu’est-ce que vous avez fabriqué ?

J’ignorai les avertissements de Pomfresh et Fudge qui m’enjoignirent de me calmer. Je tournai mon regard ombrageux vers Granger qui, elle aussi, se tenait au premier plan de cet immense complot.

- Ils l’ont aidé à s’enfuir, je le sais !

- Allons, calmez-vous ! lança Fudge. Ce que vous dites n’a pas de sens !

- Vous ne connaissez pas Potter ! C’est lui qui a fait ça, je sais que c’est lui !

Non, personne ne le connaissait comme moi je le connaissais. Une année entière, Dumbledore m’avait contraint de le suivre, pour sa propre sécurité. Et je l’observais. Je ne le quittais jamais vraiment des yeux. Il me rappelait tellement son arrogant de père. Toujours adulé et pardonné. Comme Sirius Black. Leur beauté, leurs richesses les excusaient de tout. Tandis que moi, moi, on me faisait taire, on me demandait le silence. On réclamait ma coopération, alors qu’on avait voulu ma mort. Qu’on avait tenté de me tuer.

Le vieux fou me déblatéra quelques preuves que je pourrais sans doute lui renvoyer à la tête et que je dédaignai. Je n’étais certainement pas en état de supporter sa clémence. Il me prenait de haut, oubliant sans doute que j’étais suffisamment intelligent pour ne pas tomber dans des pièges aussi grotesques.

Sans un mot, je tournai des talons, claquant la porte avec la même rage impuissante que lorsque je l’avais ouverte. Oh, je me vengerais. Mais à ma façon. Le Choixpeau ne m’avait pas envoyé à Serpentard pour rien.

 

Hagrid secoua sa grosse tête hirsute. Dans ses yeux de la même couleur que les miens, une immense déception dansait. Même sans utiliser mes dons d’occlumens, je percevais sans peine ce qu’il pensait de moi.

- Diras-tu aussi que ma mère était une géante, Severus ? me demanda-t-il, soudain beaucoup plus sérieux et grave qu’habituellement.

Je détournai le regard, m’attardant sur les mâchoires dégoulinantes de Crockdur.

- Pourquoi le ferais-je ?

- Un jour, je te décevrai peut-être, n’est-ce pas ?

Je retins la réponse que je m’apprêtais à lui lancer, me rendant compte qu’elle risquait de le blesser au-delà des intentions que j’avais. Non, ce bon vieux géant ne me décevrait pas, tout simplement parce que je ne plaçais aucun espoir en lui. Hagrid n’était que Hagrid.

Sous ses accusations muettes, je me renfonçai dans le divan. Ma conscience - oui, ma conscience - me titillait furieusement. Je ne regrettais pas d’avoir dévoilé aux Serpentard que leur professeur de Défense contre les forces du Mal était un loup-garou. Non, après tout, il s’agissait d’une information véridique, que les parents étaient en droit d’apprendre. Leurs enfants se confrontaient à chaque pleine lune à un danger bien pire que la mort et mon devoir était de les prévenir. Néanmoins, et c’était sans doute plus grave, je venais de trahir la confiance que Dumbledore m’accordait. Je doutais qu’il pardonne facilement mes paroles inconsidérées.

- Il a peut-être aidé Sirius Black à s’enfuir, vous savez, murmurai-je finalement. Le responsable de la mort de Potter et Lily.

- Harry est persuadé que Sirius est innocent. C’était Pettigrow, le Gardien du Secret.

- Ce rat ?! m’écriai-je avec dégoût. Potter est tellement avide d’attention qu’il croirait n’importe quoi. Pettigrow était trop pathétique pour se joindre au Seigneur des Ténèbres.

            Ma voix tremblait. Je refusai d’accepter cette version des faits. Je l’avais vu, le traître que le maître refusait de présenter, lors des réunions de Mangemorts. Il paraissait si imbu de sa personne, si sûr de sa propre importance. Comment Peter Pettigrow, ce trouillard à moitié débile, aurait-il pu tromper tout le monde, Dumbledore y compris ? Car Dumbledore se laissait facilement manipuler par son bon cœur. Il avait une telle foi en la rédemption humaine qu’il devenait écoeurant.

Je me redressai et je quittai la cabane sans un regard en arrière. Mes valises n’étaient pas encore faites et le dernier repas qui clôturait l’année scolaire commencerait dans moins d’une heure.

 

 

Dire que Lucius Malefoy fut surpris de ma visite était un doux euphémisme.

- Rogue ?!

Il ouvrit davantage la porte de sa somptueuse maison, pour que je puisse m’engouffrer dans le hall gigantesque.

- Il y a eu un problème avec Drago cette année ? s’inquiéta Narcissa, ombre discrète derrière son imposant époux.

Je secouai négativement la tête, espérant la rassurer. Sa pâleur m’étonna. N’était-elle pas censée retrouver des couleurs avec la disparition du maître ? Son visage long et maigre ne se séparait pas de la peur qui l’accompagnait, des années auparavant, lorsqu’elle me demandait de la rassurer, fleur presque fanée au contact du noir.

- J’aimerais m’entretenir avec toi, Lucius.

Mon ton se drapait suffisamment de persuasion et le très distingué Malefoy me désigna la porte qui menait à son bureau.

- Veux-tu boire quelque chose ? s’enquit-il en servant lui-même un verre de cognac.

- Non.

Son sourcil blond, presque blanc, se haussa. Je lisais sans peine la curiosité qui lui rongeait les sangs.

- Alors ? Que viens-tu faire dans mon humble demeure, si ce ni pour Drago ni pour Narcissa ? ironisa-t-il, connaissant ma faiblesse pour sa fragile épousée.

- Peter Pettigrow.

Le sourire carnassier se brisa et les lèvres happèrent une longue gorgée du breuvage alcoolisé. Une lueur anxieuse craquela le métal de son œil de granit.

- Il est mort. Tu ne t’en souviens pas ? Il a été tué par ce crétin de Sirius Black.

Il mentait : il savait quelque chose que j’ignorais. Cela se lisait comme un livre d’images sur sa figure aristocratique.

- Etait-il un Mangemort ?

- Oui, en effet. Comment l’as-tu découvert ?

Je serrai les poings de rage. Le Seigneur des Ténèbres m’avait caché beaucoup de choses. Pourquoi les dévoiler à Malefoy si c’était pour me les dissimuler ? J’avais prouvé ma fidélité mille fois, en ce temps-là.

- Aucune importance, sifflai-je.

Je sortais déjà de la bâtisse titanesque quand Narcissa me retint par le bras. Auparavant, ce geste m’aurait électrisé et rendu aussi rouge que les briques de la façade. Aujourd’hui, il m’émut de sa vulnérabilité pleine de grâce.

- Severus, attends.

Elle cherchait ses mots, se meurtrissant les lèvres de ses dents blanches.

- Tu sais, l’année dernière… Lucius s’est arrangé pour donner le journal à la petite Ginny Weasley. J’ai essayé… vraiment essayé. Je ne voulais pas qu’il le fasse.

- Je sais, la tranquillisai-je. Et Dumbledore n’a aucune preuve que ta famille y soit liée.

Elle se détacha de moi, oiseau à nouveau libre de voler. Je la regardai partir, le regret me comprimant la poitrine. J’aurais pu l’aimer, si ce mot avait signifié quelque chose pour moi, à cette époque-là. J’aurais pu la sauver, si ma propre survie ne m’avait pas tant préoccupé.

 

 

Somnolant, couché à plat ventre sur un matelas moelleux, je laissai la main tendre courir le long de ma colonne vertébrale. Ils se faisaient paresseux, ces doigts délicats que je ne craignais pas. Mes yeux entrouverts ne distinguaient pas tout à fait la forme allongée à côté de moi. Cette pensée me rassura : ma propre silhouette disgracieuse pouvait ainsi se dissimuler à travers la pénombre.

- Tu dors ? chuchota la voix sucrée, à quelques pouces de mon oreille.

            Mon grognement inaudible s’éleva dans l’unique but de décourager une conversation dont j’ignorais le sens qu’elle prendrait. Peine perdue.

            - Moi non plus, continua-t-elle, pressée.

            Elle gela sa caresse contre mon dos, pour s’approcher de ma joue et j’embrassai, hypnotisé, la paume douce qui s’offrait à moi.

