Comme une Ombre
Ombre d'Homme
«Rien ne
peut compenser une seule larme, d’un seul enfant. Alors, dis-toi qu’il n’y a
qu’un moyen de salut : prends à ta charge tous les péchés des hommes »
d’après F. DOSTOIEVSKI, Les Frères Karamazov
Prologue
Je
sursautai, quittant les cauchemars qui m’assaillaient chaque nuit. La pénombre
ensommeillait encore les habitants de Poudlard et je tentai de calmer ma
respiration haletante.
J’allumai
la bougie qui somnolait sur la table de chevet, chassant les ténèbres
angoissantes qui arpentaient la pièce de leur lente démarche saccadée.
La
manche de ma chemise de nuit était poisseuse et, dès que je la relevai, la
vérité m’éblouit de sa lumière aveuglante.
Mon
bras gauche était barbouillé du sang noir des assassins. La peau qui se
dévoilait sous cette opacité était nue. Vierge de l’opprobre qui l’avait un
jour souillée.
J’engloutis
les marches qui me mèneraient au bureau de Dumbledore, l’esprit en ébullition.
Quand la barrière de la porte stoppa ma course folle, je soufflai faiblement,
conscient de m’imposer au milieu de la nuit. Etait-il là, le vieillard écoeurant
de bons sentiments ?
J’entrouvris
le battant, me persuadant que je ne rencontrerais que le vide glacé d’une pièce
désertée. J’avais tort. Albus Dumbledore était penché sur un parchemin qu’il
tenait serré entre ses doigts tremblants. Il plongea son regard dans le mien.
L’air
se suspendit au-dessus de nos têtes. Avait-il compris, lui aussi ?
Voyait-il la panique dans mon œil halluciné ?
Je
tombai à genoux, le suppliant silencieusement d’épargner mon âme maculée des
horreurs accomplies. Une étreinte me réchauffa.
-
Il n’est plus.
Chapitre 1
Quand les Immortels tombent
« Tous ces
mensonges… Pour quoi ?
- Pour me donner
l’impression d’être le plus fort ».
Je
caressais machinalement l’emplacement qui avait abrité
Etre
le disciple du Seigneur des Ténèbres m’avait comblé de joie. Etre son favori
m’avait empli de fierté. Etre un Mangemort avait soulevé mon cœur d’effroi.
Etre un esclave avait brisé mon âme. Et ce qui en restait me révulsait. Je me
haïssais. Je haïssais la moindre parcelle de ce qui avait un jour adoré un
Maître.
La
peur qui gouvernait le moindre de mes gestes s’était envolée, dissipée, grâce à
un enfant. Le fils de Lily et James Potter. Le descendant d’une prestigieuse
lignée qui ne m’avait accordé que mépris et raillerie.
Mon
maître n’était plus. Emporté par son propre sortilège de mort qu’il destinait à
l’enfant de
Et
moi, que deviendrai-je ? Tout ce que je possédais, on me l’avait enlevé.
Ma haine et ma vengeance. Ma terreur et mes cauchemars. Ils avaient tous
déserté ma carcasse de félon.
Mon
maître n’était plus. Tué par celui qu’il voulait détruire.
Je
passai une main lâche sur mon front brûlant, espérant calmer le tumulte qui
bouillonnait. N’était-ce pas ce que j’avais espéré, depuis si longtemps ?
La fin d’un règne d’épouvante ?
Le
bruit discret qui annonçait la venue de Dumbledore m’expulsa de mes pensées.
J’évitai soigneusement son regard, quand il entra dans la pièce. Depuis la
disparition du Lord Noir, j’essayais de me retrouver le moins possible avec
lui. J’avais honte de la réaction que j’avais eue, une semaine plus tôt :
mélange de soulagement et d’horreur. Cela me rendait bien trop ambigu pour que
le vieil homme me considère comme un véritable allié. Je me serais pas fait
confiance, moi.
-
Bonsoir, Severus.
-
Monsieur le Directeur.
-
Vous connaissez certainement Bartelemius Croupton ? s’enquit le directeur.
Sa
main parcheminée désigna la personne qui l’accompagnait et que je n’avais pas
vue de prime abord. Le sang déserta mes joues. Oui, je savais qui il était. Il
avait été désigné pour juger les Mangemorts. Il accusait presque sans preuve et
certains des coupables jetés à Azkaban n’étaient pas des partisans de Mon
Seigneur.
-
Oui, soufflai-je, la gorge asséchée. Que voulez-vous ?
-
Quelques questions, répondit-il en s’invitant dans mon salon.
Dumbledore
me retourna un sourire qui se voulait rassurant et s’interposa avant même que
Croupton ne place un seul mot.
-
J’espère que vous n’oubliez pas, Bartelemius, que j’ai pleinement confiance en
Severus. Sans lui…
-
Oui, Albus, soupira le juge. Je sais tout cela. Mais il n’en reste pas moins
que Rogue a été un Mangemort.
Voilà.
Le mot était tombé et me comprimait la poitrine. Azkaban et ses geôles me
tendaient les bras, prêts à m’engloutir.
-
Bartelemius, Severus a risqué sa vie pour nous venir en aide.
-
Je ne conteste pas, Albus. Je ne conteste pas. Néanmoins, si votre espion
consentait à nous fournir quelques renseignements supplémentaires…
Je
me raidis, comprenant le sous-entendu et je le coupai dans son élan, la voix
plus basse qu’un murmure :
-
Si vous attendez de moi des dénonciations, vous vous trompez de personne.