            - Ta venue chez moi m’a étonnée.

            Tout à fait réveillé cette fois, je me redressai sur mes avant-bras, mes cheveux dégoulinants de chaque côté de mon visage ingrat.

            - Elle t’a dérangée ?

            Ma voix s’étouffait dans ma gorge, pas entièrement sûre d’avoir fait le bon choix. Peut-être que je devrais partir.

            - Jamais, souffla ma charmante compagne. Je suis juste… surprise.

            Elle écarta quelques mèches noires, pour les placer derrière mon oreille. Son regard fouillait le mien mais on se devinait à peine.

            Je comprenais sa réaction. Moi aussi je m’étais soudain trouvé très audacieux. Mais lorsque j’avais déserté la propriété écrasante des Malefoy, mes pas m’avaient conduit tout naturellement chez Siobhan. L’œil de Narcissa me brûlait encore de l’intérieur et la culpabilité me rongeait. Le besoin viscéral de me perdre au cœur de l’étreinte attentive me tenaillait douloureusement et toutes mes peurs, toutes mes inhibitions s’étaient évanouies. J’avais tourné suffisamment autour du pot et me jeter à l’eau ne s’était pas fait sans crainte. Totalement inexpérimenté, vierge du moindre attouchement amoureux, ma gêne se traduisait par une distance respectueuse et inquiète. Je ne regrettais pas l’option prise quelques heures plus tôt, malgré l’appréhension qui s’engouffrait par rafales au fond de ma conscience.

            Je me renfonçai dans l’oreiller. Les regrets, les questions viendraient à l’aube, lorsque Siobhan se dissocierait de l’instant présent. Elle me chasserait sans doute. Mais quelle importance ? Mon moment de bonheur, celui auquel j’avais droit, je le vivais pleinement. Et qu’il ne dure qu’un temps était déjà suffisant pour ma carcasse félonne.

            Les bras empressés du sommeil m’enveloppèrent, en même temps que ceux de la jeune femme et je sombrai au milieu de rêves, pour la première fois depuis très longtemps. Aucune potion, aucun somnifère ne m’aida à m’endormir, cette nuit. Tous mes démons intérieurs se turent. Enfin.


Chapitre 11

 

La Marque des Ténèbres

 

 

« C’est cela ton excuse ? La peur ?

- La peur n’est rien. Elle a toujours été là ».

 

 

Je me réveillai en sursaut, alerté par mes propres gémissements angoissés. D’un geste tremblant, je frottai la sueur qui dégoulinait de mon front moite. Je me redressai dans mon lit défoncé, le corps agité de frissons incontrôlables. J’essayais de rassembler mes souvenirs, pour me rappeler le songe que je venais de faire mais il fuyait, aussi insaisissable qu’une anguille. L’espace d’un instant, je fus tenté d’ingurgiter la potion sans rêve attendant sagement sur la vieille table de nuit. Il était temps de faire face à certains démons, particulièrement ceux qui grignotaient mes nuits. Mais pour y arriver, je ne pouvais guère les ensevelir sous des drogues et des somnifères. Aux côtés de Siobhan, j’étais capable d’éloigner mes cauchemars. Pourquoi pas lorsque j’étais seul ?

J’allumai la lampe de chevet et je me dirigeai vers la fenêtre qui donnait dans la rue. Un réverbère éclairait les alentours d’une lumière clignotante, hésitante. Comme le reste de ce quartier insalubre, il se trouvait en fin de vie, à bout de souffle. Je tirai les rideaux, pour ne plus contempler ce pitoyable spectacle et je descendis dans le salon, sans un regard pour l’autre porte de l’étage qui abritait autrefois l’intimité de mes parents. A l’intérieur de la cuisine dénudée, je m’emparai d’une limonade, vidant la moitié de la bouteille. Il faisait une chaleur torride dans ces bâtiments mal isolés.

Le mois de juillet touchait à sa fin et, étonnement, Dumbledore ne me donnait aucune nouvelle de lui. Mon attitude envers Lupin contribuait sans doute à ce silence que je trouvais injuste. Peut-être que le vieux fou avait raison. Peut-être que cet horripilant Survivant disait la vérité. Sirius Black n’était pas l’assassin de Pettigrow et il n’avait pas trahi ses amis en les livrant au Seigneur des Ténèbres. Mais me tenir éloigné de ces informations m’avait contraint à agir. Le secret honteux de Lupin devait être dévoilé. Dumbledore n’avait qu’à comprendre que ce n’était pas seulement de la vengeance.

- Je déteste ces fichus Maraudeurs ! sifflai-je en balançant le récipient contre le mur.

            Ils me pourrissaient encore la vie. Ce Potter s’immisçait toujours entre moi et ma liberté. Même mort, il s’arrangeait pour que je reste enchaîné. Il m’empêchait de me soustraire à une dette vieille d’un peu plus de quinze ans. La vie de son mouflet, sans cesse sur la corde raide, me rappelait cruellement qu’il m’avait un jour sauvé la vie, m’obligeant à lui être redevable, jusque dans la mort. Cet idiot n’avait même pas été fichu de choisir un Gardien du Secret suffisamment fiable pour les garder, lui et sa famille, en sécurité.

            - Peter Pettigrow…

            Cette vermine, ce rongeur infect. Comment avait-il pu berner autant les gens ? Même Dumbledore ne s’était pas méfié de ses airs grotesques et soumis. Il avait vendu son âme au diable et trahi ses seuls amis. Répugnant dans ses actes et dans son apparence.

            Je contemplai le soleil se lever, astre porteur d’espoir. Je ne l’aimais pas : il affichait haut ses couleurs aveuglantes et mensongères. Je ne croyais plus en ses promesses.

Poudlard me manquait. Et cette détestable maison m’étouffait. Je n’y étais pas à ma place. Je n’y serais jamais.

 

 

A travers les grilles peintes en vert, j’apercevais le porche entièrement rénové. Le pot de fleurs qui dissimulait précédemment la clef de la demeure ancestrale avait disparu. La façade, autrefois lugubre, avait été totalement retravaillée. Je la reconnaissais à peine. Elle était belle, la maison de ma mère. Elle brillait de son luxe passé, celui que je n’avais pas connu. La dernière fois que mes pas m’y avaient conduit, c’était sous les ordres de mon maître, pour retrouver un vieux grimoire qui parlait des horcruxes. Un livre qui lui avait permis de devenir immortel.

- Monsieur ? Je peux vous aider ?

De l’autre côté du portail, un homme me dévisageait. L’actuel propriétaire à qui j’avais vendu la demeure des Prince, pour une bouchée de pain. Je crevais de faim, à l’époque, et ma misère m’obligeait à regagner la maison paternelle que mon cœur d’enfant jurait de ne jamais revoir.

- Mais… je vous connais ! s’écria l’homme en s’approchant.

L’espace d’une seconde, je craignis qu’il ne reconnaisse l’intrus qui lui avait jeté un sort d’oubliette. A ce moment-là, j’ignorais que je deviendrais un assassin.

- Vous êtes celui qui m’a vendu la maison.

J’exhalai une longue goulée d’air : ma respiration s’était bloquée à l’arrivée du Moldu.

- Oui, c’est moi.

- Vous voulez entrer ?

La proposition me tenta mais je refusai. Cet endroit ne m’appartiendrait plus, autant oublier jusqu’à son existence. Maman me l’avait suffisamment répété : cette maison n’était pas à nous. J’étais un Rogue. Et les Rogue vivaient dans la fange.

Je déguerpis rapidement de la rue, la nausée au bord des lèvres. Peut-être que je devrais me jeter un sort pour effacer ma mémoire tourmentée. Mes bonnes résolutions de la nuit dernière s’évanouissaient vite, face à mes souvenirs d’esclave miraculeusement affranchi.

 

 

Je déboulai à Poudlard, accompagné de la fièvre qui s’était emparée de moi, quelques heures plus tôt. Depuis ce terrible moment où mon regard avait visionné la photo étalée à la Une de la « Gazette du Sorcier ». J’avais à peine pris le temps de respirer, pour me précipiter à l’intérieur de l’enceinte de l’école. Je me ruai au bureau de Dumbledore, espérant l’y trouver.

- Severus ?

Le directeur se releva à demi de son fauteuil grenat, surpris de ma visite impromptue.

- Vous avez vu ? hurlai-je.

            Je ne commandais plus à ma voix ses habituelles inflexions doucereuses. La panique remplaçait la raison. Je fourrais sous le nez aquilin le journal, objet de toutes mes attentions.

            - Oui, affirma calmement le vieil homme. Je suis au courant.

            - C’est la Marque des Ténèbres.

            Je frôlais la crise d’apoplexie. Tout cela n’était qu’une funeste blague. Il n’avait pas le droit de renaître. Pas maintenant, alors que j’étais si proche de revenir à la vie.

            - Je sais, Severus. Je l’ai reconnue. Comme tout le monde.

            - Ce ne peut pas être elle, murmurai-je, affolé. Non. Je refuse.

            - Malheureusement, le doute n’est pas permis.

            Je me laissai lourdement tomber dans l’un des sièges qui faisaient face à Dumbledore.

            - Severus… Il ne s’agit que de quelques Mangemorts isolés. Rien ne nous dit que Voldemort est vivant.

            Je frissonnai en entendant le nom de mon pire cauchemar. De ma tentation la plus puissante. Mes frères d’horreur se réunissaient durant la Coupe du Monde de Quidditch et faisaient apparaître la Marque dans le ciel. Pourquoi ?

            - Ce n’est pas anodin, Monsieur le Directeur.

            Je regagnais peu à peu la surface, noyé accroché à une maigre planche de salut. Ma panique se calmait sous l’œillade rassurante du vieillard.

            - Votre bras, Severus ? questionna-t-il.

            Je relevai la manche de ma robe noire, l’appréhension me broyant l’estomac. Sur ma peau pâle, aucun opprobre ne se manifestait. Vierge de la moindre trace infamante.

            - Il… il n’est pas encore parmi nous, exultai-je, soudain sans force.

            Les actes de cette nuit ne signalaient guère le retour de mon maître, de celui qui détenait mon âme de damné. Je passai une main confuse sur mon visage défait, honteux de mon manque de sang-froid.

            - Non, pas encore, me tranquillisa Dumbledore. Pas encore.

            Il répéta ces deux mots, l’ai rêveur. Son œil voyageait très loin de son bureau circulaire. L’une de ses mains caressait machinalement les plumes chatoyantes de Fumseck. Quelles pensées agitaient la lagune qui entourait sa pupille ?

            - Mais il se rapproche, conclut-il. Il est temps de contacter de vieux amis, Severus.

            Il m’incluait dans ses confidences mais j’ignorais de quoi il parlait. Entièrement immergé au milieu de ses réflexions, je doutais qu’il sache réellement que je me trouvais à ses côtés.

            - Je devrais…

            Je ne terminai pas ma phrase, pressé de m’éclipser, pour regagner mes appartements. Il faisait nuit, désormais, et il était plus sage de dormir à Poudlard.

            - Monsieur Professeur?

            Je sursautai au son de cette voix suraiguë qui m’apostropha à la sortie du bureau de Dumbledore. Mon regard rasa le sol pour rencontrer la défroque loqueteuse d’un elfe de maison.

            - Quoi ? demandai-je, impatient.

            Cette vermine-là, avec ses yeux globuleux, son sourire de martyr et les bandages qui recouvraient ses longs doigts maigres me faisait penser à quelqu’un. Je fouillai ma mémoire à la recherche de l’image pitoyable, en-dehors du château.

            - Le professeur Rogue désire un repas, Monsieur ? Dobby peut préparer un souper pour le professeur Rogue, Monsieur.

            - Non. Et ne me dérange plus.

            Les couinements de ces créatures serviles m’agaçaient. Autant oublier « Dobby » et les réminiscences floues qu’il emportait avec lui. Je dépassai sa misérable silhouette, descendant jusqu’aux cachots où se nichaient les appartements du directeur des Serpentard.

 

 

            - Le temps est infect, dehors, se plaignit Hagrid, en entrant dans la Grande Salle.

            Il s’ébroua sans complexe, inondant une partie de la table des enseignants de ses cheveux trempés.  McGonagall pinça les lèvres, réprobatrices. Je dissimulai un sourire en plongeant le nez dans mon verre de vin. Dumbledore claqua ses mains l’une contre l’autre, attirant l’attention de tous les professeurs présents.

            - Je voulais m’entretenir avec vous avant l’arrivée du Poudlard Express, à Pré-au-Lard. Comme vous le savez, cette année aura lieu le prestigieux Tournoi des Trois Sorciers.

            Plusieurs têtes se hochèrent affirmativement. Je restai immobile, attendant la suite.

            - Nos élèves ne sont pas encore prévenus de cet évènement exceptionnel. Des délégations des écoles Beauxbâtons et Durmstrang arriveront durant le mois d’octobre, ainsi que leurs directeurs, Olympe Maxime et Igor Karkaroff.

            Le nom surgi de mon passé me fit une grimace odieuse. Ainsi, ce délateur avait finalement échappé à Azkaban, retrouvant sa chère Bulgarie, pour devenir directeur de la très sombre école de sorcellerie. Apparemment, les dénonciations rapportaient gros.

            En sentant mon verre craquer entre mes doigts, je desserrai mon poing, tentant de retrouver mon calme. Je n’oubliais pas que Karkaroff avait hurlé mon nom, dans la salle du tribunal.

            - J’espère que vous leur réserverez un accueil chaleureux, conclut Dumbledore.

            Ses lunettes en demi-lune croisèrent mon expression terrible et son sourire se fana l’espace d’une lente seconde. Il fleurit à nouveau lorsqu’il s’adressa à Hagrid.

            - Je pense qu’il est temps de cueillir nos élèves, pour cette nouvelle année scolaire, mon ami.

            Le garde chasse comprit le message et se leva précipitamment de sa chaise. Il était responsable du passage des premières années sur le lac, depuis des décennies, et il ne cèderait sa place à personne, pour rien au monde, malgré son poste de professeur de Soins aux créatures magiques qu’il occupait depuis l’année dernière.


Chapitre 12

 

Quand un ex-Mangemort rencontre un ex-Auror

 

 

« C’était une façon de fuir, pour toi ?

- La fuite est un luxe ».

 

 

Mon index tapotait impatiemment la nappe immaculée, tandis que Dumbledore déclamait son habituel discours de début d’année. Je fronçai les sourcils en entendant les exclamations indignées qui ponctuèrent son annonce concernant les matchs de Quidditch suspendus et il s’apprêtait à en expliquer la raison quand un coup de tonnerre, suivi d’une entrée fracassante l’interrompirent. Mon doigt se figea, de même que ma respiration.

            Alastor Maugrey s’avançait de sa démarche claudicante à l’intérieur de la Grande Salle. Son petit œil noir et vif regardait où il mettait les pieds. L’autre - le magique - s’agitait en tous sens. Le bleu électrique tomba un instant sur moi, son poids haineux me chargeant les épaules de plomb. Je déglutis. L’Auror ne s’était jamais pardonné de m’avoir laissé filer, après son interrogatoire au Ministère de la Magie. Et il ne m’avait jamais pardonné de ma duperie. Persuadé que je n’avais pas les tripes nécessaires pour être un Mangemort, il m’avait relâché rapidement, sans même vérifier si je portais la terrible Marque.

            Le claquement régulier, sinistre de sa canne sur le sol dallé résonnait lugubrement contre les murs et le plafond accompagnait sa terrible marche, les éclairs zébrant la pièce et le visage truffé de cicatrices.

            Je le suivis du regard lorsqu’il se dirigea vers Dumbledore, lui tendant une main ravagée et j’entendis distinctement le murmure du directeur :

            - Merci d’avoir répondu à mon appel, mon ami. Mais asseyez-vous, il reste une place pour vous.

            Le persécuteur s’installa non loin de moi. Sans cesse, je sentais le bleu électrique de sa prunelle polyvalente me brûler. J’étais un Mangemort. Un Mangemort qu’il n’avait pas réussi à enfermer à Azkaban. Je le vis humer comme un chien la nourriture qu’on lui proposait. Il était effrayant.

            - Je vous présente votre nouveau professeur de Défense contre les forces du Mal, déclara Dumbledore. Le professeur Maugrey.