-
Quel dommage, se lamenta Croupton. Un gage de votre bonne foi…
-
Je ne suis pas délateur. Le professeur Dumbledore et moi en avons déjà discuté.
La
barbe immaculée acquiesça et les lunettes en demi-lune intimèrent le silence à
l’envoyé du Ministère.
-
Vous serez convoqué pour une audience, finit-il par articuler, avant de quitter
mes appartements.
Il
s’était à peine retiré que Dumbledore chuchotait :
-
Votre honneur force mon admiration, Severus. Mais vaut-il un tel
sacrifice ? Même moi, je ne pense pas être en mesure de vous soustraire à
la justice.
Mon
regard dégringola jusqu’aux flammes dansantes du foyer. Mon ton était
catégorique quand je lui répondis :
-
L’année dernière, lorsque je suis venu vous voir et que vous m’avez proposé
d’être votre espion, pour l’Ordre du Phénix, je vous avais prévenu que je ne
fournirais aucun nom.
Le
vieillard s’approcha, posant une main apaisante sur mon épaule maigre. Malgré
la proximité qui me gênait, je restai immobile.
-
Les paroles d’hier peuvent être effacées aujourd’hui.
-
Croyez-vous que, parce que j’ai été parjure envers celui qui m’a tout donné, je
trahirai ma propre conscience ?
-
Peu de personnes auraient vos scrupules. Et ceux qui étaient vos frères
d’infamie ont tué et torturé.
-
Comme moi. Qui suis-je pour dénoncer des actes que j’ai moi-même
accomplis ? Je ne peux condamner d’autres âmes pour obtenir une grâce que
je ne mérite pas.
L’unique
regard de ces dizaines de sorciers me brûlait de la haine que j’inspirais.
Mangemort déclaré et disculpé, je regagnais Poudlard en homme libre. Ils me
détestaient pour mon revirement proclamé et je comprenais leur dégoût. Je
l’éprouvais, au même titre qu’eux. Quand je m’étais rendu à cette audience,
eux, mes collègues, se persuadaient que je ne reviendrais plus hanter les
couloirs sombres du château. Ils avaient tort. Et avec une sorte de jubilation
macabre, j’exultai.
On
pardonnait au Sang Mêlé, à l’esclave du diable. On le réhabilitait et on lui
offrait une seconde chance.
Je
me heurtai à la douceur coupable d’un œil bleu qui me couvait de bienveillance.
Une main réconfortante se reposa contre mon bras et me dirigea vers un bureau
circulaire où un phénix entamait un chant mélancolique.
-
Asseyez-vous, Severus, m’invita Dumbledore, lui-même prenant place de l’autre
côté de la table de travail. Comment vous sentez-vous ?
-
Bien.
Je
mentais et j’avouais. La peur viscérale qu’Azkaban m’avait injectée dans les
veines me rongeait les os et le soulagement de revenir « chez moi »
m’enserrait d’une chaleur bienheureuse.
-
J’ai essayé de vous sortir de là.
Il
s’en voulait, le vieillard tendre. Son influence s’était essoufflée face à
l’intransigeance du Ministère qui gardait le Mangemort repenti au secret d’une
prison humide et habitée par les Détraqueurs. Oui, il souffrait, ce pauvre
vieil homme. Plus que moi, peut-être. Et je le méprisai de cette faiblesse qui
le contraignait à m’aimer.
Ses
longs doigts se croisèrent sous son nez aquilin et il se pencha sur moi. Son
iris tentait d’atteindre mon âme mais je lui refusai cet accès que je libérais
pour le Seigneur des Ténèbres.
-
Il reviendra, Severus, murmura-t-il.
-
Je sais.
Je
grattai mon avant-bras gauche, là où
-
Je voudrais savoir… Que ferez-vous, le jour où Lord Voldemort appellera ses fidèles ?
Le
temps que je mis pour répondre passerait, aux yeux de tous les autres, pour une
hésitation. Mais pour Dumbledore, il ne s’agissait que d’une légitime minute de
réflexion. Nous savions tous deux que ma dette était payée. Le remboursement ne
couvrait pas les années supplémentaires.
-
Je vous aiderai, chuchotai-je très vite, de crainte de regretter mes propos.
Oui, je vous aiderai.
-
Je devrais te remercier, n’est-ce pas Rogue ?
Je
me mordis la lèvre en pivotant vers Malefoy. Je m’étais pourtant juré de ne
plus mettre les pieds dans sa demeure étincelante d’un luxe outrancier.
Pourtant, je piétinais cette parole. Parce que Narcissa me réclamait auprès
d’elle pour passer Noël. Et je m’étais laissé convaincre.
-
Pourquoi ? questionnai-je, ennuyé de cette discussion qui débutait.
-
C’est toi qui m’as disculpé, malgré les dires de Karkaroff. Sans toi, je
croupirais sans doute en prison.
-
Quelle importance ?
Je
ne désirais pas revenir sur le souvenir des interrogatoires que Croupton
m’avait fait subir. J’y avais menti honteusement et les déclarations soutirées
ne l’aideraient en rien. J’avais refusé de dévoiler des noms. Néanmoins, par un
souci de fidélité envers mes frères de cauchemars, je les innocentais des
accusations proférées par des délateurs à l’esprit faible.
-
Est-ce pour moi que tu as fait cela, Rogue ?
En
disant cela, l’aristocrate Lucius dévisagea Narcissa et je sentis mes joues
s’enflammer. Il accueillit Drago dans ses bras paternels, avant de me le
tendre, bambin au regard effronté. Je refusai de le prendre sur mes genoux. Ma
voix grelottait lorsqu’elle annonça :
-
Non. Pour lui.
Un
enfant méritait mieux que de grandir sans un père. Et celui-ci, si semblable à
sa mère, exigeait plus de la vie qu’un nom traîné dans la boue.
-
Portons un toast, exigea la maîtresse de maison. A notre liberté.
Mon
verre achoppa le bord du sien tandis que je répétais :
-
A notre liberté.
Le
silence de mes pas emplissait la pièce de peurs refoulées et les tremblements
provoqués par mes non-dits saturait l’ambiance de la classe. Je jubilais devant
l’effroi que j’inspirais à ces adolescents au cœur fragile et à l’aspect
boutonneux. Je ne les aimais pas et ils me haïssaient. Je leur enseignais les
Potions Magiques depuis plusieurs années et dans leurs grimaces horrifiées, je
revoyais l’épouvante que le Seigneur des Ténèbres abattait sur ses fidèles au
masque de mort. Moi aussi je devenais maître face à ces innocents à l’esprit
gangrené. Leurs terreurs équivalaient à la mienne, lorsque le Lord Noir s’abaissait
jusqu’à moi et me promettait la mort. A eux, je leur jurais l’échec éternel,
parce qu’ils ne s’élèveraient jamais à mon niveau d’intelligence. Je devenais
tout puissant, fort de la conviction que le mage sombre n’envahirait plus mes
cauchemars pendant de longues années. Le toast clamé lors de
Bientôt,
ces enfants et leurs descendants oublieraient celui qui régnait en ombre
menaçante et le réveil, face à l’immortelle force cruelle, les précipiterait en
enfer.
Chapitre 2
Le Survivant
« Etait-ce
de la vengeance ?
- Ma vengeance »
Lorsque
Dumbledore approcha, un homme à l’aspect craintif à ses côtés, je compris, une
nouvelle fois, qu’il me refusait le poste tant convoité. Depuis des années, au
mois de juillet, je posais ma candidature et, chaque rentrée scolaire, ma
déception devenait plus cuisante. Jamais le vieux directeur ne prenait la peine
de m’informer de sa décision ni des raisons pour lesquelles il m’écartait.
-
Je vous présente le professeur Quirrell. Il assurera les cours de Défense
contre les forces du Mal, cette année.
Pendant
que mes collègues saluaient le bégayant Quirrell, mon regard s’attarda sur
Dumbledore. Un fil invisible nous lia l’un à l’autre, l’espace d’une lente
seconde. Le sourire qui se perdit dans la barbe immaculée se voulait navré. Je
le trouvai pitoyable et je quittai la salle des enseignants, sans un mot.
-
Un problème, professeur Rogue ?
Nul
besoin de voir qui me parlait, au détour d’un couloir. Je reconnaissais la voix
gutturale du Baron Sanglant et je murmurai :
-
Aucun, Baron… Avez-vous vérifié les appartements des Serpentard ?
Le
fantôme s’excusa et je lui pardonnai sa négligence. N’était-ce pas mon rôle de
directeur de maison de m’assurer que mes élèves seraient bien logés ?
Le
décor de la salle commune ne se modifiait pas, malgré les siècles écoulés
depuis sa création. Et l’atmosphère immuable s’emplissait de murmures
conspirateurs et de rires froids. Mes doigts nostalgiques caressèrent le bois
usé d’une table gravée des armoiries de Salazar Serpentard.
-
Quel endroit magique, souffla le spectre derrière moi.
Son
exclamation m’éjecta de mes souvenirs studieux. Je remontai difficilement à la
surface de la réalité, pour m’apercevoir que les rêves de grandeur que
j’échafaudais, à l’époque de mes quinze ans, ne se concrétiseraient pas.
-
Les chambres sont en ordre ?
Les
notes rauques qui s’échappèrent de ma gorge ne convenaient pas au terrible
maître des potions. Je me giflai mentalement, me maudissant de mes faiblesses.
-
Je m’en assure, proposa le fantôme.
Le
pourpre argenté de ses vêtements fut englouti par les murs et, quand il revint,
la satisfaction planait sur son visage blême.
-
Les elfes de maison ont fait leur travail, dit-il avec arrogance.
L’éclat
de son œil terne raviva l’image éteinte de Bellatrix et je frissonnai. Voilà
bien longtemps que je m’interdisais les pensées qui me rapprochaient de mes
cauchemars. Mais cette rentrée, plus que toutes les autres, amenait avec elle
le flot infernal de mes épouvantes passées. Dans quelques heures, le Survivant
amorcerait une arrivée triomphale à Poudlard. Et l’ombre du Seigneur des
Ténèbres l’escorterait.
La
nausée m’arc-bouta contre la cheminée et j’haletai. Quelles terreurs se
déversèrent sur le tapis, en même temps que les restes de mon dîner ?
L’immatérielle
main glacée du Baron tenta de me réconforter et elle engourdit ma peur.
Mon
attention se focalisa sur Drago Malefoy, au moment où McGonagall l’appelait.