            Voulait-il ma mort, ce vieillard à l’esprit tordu ? Après Remus Lupin, il m’agitait sous le nez Alastor Maugrey, l’un des pires défenseurs de la Cause juste. Les élèves aussi parurent médusés. Les applaudissements de Hagrid et Dumbledore moururent rapidement dans le silence stupéfait qui s’était installé dans la salle.

            - Comme je m’apprêtais à vous le dire, reprit le directeur, nous allons avoir l’honneur d’accueillir au cours des prochains mois un évènements que nous n’avons plus connu depuis un siècle. J’ai le très grand plaisir de vous annoncer que le Tournoi des Trois Sorciers se déroulera cette année à Poudlard.

            - Vous plaisantez ! s’écria l’un des jumeaux Weasley.

            Impossible pour moi de les différencier. Il y avait si peu de dissemblances entre tous les Weasley que j’aurais été bien en peine de lui donner un nom. Fred ou Georges ? Aucune idée. Mais son intervention eut un effet bénéfique sur la tension et un immense éclat de rire accueillit sa remarque. Je me recalai au fond de ma chaise, absorbé par tout autre chose que les explications de Dumbledore. Moi aussi, lorsque j’étais élève, j’aurais voulu participer à cette grande compétition dont on ne faisait qu’entendre parler. Il ne s’agissait alors que d’une vague légende, attestée véridique par quelques commentaires de livres. La gloire éternelle était promise à quiconque remportait le Trophée. Poudlard m’aurait-il choisi comme champion, pour représenter ses couleurs ? A l’époque de mes 17 ans, j’en savais déjà bien plus que tous mes camarades de classe. J’inventais des sorts, je créais des potions inédites. Et j’engloutissais des milliers d’informations, grâce aux livres que je dévorais.

            Le temps de revenir auprès des autres convives, les élèves se dispersaient déjà aux quatre coins du château, regagnant leurs dortoirs.

            - Voilà une entrée théâtrale, s’exclama McGonagall en redressant ses lunettes rectangulaires. Essayez-vous d’effrayer nos étudiants, Alastor ?

            L’horrible ex-Auror détendit la ligne tordue qui représentait sa bouche, pour esquisser un sourire. Je frissonnai devant cette image personnifiée de la laideur. Certes, je n’étais pas beau. Mais, Merlin ! Celui-là dépassait tout.

            - Un verre de vin ? lui proposa Flitwick.

            - J’ai ce qui faut, refusa Fol-Œil, sans douceur.

            Il extirpa une fiole de la poche intérieure de son manteau et but une longue rasade du breuvage. Whisky ? Cognac ? Eau de vie ? En tout cas, le goût devait être étrange car la grimace qu’il fit le rendit encore plus moche.

            - Excusez-moi, murmurai-je. Je vais m’assurer que les Serpentard ne manquent de rien.

            - C’est ça, grogna mon nouveau collègue. Allez donc voir ces putains de gosses de riches.

            Les mots employés me chauffèrent les oreilles et je pivotai vers l’Auror, la bouche ouverte pour lui répliquer quelque sarcasme. Le directeur fut plus prompt que moi et intervint :

            - Alastor, vos paroles. N’oubliez pas que vous êtes dans une école.

            Le réprimandé renifla, pas le moins du monde impressionné devant cette parodie d’autorité. L’expression de Dumbledore manquait cruellement de sévérité. J’ouvris l’une des portes dissimulées dans les boiseries mais Maugrey lança :

            - Je viendrai fouiller votre bureau, Rogue. Allez savoir ce qui pourrait s’y cacher.

            Cette fois, il allait trop loin. Les autres professeurs se tournèrent vers moi, le soupçon baignant à nouveau leurs visages méfiants.

            - Qu’insinuez-vous ? sifflai-je.

            Ma main se serrait furieusement sur ma baguette magique, dans l’une de mes poches.

            - A votre place, je ne le tenterais même pas, m’avertit-il. Je suis encore rapide pour contrer les sorts de Magie Noire.

            - Il suffit, se décida Dumbledore. Alastor, nous devrons parler, ce soir.

            - Comme vous voulez, Albus.

            Ma rage ne se calma que quand mes pas foulèrent le sol humide des cachots, où la salle commune des Serpentard se trouvait.

            - Felix Felicis, chuchotai-je.

            Un brouhaha animé m’assaillit au moment où je franchissais le passage ouvert entre les pierres du mur. Malcolm Baddock, un élève de première année, m’aperçut et se précipita vers moi.

            - Monsieur ? s’enquit-il, son visage étroit tendu par l’inquiétude. C’est vrai que les nouveaux doivent dormir dans la Forêt Interdite, pendant une semaine ?

            Je haussai un sourcil, avant de croiser la mine satisfaite du fils de Lucius.

            - Monsieur Malefoy, venez un instant, je vous prie.

            L’adolescent pris en flagrant délit de mensonge s’approcha, plus si conquérant que cela. Il baissait les yeux mais son air soumis ne me trompait pas : intérieurement, il bouillonnait. Je le mis rapidement en garde, la voix basse, onctueuse :

            - Je pense, Monsieur Malefoy, que vous êtes entré en quatrième année. A moins que je me leurre ?

            - Non, Monsieur, souffla le garçon blond.

            Il étudiait attentivement le bout de ses chaussures parfaitement lustrées.

            - En ce cas, je peux vous confier l’éducation du jeune Baddock, sans craindre de mauvais tour de votre part ?

            - Oui, Monsieur.

            - J’espère que vous vous souviendrez de cette conversation, Drago.

            Cette fois, l’adolescent planta son œil de glace dans le mien. Il était en colère mais ne chercherait pas à me contredire : sa mère l’avait bien appris et il était suffisamment intelligent pour ne pas s’attirer mes foudres.

 

 

            Il me manquait des viscères de crapauds. J’aurais dû inventorier les ingrédients insuffisants, juste avant les vacances scolaires mais le mois de juin dernier ne s’était pas exactement déroulé comme prévu. J’avais quitté Poudlard avec la rage au ventre, oubliant de répertorier ce qu’il me faudrait acheter pour mes classes. Maintenant, je me retrouvais avec de sérieux vides dans mes réserves.

            J’ajoutai à la liste des crins de licornes, agacé. Mon premier week-end serait certainement consacré à quelques courses à Pré-au-Lard et au Chemin de Traverse.

            - Je pensais vous trouver à votre bureau, gronda Maugrey en s’invitant sans autorisation dans ma classe.

            Je pivotai vers lui, un parchemin dans une main, une plume dans l’autre. Je le foudroyai du regard mais je gardai pour moi mes réflexions quand je vis qu’il était accompagné de Drago.

            - Monsieur Malefoy ? m’étonnai-je.

            Les cheveux habituellement impeccablement coiffés du gamin, ainsi que son air défait, provoquèrent une crampe angoissée au creux de mon estomac.

            - Ce petit intrigant a tenté de lancer un sort à Potter.

            - Vraiment ?

            Je lui accorderais bien quelques points pour cette brillante idée néanmoins mon collègue ne paraissait pas du même avis que moi.

            - Il m’insultait, Monsieur, ajouta l’adolescent, la voix dégoulinante de fiel.

            - Dis plutôt que c’est toi qui le cherchais, cracha Fol-Œil. Tu crois que je t’ai pas vu ? Tu as failli lui jeter un sort par derrière, comme ton lâche de père a dû te l’apprendre.

            - Pas de ça ! claqua ma voix. Vous n’avez pas à insulter mes élèves, professeur. Monsieur Malefoy sera puni pour son acte irréfléchi. Maintenant, je vous demanderai de quitter ma salle de classe.

            Je désignai la porte d’un geste sec du menton. Malefoy s’éclipsait aussi mais je le retins. Dès que la porte se referma sur la silhouette tourmentée de l’Auror, je me penchai vers le jeune Serpentard :

            - Attention à ce que vous faites, Drago, l’avertis-je. Le professeur Maugrey est un vieux parano qui pourrait vous apporter beaucoup d’ennuis.

            Le garçon plissa les yeux, l’expression aussi dure que celle de Lucius.

            - Mon père ne le laissera pas faire.

            - Alastor Maugrey se moque bien de votre sang, Drago. Essayez de vous en souvenir.