L’enfant ressemblait à son père et, de là où je me trouvais, j’entraperçus
l’arrogance qui transpirait de son sourire suffisant. Son maintien droit ne
vacilla pas, alors qu’il s’installait sur le tabouret. Sans surprise, le
Choipeau le répartit à Serpentard. Toujours aussi sûr de lui, l’héritier au
sang pur entama une marche conquérante vers ses condisciples. Lucius devait
être fier de son rejeton, copie conforme de l’original. Près de dix années
s’étaient écoulées sans que je revoie cette famille influente et prestigieuse.
Mais j’aurais reconnu Drago au premier coup d’œil. Son sourire illuminait-il
encore son visage, comme celui de Narcissa ?
Un
murmure sonore s’élevant de
Mon
voisin de droite balbutia quelques syllabes hésitantes que je fis semblant
d’écouter. Je dédaignai mon repas, sourd aux conversations amorcées autour de
moi. Un picotement chauffa mon avant-bras gauche et je survolai la salle du
regard. Quirrell, qui s’était détourné, m’examina en silence. Moi, je plongeais
mon iris dans l’œil de Harry Potter. Il s’échappa et baissa la tête, pour
chuchoter quelque chose à l’insipide Percy Weasley.
Mes
doigts se crispèrent sur le parchemin, au moment où je lisais le nom du fils de
mon ennemi d’enfance. Je laissai l’émotion couler en moi, pour ne pas qu’elle
transparaisse dans ma voix. Je muselai le plus petit sentiment qui gravitait
encore dans mon âme de damné et je chuchotai :
-
Harry Potter… Notre nouvelle … célébrité.
Le
Survivant.
Je
terminai l’appel dans un état second. Je ne ressentais plus rien, en relevant
la tête de ma liste. Et mes mains ne tremblaient plus. Dix ans que je luttais
contre mes peurs, toutes mes peurs. Et cet insecte insignifiant, ce gamin adulé
pour quelque chose dont il ignorait tout, ne m’enchaînerait pas à ma terreur.
Mon maître s’était dissipé, depuis longtemps. Et pour longtemps.
-
Ici, on ne s’amuse pas à agiter des baguette magiques, je m’attends donc à ce
que vous ne compreniez pas grand-chose à la beauté d’un chaudron qui bouillonne
doucement en laissant échapper des volutes scintillantes, ni à la délicatesse
d’un liquide qui s’insinue dans les veines d’un homme pour ensorceler peu à peu
son esprit et lui emprisonner les sens.
Je
m’arrêtai l’espace d’une respiration et ma hardiesse me poussa à en dire
davantage que les années précédentes. Je ne savais pas pourquoi mais un courage
stupide me forçait à provoquer mes souvenirs d’horreur et à les exposer face à
l’enfant qui avait eu l’insolence de me délivrer.
-
Je pourrais vous apprendre à mettre la gloire en bouteille, à distiller la
grandeur, et même à enfermer la mort dans un flacon si vous étiez autre chose
qu’une de ces bandes de cornichons à qui je dispense habituellement mes cours.
Le
silence qui suivit empesait l’atmosphère de crainte. J’exultai face à leur
curiosité effrayée. J’étais celui qui créait l’immortalité, même s’ils ne le
savaient pas. Je me délectai de l’expression interdite de Potter et je me
lançai dans le démantèlement méticuleux de sa fierté arrogante.
-
Potter ! Qu’est-ce que j’obtiens quand j’ajoute de la racine d’asphodèle
en poudre à une infusion d’armoise ?
Ma
satisfaction de voir le fils de mon ennemi totalement confus fut légèrement
contrariée par la main impertinente de cette petite Gryffondor aux cheveux
broussailleux.
-
Je ne sais pas, Monsieur, bafouilla celui qui deviendrait mon souffre-douleur.
Non,
il ne méritait pas sa réputation d’élu des dieux. Il ne représentait absolument
rien.
-
Apparemment, la célébrité n’est pas tout dans la vie. Essayons encore une fois,
Potter. Où iriez-vous si je vous demandais de me rapporter un bézoard ?
Du
coin de l’œil, je vis Drago Malefoy étouffer un sourire triomphant. Oui, il
ressemblait à son père mais les traits que je devinais chez lui me rappelaient
traîtreusement ceux de Narcissa.
-
Je ne sais pas, Monsieur, répéta le mouflet au regard vert.
-
Vous n’alliez quand même pas vous donner la peine d’ouvrir un de vos livres,
avant d’arriver ici, n’est-ce pas, Potter ?
Il
soutint mon regard et, au fond de son âme, je ressentais la haine qu’il me
vouait déjà. Il ne réalisait même pas que je fouillais ses souvenirs, sans
gêne, et que je m’invitais à l’intérieur de ses pensées. Il serait si facile à
rompre.
-
Potter, quelle est la différence entre le napel et le tue-loup ?
La
comparse de Potter se leva, impatiente de me donner une réponse que je
n’attendais pas. Elle ne comprenait pas que je ne cherchais qu’à humilier
l’enfant de James Potter, comme j’avais été humilié.
-
Je ne sais pas. Mais je crois qu’Hermione le sait. Vous aurez plus de chance
avec elle.
La
note effrontée qui pointait dans la voix de l’élève me brûla les joues. Jamais
je ne lui permettrais de gagner. C’était ma vengeance. Il en était l’instrument
indispensable.
-
Asseyez-vous ! intimai-je sèchement à Granger. Pour votre information,
Potter, sachez que le mélange d’asphodèle et d’armoise donne un somnifère si
puissant qu’on l’appelle
Le
grattement des plumes contre les parchemins m’apaisa un bref instant. Je me
souvenais à quel point j’avais été dépendant de cette potion d’armoise et
d’asphodèle, lorsque je vomissais mon angoisse. Maintenant, je parvenais
presque à dormir, la nuit, quand les ténèbres m’étouffaient. J’empêchai mon
esprit de s’aventurer plus loin dans mes cauchemars :
-
Et votre impertinence coûtera un point à Gryffondor, Potter.
Je
bénis le calme qui régnait enfin à l’intérieur de ma salle de classe jusqu’à ce
qu’un sifflement m’expulse des critiques acerbes que je déversais aux élèves.
Un nuage de fumée verte engloutit Neville Londubat et le cri d’horreur qu’il
poussa me fit rapidement comprendre à quel point cet ignorant ne méritait pas
sa place à Poudlard.
-
Imbécile ! grondai-je, en évaporant la potion d’un simple geste de la
main. J’imagine que vous avez ajouté les épines de porc-épic avant de retirer
le chaudron du feu ? Emmenez-le à l’infirmerie.
Dès
qu’ils quittèrent le local, je fermai les yeux, me rendant compte que je venais
d’utiliser la magie sans baguette. A quoi pensai-je ? La fureur qui
m’embrasa se déversa sur Harry Potter :
-
Potter, pourquoi ne lui avez-vous pas dit qu’il ne fallait pas ajouter les
épines tout de suite ? Vous pensiez que s’il ratait sa potion, vous auriez
l’air plus brillant ? Voilà qui va coûter un point de plus à Gryffondor.
L’injustice
de cette réflexion m’effleura une seconde mais je ne regrettais pas mes
paroles. Elles me soulageaient de mon inconscience.
-
Rude première semaine ? s’enquit Hagrid, alors que je pénétrais dans sa
cabane aux plafonds démesurément hauts.
Le
demi-géant manquait de subtilité mais pas de perspicacité. Il voyait sans doute
à mon air que la rentrée ne se passait pas exactement comme je l’espérais.
-
Oui, on peut dire ça, avouai-je dans un souffle à peine audible.
Je
m’affalai sur une chaise défoncée et j’acceptai son thé au goût infect. Le
silence s’éternisa entre nous et je ne désirais pas le rompre. Le gardien des
clefs l’avait compris et il triturait les oreilles velues de Crockdur. Mon œil
voyageait sans vraiment regarder, quand il fut arrêté par un œuf insolite.
-
Qu’est-ce…
Je
posais la question en connaissant la réponse. La mine contrite d’Hagrid parlait
pour lui. Je m’emparai de l’œuf de dragon et je murmurai :
-
A quoi pensez-vous ? C’est interdit.
-
Crois-tu que je l’ignore ?
Quand
je le prenais en faute, il oubliait de me vouvoyer, reprenant les habitudes
acquises lors de ma scolarité. Derrière sa barbe emmêlée, il rougissait.
-
Vous ne pourrez pas le garder, Hagrid.
-
Je sais, soupira-t-il, résigné.
Les
dragons le fascinaient. J’eus pitié de lui.
-
Je vous amènerai un livre, pour que l’œuf puisse éclore. Et après, vous
avertirez les autorités.
-
Vous feriez ça, professeur ?
J’acquiesçai
et je m’évadai avant qu’il ne m’étreigne avec reconnaissance. La soirée serait
longue et studieuse : les copies des sixièmes années m’attendaient.
Chapitre 3
Une vie entre parenthèses
« Quelle
force avait-il donc ?
- Celle des plus
Grands ».
Je
l’observais de loin ; je ne le quittais jamais des yeux. Il était mon
salut et mon iutourment. Chaque jour, ses respirations m’asphyxiaient un peu
plus. Parfois, je le louais, dans le fond de mon cœur, de ce qu’il avait
accompli ; et je le maudissais aussitôt. Ma délivrance devenait mon enfer
depuis qu’il foulait le sol de Poudlard. J’aurais dû savourer les dix dernières
années écoulées comme une bénédiction mais ce n’était que maintenant qu’elles
me paraissaient douces. Aujourd’hui, les heures qui s’égrenaient me brûlaient
la gorge et me tenaient éveillé une partie de la nuit.
Je
me retins de porter la main contre mon avant-bras gauche, pour me persuader que
Une
main noueuse effleura mon épaule et je sursautai violemment. Si le fantôme de
mon père ne me terrifiait plus avec la même intensité douloureuse, les contacts
physiques, lorsqu’ils n’étaient pas programmés, me hérissaient encore.
Dumbledore retira ses longs doigts élégants et s’assit à côté de moi.
-
Notre jeune Harry accomplira de grandes choses, n’est-ce pas ? me
taquina-t-il.
Il
perçait à jour mes traîteuses pensées et je lui tins rigueur de cette intrusion
pourtant sans conséquence.
-
Potter n’a pas la moitié des dons de sa mère, soufflai-je finalement, l’aveu
m’écorchant les lèvres. Monsieur le Directeur.
Je
crus bon d’ajouter le titre du vieux fou, parce que je gardais un minimum
d’éducation en sa présence. Et une minuscule partie de moi le respectait
suffisamment pour ne pas lui cracher au visage mes griefs et ma haine envers
l’humanité tout entière.