            La révolte dansa une seconde au fond du regard mais elle s’essouffla face à ma froideur. Je le congédiai finalement, espérant qu’il comprenne que l’ancien Auror ne plaisantait pas. Il avait une dent particulière contre Lucius Malefoy, pour lui avoir échappé, des années plus tôt et pour lui avoir arraché une partie de son précieux nez.

            Je déposai la feuille que je remplissais, soudain désintéressé. Fol-Œil chercherait par tous les moyens à me discréditer auprès de Dumbledore. Je ne pouvais que prier pour empêcher le doute de s’installer au fond de la Pensine du vieil homme. Il me faudrait être le plus limpide possible. Le plus lisse. Albus Dumbledore avait besoin de moi et je possédais sa confiance. Qu’importe ce que certains prétendaient sur mon compte. Il me connaissait, bien mieux que moi-même.


Chapitre 13

 

Les amis de mes amis sont mes ennemis

 

 

« Quel étrange cadeau, n’est-ce pas ?

- Il me faisait vomir d’horreur ».

 

 

Je me déplaçais entre les bancs, ma robe noire frottant contre les carrelages froids du sol. Seuls les bouillonnements qui s’élevaient des marmites méritaient le privilège de briser le silence. Les quatrièmes années Serpentard et Gryffondor travaillaient calmement, ce que je savourais, n’ignorant pas que ces moments de paix ne duraient jamais très longtemps. Le groupe était explosif. Une seconde d’inattention suffisait à déclencher une bagarre.

Au moment où je me stationnais juste derrière Potter, fermement décidé à l’humilier par quelques remarques ironiques, une détonation vibrante emplit le cachot, faisant trembler les murs. Neville Londubat, complètement désorienté, sorti de la fumée provoquée par les restes de son chaudron, grimait son visage de suie noirâtre. Ses cheveux se dressaient sur sa tête et il toussait comme un vieillard souffreteux. La moutarde me monta au nez et je sifflai :

- Trois années à Poudlard, Londubat. Trois ! Cela n’a-t-il pas suffi à votre cerveau ramolli pour comprendre qu’il faut LIRE les instructions de votre manuel de potions ?

Le garçon frémissait de tous ses membres face à mon courroux. Il n’osait croiser mon regard, les yeux baissés vers les dégâts de son incompétence. Que cet idiot était maladroit.

- Vous viendrez ce soir en retenue, Londubat. Et vos talents font déjà perdre deux points à Gryffondor.

            Dans mon dos, j’entendis clairement le ricanement de Malefoy et je fis la sourde oreille. Je me punissais moi-même en collant le gamin dès son premier cours de Potions Magiques de l’année mais ma patience se mesurait en millimètres devant ce genre de bêtises. Le Gryffondor passa le reste de la leçon au fond de la classe, copiant la recette de l’antidote qu’il était censé préparer.

            Lorsqu’il se présenta à mon bureau, à vingt heures précises, je lui avais trouvé un travail digne du pois chiche qui lui tenait lieu de cervelle.

            - Je viens de recevoir tout un stock de crapauds cornus, annonçai-je. Eviscérez donc ce tonneau que je vous ai préparé.

            Je ne craignais rien durant cette tâche ingrate et inoffensive : Londubat ne pourrait occasionner d’autres dégâts que se couper une main ou un doigt. Je l’observai un instant, surpris de son visage lunaire et de sa naïveté. Je ne parvenais pas à comprendre comment il conservait une si grande part d’innocence en lui, après ce que sa famille avait traversé. Il avait à peine un peu plus de un an quand Bellatrix Lestrange et plusieurs complices s’étaient introduits chez ses parents, leur infligeant jusqu’à la folie le sortilège Doloris. Les Londubat n’en réchappaient que miraculeusement mais à quel prix ? Rêveusement, mon index caressa mes lèvres et je me demandai si Neville avait déjà pensé à la vengeance. Détruire - tuer - les responsables de son malheur.

            Je me redressai vivement, conscient de la tournure étrange de mes pensées. En longues enjambées discrètes, je rejoignis la table où s’activait le Gryffondor et je lui murmurai méchamment :

            - Vous serez un sorcier médiocre, Londubat.

            Les épaules de l’élève s’affaissèrent et je déversai mes sarcasmes au-dessus de lui. Je voulais voir jusqu’où irait sa passivité. J’espérais presque qu’il se révolte sous mes reproches haineux. Néanmoins, il ne dit rien, continuant le travail imposé, sans doute un peu plus fébrile qu’au début de la retenue.

            - Disparaissez, intimai-je, dès que la caisse fut entièrement vide.

            L’étudiant décolla de sa chaise et se précipita dehors. Je me renfonçai dans mon fauteuil confortable.

           

           

            Pétrifié, statue de sel définitivement figée, je refusais de regarder Alastor Maugrey mettre à sac mon bureau. Un bruit de verres brisés m’informa qu’il venait de renverser l’une des étagères qui garnissaient les murs de la pièce. Dumbledore posa une main apaisante sur mon épaule tandis que son ami s’attaquait aux tiroirs verrouillés de la commode.

            - Alohomora ! gronda-t-il, sans succès.

            Son œil magique se planta au fond de mon iris et j’eus l’impression désagréable d’être mis à nu. Je dressai, pêle-mêle, quelques barrières pour protéger mes pensées et souvenirs.

            - Ouvrez-les ! ordonna l’Auror.

            - Pourquoi le devrais-je ? me rebellai-je. Je ne suis pas un criminel.

            - Ah ouais ? On devrait peut-être poser la question aux malheureux que tu as torturés.

            Je serrai les poings de rage, en colère de ne pas trouver un appui auprès de Dumbledore.

            - Il n’y a rien dans ces tiroirs, soufflai-je. Je ne cache pas de choses compromettantes.

            - Ca, c’est à moi d’en juger.

            Vaincu, parce que je me retrouvais seul face à l’animosité d’un vieux paranoïaque, je désamorçai les sortilèges.

            - Beaucoup de protections pour du vide, ironisa Fol-Œil.  Tiens, tiens, tiens.

            Très rouge, je le vis sortir plusieurs enveloppes du troisième tiroir. Il tenta de percer les mystères de l’écriture en arabesques, un sourire carnassier coupant en deux sa trogne affreuse. Il lut le nom de l’expéditeur, mimant les airs satisfaits d’un matou gobant une souris.

            - Siobhan Gerris. Votre complice ?

            Je quittai mon immobilité horrifiée pour reprendre mon courrier mais Maugrey le tint hors de portée. Dumbledore sembla sortir de sa léthargie et déclara, soudain plus grave :

            - Rendez-lui ces lettres, Alastor. Elles ne concernent en rien des activités illicites.

            - Merci, sifflai-je, en les lui arrachant des mains.

            - Tu peux peut-être le berner mais pas moi, chuchota-t-il, dans le creux de mon oreille, la menace couvant son antipathie.

            Fol-Œil déserta finalement la salle, son bâton martelant le sol lugubrement. Le directeur s’attarda dans le capharnaüm qui fut un jour mon bureau.

            - A quoi va-t-il s’attaquer, demain ? explosai-je. A mes appartements ? Je dois m’attendre à retrouver mon matelas éventré ?

            - Severus, mon ami. Calmez-vous.

            Il disait cela en se penchant pour ramasser une fiole qui avait miraculeusement survécu.

            - Je suis certain qu’il n’a pas été aussi consciencieux avec mes autres collègues.

            La prunelle bleue se posa brièvement sur ma silhouette, momentanément embarrassée.

            - Eh bien, Alastor a fouillé chaque bureau, me détrompa Dumbledore.

            - Avec la même hargne ?

            Mon bras engloba le champ de bataille.

            - Non, convint le directeur à la barbe immaculée.

            - Vous l’avez laissé faire, accusai-je. Comme si vous n’aviez pas confiance en moi. Vous croyez que je rassemble d’autres Mangemorts, pour me débarrasser de Potter ?

            Un sourire détendit les traits tirés de mon supérieur et il secoua négativement la tête.

            - Non, bien sûr que non. Alastor s’est un peu… emballé. J’ai une totale confiance en vous, Severus.

            Je ne doutais pas de son affirmation. Aussi étonnant que cela puisse paraître aux yeux de certains, Albus Dumbledore avait foi en moi.

            - Je vous aide à ranger tout ce bazar ?