-
Ni l’arrogance de James, me dit-il.
L’allusion
me crispa et griffa sans ménagement mon assurance. L’adolescent ressemblerait
bien assez vite à son détestable paternel, je n’en doutais pas. Rien que la
façon avec laquelle il me répondait, je percevais le mépris qui sommeillait. Je
me faisais force de le briser avant.
-
Comment se comportent vos premières années ? questionna le vieil imbécile
changeant de sujet à brûle-pourpoint.
-
Bien, concédai-je à sa tentative de discussion.
-
Drago Malefoy me semble prometteur.
-
C’est un garçon intelligent.
Au
caractère dominateur. Il ne se privait pas d’écraser les autres et usait de
l’influence de son nom à la moindre occasion. Néanmoins, je lui pardonnais
volontiers ses écarts de conduite. La luminosité de son regard parlait en sa
faveur et superposait l’image de Narcissa sur son propre visage. Je me
défendais bien mal de cette faiblesse qui me taraudait depuis si longtemps.
-
Voilà le professeur Quirrell, annonça Dumbledore. Venez, professeur, je vous
rends votre place.
Le
détenteur du Grand Ordre de Merlin se redressa et désigna la chaise qu’il
occupait quelques secondes plus tôt, pour permettre à mon insolite collègue
enrubanné de s’installer.
Je
détestais le banquet d’Halloween pour un tas de raisons, avouables ou non.
J’exécrais particulièrement ce moment parce qu’il me rappelait à quel point mon
âme manquait de répit. Voir les visages émerveillés des élèves et contempler
leur bonheur me ramenait invariablement à ma mauvaise humeur. Plus rien ne
m’étonnait ou suscitait mon admiration. Je m’interdisais la moindre joie car je
ne la méritais pas. Noreen aimait me taquiner sur ma propension à me fustiger
pour les maux que la terre recelait. Mais elle ignorait les ignominies
accomplies. Comment pourrait-elle encore me regarder en face si elle apprenait
quel monstre j’étais ? Moi-même, je ne parvenais pas à soutenir le reflet
que me renvoyait le miroir de ma salle de bain.
-
Notre fête sera grandiose ! s’exclamait Dumbledore, alors que je
m’installais à la table des professeurs.
Le
directeur paraissait d’excellente composition et je lui en voulus de cette
insouciance. Il avait chassé loin de ses souvenirs le fait que quelqu’un
s’était introduit à Gringotts pour tenter de voler
-
Vous sentez-vous bien, Severus ? demanda Flitwick, intrigué.
Le
minuscule bonhomme m’étudiait avec l’attention d’un médicomage et j’accueillis
presque avec soulagement l’arrivée fracassante de Quirrell. Néanmoins, ses
bégayements horrifiés m’enfoncèrent davantage au cœur de mon inquiétude.
-
Un troll… dans les cachots… je voulais vous prévenir…
Je
me glaçai d’épouvante alors que Dumbledore rétablissait le calme parmi les
élèves. Jamais un troll ne s’inviterait à Poudlard, à moins d’y être conduit.
Je n’attendis pas les instructions du directeur pour me précipiter au deuxième
étage.
Touffu
– parce que c’était le nom que Hagrid avait donné à l’horrible animal – montait
la garde, ses trois têtes relevées, à l’affût du moindre intrus. Je déglutis
difficilement face à ses crocs dégoulinants de bave et je tâtonnai, à la
recherche de la porte close. Je me revoyais, enfant, devant la sauvagerie de
Remus Lupin transformé en loup-garou. La même férocité se dégageait de ce chien
monstrueux. Mes yeux ne quittaient pas ses mâchoires énormes alors que ma main
actionnait la poignée. Je me détournai, prêt à fuir et la douleur me perfora le
mollet. Le hurlement que je retins amena des larmes d’impuissance. Je pus me
libérer et, à nouveau dans le couloir, j’haletai, proche de l’inconscience. Ce
fut la présence insolite de Quirrell qui me ramena brusquement à la réalité.
-
Que faites-vous là ? grondai-je.
Je
devenais impérieux, malgré le tremblement de mes mains et la souffrance qui
saccadait ma respiration.
-
S… Severus, balbutia mon collègue.
Le
bruit tonitruant d’une chute l’empêcha de répondre et il me suivit alors que je
me dirigeais vers les toilettes des filles. McGonagall y entrait justement,
elle aussi alertée par le boucan. Je ne fus que modérément surpris d’y trouver
Potter et son chien fidèle, Ron Weasley, à côté du troll vraisemblablement
assommé. Je gardai le silence, bien trop préoccupé par le comportement de Quirrell.
Pourquoi – au nom de Merlin ! – se trouvait-il au deuxième étage, près de
la pièce qui renfermait
Le
juron que je laissai échapper résonna dans le couloir et je me mordis les
lèvres, fâché contre ma propre inconscience. N’importe quel élève pouvait
m’entendre et je ne désirais nullement me compromettre devant leurs visages
boutonneux. Mais par Merlin ! que cette morsure me lancinait. Impossible
pour moi de me rendre auprès de madame Pomfresh, sans éveiller quelque soupçon
de sa part. Elle rapporterait d’emblée ses observations au directeur qui
m’interrogerait sans l’ombre d’un doute. Comme si ce n’était pas assez que
Potter ait fureté jusqu’à la salle des professeurs, me surprenant dans une
position délicate. Sans la présence de Rusard, je me serais octroyé le plaisir
de lui lancer un sort d’Oubliette.