            J’acceptai l’offre et je fourrai ma correspondance dans l’une des poches de ma robe de sorcier. Je la camouflerais à l’intérieur de mes appartements où elle serait en sécurité.

 

 

             Les Serpentard s’agglutinaient derrière moi, aussi curieux que des commères, pour apercevoir les délégations de Beauxbâtons et Durmstrang. J’espérais presque que Karkaroff se perde en chemin, pour ne pas croiser son expression fuyante. La présence soupçonneuse d’Alastor Maugrey me suffisait amplement : inutile d’y ajouter un fantôme de mon passé.

            Les Français arrivèrent les premiers, dans une calèche énorme tirée par des chevaux gigantesques. Quand la directrice, suivie de ses élèves, descendit du carrosse, je renversai la tête pour pouvoir étudier son visage. Elle était vraiment très grande, même plus que Hagrid ! Elle salua Dumbledore qui l’accueillit chaleureusement. Je me désintéressai de leurs paroles lorsque les eaux du lac frémirent. Les Bulgares venaient de pénétrer à Poudlard. Igor avait peu changé au cours des années, réalisai-je en le voyant poser le pied sur la terre ferme. Son regard croisa une lente seconde le mien mais ni l’un ni l’autre ne désirait remuer les souvenirs communs.

 

 

            Non, décidemment, je n’étais pas un fin gourmet. Un repas gastronomique, une fois, me suffisait amplement. Et nous avions déjà eu droit à ce genre de plats la veille au soir. Aussi, au souper d’Halloween, je chipotai plus que je ne mangeai ce qui encombrait mon assiette. Où se trouvait Dumbledore par rapport à moi, il ne pourrait me jeter une œillade réprobatrice dont il avait le secret, pour me contraindre à ingurgiter au moins la moitié de mon plat.

            Le directeur de Poudlard se leva et le silence s’écrasa au cœur de la Grande Salle, dans l’attente impatience de ce qu’il dirait.

            - Voilà. La Coupe de Feu ne va pas tarder à prendre sa décision. Je pense qu’il faudra attendre encore une minute. Lorsque le nom des champions sera annoncé, je demanderai aux heureux élus de venir jusqu’ici et d’aller se regrouper dans la pièce voisine où ils recevront leurs premières instructions.

            Le goût de Dumbledore pour le sensationnel l’obligea à éteindre les milliers de chandelles qui brillaient au plafond, ne laissant allumées que les bougies garnissant les citrouilles. La Coupe de Feu, quant à elle, crachait furieusement des flammes bleues. L’instant d’après, celles-ci se muèrent d’écarlate et un parchemin noirci voleta dans les airs. Le vieux directeur l’attrapa au vol, aussi impatient que les élèves de connaître les différents champions.

            - Le champion de Durmstrang sera Viktor Krum.

            Un garçon à la démarche gauche et aux jambes courtes se redressa de la table des Serpentard. Il contourna la table des professeurs pour disparaître de l’autre côté de la porte désignée un peu plus tôt.

            - Le champion de Beauxbâtons sera une championne. Il s’agit de Fleur Delacour !

            L’adolescente se leva, élégante et gracieuse. Merlin, Narcissa dans sa jeunesse paraissait soudain moins éblouissante à côté de la Française. A côté de moi, Flitwick soupira, tel un amoureux transi. Je roulai des yeux.

            - Le champion de Poudlard est Cédric Diggory.

            Ce n’était pas un mauvais choix, vraiment. Le Poufsouffle ne manquait guère de capacités et de connaissances. Il pourrait peut-être gagner, s’il possédait un minimum d’ambition, ce dont je doutais. Tandis que la pièce tout entière s’assourdissait des applaudissements provoqués par les étudiants, mon attention fut aimantée à la Coupe de Feu dont les flammes redevinrent aussi rouges que du sang. Elle expulsa un quatrième parchemin et le discours de Dumbledore lui rentra dans la gorge. Machinalement, il tendit la main et lut le nom. Plusieurs fois, me sembla-t-il. Pour un œil non averti, le directeur gardait le même flegme mais je sentais clairement qu’il se décomposait. Il s’éclaircit la gorge, signe de son incrédulité.

            - Harry Potter.

            En trente cinq années d’existence, je pouvais certifier sans hésitation que je n’avais jamais été aussi surpris qu’en ce moment. McGonagall fut plus prompte que moi à réagir et elle se précipita vers Dumbledore, l’air affolé.

            - Harry Potter ! répéta-t-il. Harry ! Venez ici, s’il vous plait !

            Les yeux exorbités, le gamin se mit debout. Face à l’hostilité entière de la salle, il s’approcha du directeur de Poudlard. Je l’admirai presque - presque - de son courage. Le Survivant, par je ne sais quel sortilège, venait d’entrer dans le Tournoi des Trois Sorciers, à quatorze ans à peine.

            - Dans la pièce voisine, Harry.

            Le léger tremblement de la voix de Dumbledore me permit de redescendre sur terre. Impossible que Potter, possédant si peu de dons magiques, soit à l’origine de cette brillante manigance. Mais bon sang ne saurait mentir. Son détestable père et lui parvenaient à contourner les règlements avec l’agilité d’un chat sur une gouttière. Maintenant que son nom avait été retenu par la Coupe, nul ne parviendrait à l’en sortir. Il était lié par un contrat magique. Et ce genre de serment, on ne le brisait pas comme un simple sort de débutant.


Chapitre 14

 

Entre deux

 

 

« Qu’a-t-il dit ou fait pour te convaincre ?

- Il m’a touché en plein cœur ».

 

 

La douleur me vrilla de l’intérieur et je me redressai sur mon lit, haletant. Je tenais mon bras gauche comme si le simple fait de le broyer entre mes mains permettait à la souffrance de s’estomper. Je n’osais pas soulever la manche de ma chemise de nuit, ne devinant que trop bien ce que je risquais d’y trouver. La Marque, serpentant sous ma peau, l’imprimant de sa froide horreur. Je ne me souvenais pas d’avoir si mal, avant.

En parler à Dumbledore, lui avouer que mon Seigneur revenait à la vie. Que je serais bientôt appelé dans ses rangs. Ou me taire. Cacher l’innommable vérité, pour vivre encore un peu. Juste un peu. Peut-être m’enterrer dans un coin, là où personne ne chercherait. Là où je serais en sécurité, pour un temps.

La Coupe du Monde de Quidditch n’était pas un simple évènement isolé ; c’était un signal de départ. Un hurlement venu des profondeurs de l’enfer, pour m’ordonner de tuer.

Je lui obéirais, à cette voix persuasive. L’écarlate de son iris m’hypnotiserait à nouveau. Ma volonté s’effaçait, face à l’immortelle force cruelle. Personne ne pouvait comprendre. Pas même Dumbledore. Surtout Dumbledore. Il ignorait les affres de la dépendance que la Magie Noire injectait dans mes veines. Comment lui certifier une fidélité que je risquais d’écraser ?

Un sanglot me déchira. Des pleurs sans larme. Des pleurs de Mangemort. Je le trahirais, ce pauvre vieillard si confiant. Mes genoux fléchirent sous le poids de la culpabilité. Non, il ne savait pas que ma peur équivalait à ma fascination.

Mon maître se réveillait et mon âme noire se baissait dévotement devant lui. Cœur de pierre, cœur pénitent. Cœur lâche et faible.

Mes poings frappèrent contre le sol, encore et encore, jusqu’à ce que le sang inonde le carrelage gelé. Néanmoins, mon bras brûlait toujours d’agonie. Rien ne détournait le mal qui me rongeait. Sauf le rêve d’une absolution. Oh Merlin ! L’absolution éternelle. Mes péchés enfin lavés.

Je ne pouvais pas, je n’avais pas le droit de tourner le dos à Dumbledore, à sa lumière, pour m’enfoncer dans l’obscurité du Seigneur des Ténèbres. Celui-ci ne me traînerait plus vers lui, comme un insecte misérable.

Je rampai en direction de ma couche et je me hissai au-dessus des draps. Fiévreux et tremblant, je laissai dériver mes cauchemars, entre la conscience et le sommeil. Je sombrai sans même m’en rendre compte.

 

 

Au bout de quelques minutes passées dans un boucan infernal, je quittai la Grande Salle où Noël se fêtait à coup de musiques abrutissantes. Un sérieux mal de crâne tambourinait contre mes tempes, augmentant un peu plus mon humeur massacrante. On volait - non ! on pillait ! - ma réserve personnelle de potions et, après quelques investigations d’usage, une évidence me sautait au visage : les ingrédients manquants servaient à la préparation du Polynectar. J’ignorais qui avait l’audace de s’introduire dans la petite pièce aux plafonds élevés, bien que mes soupçons se soient immédiatement portés sur Potter. Sa détestable amie, Granger, avait les capacités nécessaires pour entreprendre la confection de la potion, contrairement à la plupart des élèves dont les parents avaient oublié de munir d’un cerveau plus ou moins correct.

- Severus !

La voix onctueuse qui m’apostropha au moment où je posais le pied à l’extérieur ne m’aiderait pas à me calmer.

La haute silhouette de Karkaroff me rattrapa. Le directeur de Durmstrang triturait nerveusement son bouc. Avant même qu’il n’ouvre la bouche, je devinai ce qu’il dirait.

- Tu le sens qui revient, toi aussi, n’est-ce pas ? s’enquit-il, la panique gravant des rides grotesques sur ses traits. Le Seigneur des Ténèbres se rapproche. La Marque me brûle la peau.

            - Ce n’est pas la première fois ! coupai-je, cinglant. Je ne vois aucune raison de faire tant d’histoire.

            Intérieurement, je grelottais. Mon imagination ne me jouait donc pas des tours.

            - Severus, tu ne peux pas faire comme s’il ne se passait rien ! Depuis plusieurs mois, on la voit de plus en plus nettement. Je commence à être très inquiet, je dois l’avouer…

            La ferme ! hurlai-je silencieusement. Je m’interdis de mettre des mots sur les derniers évènements.

            - Alors, prends la fuite, répliquai-je, mon ton résonnant beaucoup plus mesuré que je ne l’espérais. Va-t’en, je trouverai une explication pour justifier ton absence. Moi, en tout cas, je reste à Poudlard.

            Jamais, jamais je ne désertais les grilles protectrices du château. Autrefois, elles m’avaient sauvé de la folie.

            Des gloussements me ramenèrent à la réalité et je sortis ma baguette, jetant des sorts aux buissons complices des amours clandestines des élèves.

            - Dix points en moins pour Poufsouffle, Faucett, plombai-je en voyant la gamine s’enfuir. Et également dix points en moins pour Serdaigle, Stebbins.

            Cela me soulageait de déverser ma hargne sur des étudiants. Mon cœur manqua un battement quand je croisai Harry Potter et Ron Weasley.

            - Qu’est-ce que vous faites là, tous les deux ?

            Je ressemblais certainement à un voleur pris en flagrant délit. Je me méfiais de Potter comme de la peste : il fourrait toujours son nez où il ne le devait pas et me dénoncerait sans scrupule à Dumbledore, m’accusant de haute trahison.

            - On se promène, me répondit le rouquin. Ce n’est pas interdit, que je sache ?

            - Eh bien, continuez à vous promener !

            Je les dépassai rapidement, espérant semer Karkaroff et ses paroles de malheur.

 

 

            La Gazette des Sorciers avait la fâcheuse habitude de dévoiler des secrets inavouables et de déterrer des cadavres soigneusement ensevelis. Douze ans plus tôt, j’en avais fait les frais et mon nom, étalé à la Une, s’accompagnait de la terrible accusation. Mangemort ! Cela avait duré des semaines, après ma libération d’Azkaban et Dumbledore s’était essoufflé longtemps pour qu’on me laisse tranquille. Sans son influence auprès de l’ancien rédacteur en chef, mes ennemis m’auraient crucifié dès ma sortie de Poudlard.

            Je posai le journal en soupirant. Depuis la fin de l’année dernière, je ne mettais plus les pieds chez Hagrid. Il avait pris la défense de Lupin avec un peu trop virulence et je lui en voulais encore pour son manque de soutien. Lui-même ne tentait pas de m’approcher, sans doute fâché pour les mêmes raisons que moi. Pourtant, le garde chasse n’était pas rancunier.

            Je devrais aller le voir, lui rendre visite. N’était-ce pas ce que les amis faisaient entre eux, en cas de coup dur ? Se serrer les coudes. Je n’oubliais pas les bras réconfortants qui m’avaient happé, juste avant que je ne me décide à avouer à Dumbledore toute l’horreur de ma condition d’assassin. Et c’étaient ces bras-là qui m’avaient enlevé, adolescent maigrichon, dans la Forêt Interdite.

            Ma décision prise, j’enfilai ma lourde cape noire et je quittai précipitamment les cachots. A l’extérieur, il faisait nuit et très froid. Un vent glacé essaya de s’introduire à travers les plis de mon manteau mais s’époumona pour rien : je ne lui offris guère d’interstice où pénétrer.

            Je frappai à la lourde porte de bois de la cabane de Hagrid. Bien qu’une faible lueur tremblotait, le demi géant ne se manifesta pas. Je fronçai les sourcils, j’insistai et, à bout de patience, j’ouvris le battant sans y être invité. Crockdur gronda, avant de me reconnaître et de retourner dans son panier.

            - Hagrid ? m’étonnai-je.

            Nulle trace du Gardien des Clefs, à l’intérieur de la mansarde. Je ranimai le feu à l’aide de ma baguette et je déposai ma cape sur le dossier du fauteuil que j’occupais habituellement. Peu à peu, la chaleur eut raison de ma fatigue et mes paupières papillonnèrent. Mes insomnies à répétition détruisaient petit à petit mes résistances. Je déclinai lentement.

            Une couverture qu’on ajustait autour des mes épaules et des pas lourds me réveillèrent en sursaut. Je me redressai, soudain conscient de ma position de faiblesse.

            - Reste calme, bougonna une voix connue.

            Je m’apaisai, ma pupille s’adaptant à la pénombre de la pièce. Je baillai à m’en décrocher la mâchoire et Hagrid rit.

            - Eh bien, professeur ! Que faites-vous ici ?

            Je passai une main ensommeillée contre mon visage, pour m’éclaircir les idées.

            - Où étiez-vous ? demandai-je sèchement. Je vous attends depuis des heures.

            Le demi géant se laissa choir au fond du divan en face de moi. Il paraissait harassé et perdu. J’eus pitié de lui. Le regard des autres, quand la haine y danse, est lourd.

            - Tu as lu la Gazette ? soupira-t-il.

            - Oui… Comment cette teigne est-elle au courant ?

            Les grosses épaules se haussèrent d’incompréhension, avant de s’affaisser.

            - Personne ne sait. A part Dumbledore… et toi.

            Je blêmis. Mes antécédents ne parlaient pas en ma faveur. Pensait-il que j’étais le responsable de cet article ?

            - Je… je n’ai rien dit, soufflai-je, la voix mal assurée. Jamais je ne vous trahirais.

            Hagrid renifla et, dans l’obscurité, je percevais le brillant de ses larmes.

            - Non, c’est pas toi. C’est moi. L’amour rend stupide, tu sais.

            Un éclair bleu chatouilla mes souvenirs une brève seconde.

            - Pourquoi dites-vous cela ?

            - J’ai été trop bavard, comme toujours. Je ne pensais pas qu’elle me dénoncerait. Une femme si douce. Si admirable.

            Je me massai les tempes, douloureusement conscient d’avoir loupé un épisode.

            - De qui parlez-vous ?

            - Mais… d’Olympe !

            Cela semblait évident néanmoins, je tombai des nues.

            - Olympe Maxime ? La directrice de Beauxbâtons ?

            Je sentis, plus que je ne vis, Hagrid acquiescer.

            - Je crois que je vais partir. Loin.

            La nouvelle me déstabilisa. Il plaisantait, n’est-ce pas ? Poudlard sans Hagrid, c’était Dumbledore sans clémence. Une idée absurde et dérangeante.

            - Je vous l’interdis ! m’écriai-je.

            - Vous n’avez pas d’ordre à me donner, professeur Rogue.

            Je rougis sous le reproche mais je ne fléchirais pas. 

            - Vous croyez être le seul à avoir des secrets infamants ? Tout le monde a quelque chose à cacher.

            - Certains y parviennent mieux que d’autres. Mes secrets à moi, ils s’étalent à la Une de la Gazette des Sorciers.