En
arrivant au stade de Quidditch, les hurlements des élèves augmentèrent un peu
plus ma mauvaise humeur et, s’il ne s’agissait pas d’un match de Serpentard,
j’aurais fait demi-tour, pour m’enterrer dans mes cachots, là où le silence
régnait en seul maître. La seule place qui restait dans la tribune des
enseignants se trouvait juste devant Quirrell. Mon esprit soupçonneux préférait
se tenir derrière lui mais aucun choix ne s’offrit à moi. Je ne lui accordais
aucune confiance, pas depuis le souper d’Halloween. Pas depuis que je sentais
Magie Noire.
Les mots se répercutèrent dans ma tête et je me
retins de pivoter vers mon collègue de Défense contre les forces du Mal. Aucun
doute ne m’effleurait l’esprit : il était responsable de cela. Et si
personne ne l’arrêtait, le Survivant ne serait bientôt plus qu’une marre de
sang, dans l’herbe fraîche de Poudlard. Peu de chance que cela fasse bonne
impression auprès des familles.
Contrer
La résistance du sortilège sombre s’essoufflait et
stoppa net, sans que j’en comprenne la raison : mes pouvoirs ne permettaient
pas un arrêt aussi brutal. L’instant d’après, je sentais de la chaleur se
répandre le long de ma jambe et je hurlai de surprise et de peur. Ma robe
prenait feu !
-
Pourquoi ne m’avoir rien dit ? reprocha le vieux directeur.
Installé
au fond de son fauteuil de cuir, il ne permettait pas à son regard d’enjamber
les montures de ses lunettes et je n’apercevais que mon propre reflet, dans les
verres étincelants. Je baissai les paupières : je n’aimais pas cette
vision de moi-même. Noire et sans âme.
-
Je n’en étais pas sûr.
Je
tentais de me disculper, sans conviction. Oui, pourquoi ne lui avais-je pas
parlé ? Parce que je n’étais pas certain de mes soupçons ? Parce que
je ne parvenais pas à croire que cet idiot de Quirrell possédait réellement de
tels pouvoirs ?
Je
me balayai le visage avec la paume de ma main. Elle était moite et elle
tremblait encore. Quand donc mes peurs cesseraient-elles de me terrifier ?
-
Il faudra le surveiller, Severus.
Je
lui donnai raison. Néanmoins, je ne comprenais pas les motivations de ce
bégayant personnage et cela m’inquiétait davantage que sa tentative
d’assassinat. Dumbledore, lui, se préoccupait exclusivement de son petit
préféré et je ne fus guère surpris lorsqu’il me demanda de le protéger.
J’accédai à sa requête, comme toujours. Oui, je suivrais Harry Potter,
lorsqu’il traînerait dans les couloirs de Poudlard, dans le parc, près de la
cabane de Hagrid ou à la bibliothèque. N’avais-je pas l’habitude de rôder comme
un voleur ? Je connaissais les ténèbres qui accompagnaient invariablement
l’espion que je serais à jamais.
Chapitre 4
L’enchaîné
« Qu’as-tu
ressenti à ce moment-là ?
- Que je touchais
le fond d’un puits ».
La
neige qui s’échappait du ciel gris et bas se déversait sans hâte contre la
fenêtre crasseuse du salon, creusant des sillons de larmes sales sur les
vitres. J’ignorais la raison qui m’avait poussé à regagner l’Impasse du
Tisseur, en cette veillée de Noël et je me fustigeais de cette décision. La
soirée s’étirait en longueur et aucun rire déplacé ne venait perturber ma morne
solitude. Je regrettais les farces de Dumbledore et le sourire béat de Hagrid
lorsqu’il avait trop bu. Poudlard me manquait, je le sentais au fond de mes
entrailles. Et le vide de mon existence me pesait. Ni sapin ni musique, dans ce
lieu qui abritait la misère de mon enfance.
Quel but régentait ma vie, maintenant que le
Seigneur des Ténèbres rampait et que l’Elu apprenait sa destinée ? Je
tournais autour de moi-même, ne rencontrant que le désert. Il n’y avait plus
rien. Les cauchemars eux aussi s’essoufflaient face au néant.
Je me resservis un autre verre de cognac, cet
ambre doré que mon père aimait tant. Il s’y serait noyé, comme moi en cet
instant. J’en arrivais presque à comprendre sa dépendance. Sa faiblesse
m’atteindrait peut-être un jour. Bon sang ne saurait mentir, j’en avais
douloureusement conscience. M’enivrer me permettait d’oublier. Et lui,
qu’espérait-il effacer de sa mémoire tortueuse, lorsqu’il délirait, une
bouteille vide dans le creux de la main ? Parfois, je m’offrais la
complaisance de revivre mon passé, pour le revoir, quand il croisait mon regard
battu ou qu’il s’attardait sur le visage de maman. Il lui arrivait de se
pencher sur elle, pour caresser ses cheveux gris.