            - Tant mieux, déclarai-je. Comme ça, le silence ne vous pèse plus autant. Il ne régente plus votre vie.

            Un instant offusqué par ma remarque, le garde chasse finit par la considérer avec du recul, l’analysant.

            - Qu’est-ce que tu tais à Dumbledore ?

            Je devrais éviter de le sous-estimer. A chaque fois, je me faisais prendre à mon propre piège.

            - Elle est revenue. Celle de Karkaroff aussi.

            J’avouais dans un murmure à peine audible. J’osais enfin le prononcer à voix haute, ce cauchemar devenu réalité.

            - Elle me brûle. Elle me mange.

            - Alors, dis-le à Dumbledore.

            Je secouai la tête, refusant d’envisager cette possibilité. Fol-Œil en profiterait pour me discréditer définitivement.

            - Tu lui dis que ta Marque est revenue et je reste à Poudlard.

            J’ouvris la bouche pour protester mais il me devança :

            - Quand tu auras été voir Dumbledore, tu me l’enverras pour qu’il me persuade de rester.

            - Vous étiez vraiment à Gryffondor ? m’informai-je, suspicieux. Parce que Serpentard a perdu une recrue de choix.

            Hagrid éclata d’un rire tonitruant qui dérangea Crockdur dans son sommeil. Le molosse se cacha sous la table. Je pris congé de mon hôte. Dans quelques heures, j’assurerais des cours.

 

 

            Je lissai soigneusement les plis de ma robe, avant de frapper à la porte du bureau de Dumbledore. Le battant s’ouvrit tout seul et je pénétrai à l’intérieur de la pièce circulaire. Le vieux directeur m’observait par-dessus les montures dorées de ses bésicles, étonné de ma visite. Nous nous évitions depuis la fouille méticuleuse de mon bureau par Alastor Maugrey.

            - Entrez, Severus. Asseyez-vous.

            Je m’exécutai, pas très sûr de la force de mes jambes.

            - Vous vous souvenez, cet été, lors de la Coupe du Monde de Quidditch, commençai-je.

            Ce n’était pas dans mes habitudes d’enrober mes révélations, ce qui titillait davantage l’inquiétude et la curiosité du vieil homme.

            - Oui, Severus. Je m’en souviens parfaitement.

            D’un geste brusque, je dévoilai mon avant-bras gauche, incapable de trouver les mots justes pour définir cette horreur-là.

            Le regard de Dumbledore ne s’y attarda qu’une courte seconde. Frappé de mutisme, il attendait.

            - Peu après Halloween, je l’ai sentie.

            Inutile d’épiloguer sur ma souffrance de damné qui m’avait tenu éveillé toute la nuit.

            - Elle revient, chuchotai-je. Celle de Karkaroff aussi. Elle est plus nette que jamais.

            Je fis appel à toute ma volonté pour ne pas m’écrouler. J’attendais ma sentence, condamné à mort juste avant le verdict.

            - Nous en avions déjà discuté, Severus, articula-t-il. Il ne s’agissait que d’une question de temps.

            - Oui, une question de temps.

            J’avais l’impression de ne pas en avoir eu, justement, du temps.

            - Maintenant, nous devons nous préparer, continua le directeur.

            Je l’admirai de sa détermination, avant de me souvenir qu’il était le seul sorcier au monde que le Seigneur des Ténèbres craignait.

            - Lord Voldemort vous appellera dans ses rangs, Severus. Aussi, je dois savoir. Maintenant et définitivement. Que ferez-vous lorsque votre ancien maître vous réclamera à ses côtés ?

            Je fermai les yeux, incertain. Je n’étais pas un monstre. Mais quel courage animait ma misérable petite personne ?

            Je sursautai en sentant les doigts de Dumbledore enserrer ma main crispée qui chiffonnait ma robe. Je ne l’avais pas entendu approcher.

            - Regardez-moi, intima-t-il. Sans crainte. Je ne chercherai pas à lire vos secrets.

            J’ouvris les paupières, mes yeux noirs percutant l’iris bienveillant.

            - Oubliez les paroles prononcées douze ans plus tôt, ici même. A l’époque, vous étiez un enfant terrifié et je vous ai arraché cette promesse, alors que votre âme tremblait encore au souvenir d’Azkaban.

            - Je ne reviendrai pas sur mon serment.

            Mais j’en avais fait beaucoup des serments de fidélité. Lequel honorerai-je ?

            - Alors, Severus, je vais devoir vous demander quelque chose, annonça-t-il, persuadé que je resterais à jamais dans son camp. Quelque chose de difficile.

            Je frissonnai face à ce visage peint aux couleurs de la gravité.

            - Je vous écoute.

            - Alastor est un ami et je suis persuadé qu’il ne dévoilera pas ses découvertes. Néanmoins, en vous attachant à une personne, vous exposez sa vie au danger.

            Je me liquéfiai, comprenant enfin où il voulait en venir. Brisé, je me dégageai de sa poigne ferme. Mon sacrifice pour la guerre. Le prix à payer pour ma liberté.

            - Severus ? me pressa anxieusement Dumbledore.

            - Qu’il en soit ainsi.

            Je me redressai, chancelant. Je ne pouvais lui donner tort. Son argument était valable. Si le Seigneur des Ténèbres apprenait l’existence de Siobhan et se décidait à me punir - pour une faute réelle ou imaginaire - en s’en prenant à elle, je ne me pardonnerais pas.

            Je me dirigeai vers les escaliers, automate à qui on a détruit la raison d’être.  Dumbledore me rappela mais je l’entendais de beaucoup trop loin. Je n’aspirais qu’à une chose : la solitude de mes cachots.

            La réminiscence d’un souvenir proche me contraignit à stopper ma marche :

            - Je pense que vous devriez voir Hagrid, Monsieur le Directeur.

            Je dévalai les marches, me hâtant jusqu’à mes appartements où je laissai éclater ma fureur. Je renversai les étagères et je culbutai la table basse, hurlant ma haine et ma frustration. Lorsque mes forces m’abandonnèrent et que la lassitude m’envahit, je glissai le long du mur, animal pris au piège d’une réalité qui lui échappait.


Chapitre 15

 

Le monstre des cachots

 

 

« Que t’a-t-il donc fait ?

- Rien. Il m’a juste écouté ».

 

 

Une longue plainte s’éleva dans le couloir, m’éjectant sans douceur de mes tourments. Je me ruai à l’extérieur de mes appartements, sans prendre la peine d’enfiler quelque chose en plus de ma chemise de nuit. Mes grandes enjambées se stoppèrent net en arrivant devant mon bureau dont la porte était défoncée. Je pénétrai à l’intérieur de la pièce, constatant l’étendue des dégâts. A vouloir dissimuler ailleurs que dans ma réserve les ingrédients utiles à la préparation du Polynectar, je ne m’attendais à ce que le voleur ose saccager mon bureau, surtout à une heure où je m’y trouvais habituellement pour corriger les devoirs des élèves.

Un monologue étrange troubla mon inspection et je me dirigeai vers les chuchotements.

- Rusard ? Qu’est-ce qui se passe ?

            Ce Crackmol à moitié cinglé descendait rarement aux sous-sols.

            - C’est Peeves, professeur. Il a jeté cet œuf dans l’escalier.

            Oh, oh, l’occasion était trop belle. Potter venait de commettre une bourde aussi grosse que son ego. Je montai quatre à quatre les marches pour rejoindre le concierge, l’œil vissé à l’objet en or qu’il tenait.

            - Peeves ? murmurai-je, doucereux. Peeves n’aurait certainement pas pu s’introduire dans mon bureau…

            - Cet œuf était dans votre bureau, professeur ?

            - Bien sûr que non ! répliquai-je, agacé par sa bêtise. J’ai entendu des coups et des cris…

            - Oui, professeur, c’était l’œuf, m’interrompit le pathétique benêt qui me faisait face.

            - Je suis venu voir ce qui se passait…

            - Peeves l’a jeté dans l’escalier, professeur…

            - Et quand je suis passé devant mon bureau, j’ai vu que les torches étaient allumées et que la porte d’une armoire était entrouverte ! Quelqu’un l’a fouillée !

            C’était un doux euphémisme pour évoquer le carnage qui s’étendait sous mes yeux mais je préférais ne pas entrer dans les détails.