Depuis quand le souvenir de ma mère ne m’avait-il
plus effleuré ? Ses yeux tristes et vides, son pauvre sourire dénué de
joie et son petit visage chiffonné disparaissaient peu à peu, témoins
indésirables de ce qui avait un jour été. Je le chassais, ce malheureux masque
de la souffrance, inconscient, souvent, de l’amour qu’il me portait. Il ne
restait que la peur. Celle qui l’animait, lorsque je rentrais pour les vacances
scolaires, forçat en détention. Avait-elle compris de quoi j’étais capable,
cette femme sans grâce ? Ma destinée lui avait-elle un jour été
révélée ? Elle avait eu raison de craindre ce que je deviendrais. Elle
savait de quoi je serais capable, moi l’assassin. L’esclave d’un maître sans
âme.
Je bus une nouvelle gorgée du breuvage alcoolisé.
Demain, je retournerais à Poudlard.
Pour la première fois depuis son entrée à l’école
de sorcellerie, je m’octroyai le luxe de compatir à la douleur de Harry Potter.
Assis en tailleur, les lunettes fixées sur le Miroir de Risèd, il restait
parfaitement immobile et contemplait le reflet de son désir le plus cher. Même
sans mes dons d’occlumens, je parvenais à déceler ce qui le captivait tant.
Quel orphelin, dont on vantait les qualités parentales, n’y verrait pas le
bonheur qu’on lui avait refusé ?
Deux nuits auparavant, Rusard m’avait prévenu que
quelqu’un s’était introduit dans
Adolescent, ma main tremblante s’était refusée à
détruire le miroir des aspirations. Je me revoyais encore, adulte majestueux,
soudain plus beau et grand, auréolé d’une lumière à jamais refusée. Un
mensonge, encore un. La promesse du Miroir n’était qu’illusion. J’aurais dû le
briser, abolissant pour toujours ses tromperies et ses leurres.
L’enfant de
Mon poing se serra et une incantation mortelle
m’effleura le bout des lèvres. Seule la présence de Dumbledore me contraignit
au silence. La main posée contre mon épaule se fit caressante. Rassurante. Je
m’effaçai, conscient de ne pas être à ma place dans cette relation qui
s’établissait. Le directeur de Poudlard s’imposait peu à peu au cœur de la vie
de Harry Potter, devenant une présence indispensable et amicale. Un mentor vers
lequel se tourner.
- Alors, tu es encore là, Harry ?
Fataliste, j’acceptai la tasse de thé que Hagrid
me proposait. Serrée entre mes mains, elle me réchauffait de l’intérieur et je
m’abîmai dans l’eau trouble du breuvage. Les propos du demi-géant ne me
parvenaient que de très loin, mon esprit entièrement préoccupé par les avancées
de Quirrell concernant
- Vous savez, professeur, Charlie Weasley m’a
donné des nouvelles de Norbert…
- De qui ?
Je tombai des nues. Peut-être qu’une écoute plus
attentive du babillage de Hagrid m’aurait éclairé. Il ne s’offusqua guère de
mon inattention et s’écria :
- Norbert ! Mon dragon !
Je levai rapidement les yeux vers lui, surpris
qu’il pensât encore à cet animal des enfers. Je bus une gorgée de thé pour
contraindre à ma langue de se taire. Si la gent humaine dans son ensemble ne
m’inspirait que mépris, le monde animal m’indifférait au plus au point.
- Heureusement que Ron et Harry ont pensé à
Charlie.
- Potter ? réclamai-je, tout en connaissant
déjà la réponse.
- C’est un bon petit, vous savez. Il a le cœur sur
la main. Et pourtant, sa vie n’a pas été facile.
- Elle ne l’est pour personne, crachai-je, piqué
au vif.
Je m’offusquais de l’intérêt que Rubeus Hagrid
portait au Survivant et j’eus honte de cette défaillance. La jalousie était une
faiblesse et je ne voulais plus l’éprouver. Trop longtemps, elle avait régenté
ma vie, sans même que je le réalise. Et le Gardien des Clefs ne représentait
même pas un grain de poussière sur ma route.
- Je lui ai dit que vous étiez un homme de bien.
Qu’il ne devait pas se méfier de vous.
- Pourquoi se méfierait-il ?
Cette fois, je me tournais entièrement ver lui,
curieux d’apprendre ce qu’il insinuait si grossièrement.
- Il pense que tu veux t’emparer de
Par Merlin ! Comment ce gamin pouvait-il être
au courant de cela ?
- Vraiment ?
- Mais toi et moi (il venait à nouveau de laisser
choir le côté formel et respectueux de nos conversations), on est pareil. Il ne
le sait pas, Harry, que Dumbledore nous a accordé une seconde chance.
Non. Nous n’avions rien en commun. Le pardon que
le vieux directeur m’avait accordé n’appartenait pas au même monde que celui de
Hagrid. Mais son innocence ne saisirait jamais les atrocités commises. Ni l’étourdissante
indulgence que Dumbledore me témoignait. Qui y parviendrait ?
Le vieil homme avait fait de moi son débiteur,
juste parce qu’il m’avait un jour dérobé à Azkaban. Maudit et détestable démon
face à la lumière éblouissante de l’absolution, je ressemblais à un papillon de
nuit, éternellement pris au piège du soleil. Je lui resterais redevable, mille
ans, peut-être.
Je déposai finalement la tasse à moitié de vide
sur la table du salon, décidé à fuir cette atmosphère qui me contraignait à me
souvenir des dettes contractées.
- Je dois partir.
Hagrid ne me questionna pas sur les raisons de ce
brusque départ et je me précipitai dans le Grand Hall. Je reconnus
immédiatement les trois silhouettes aux couleurs de Gryffondor qui murmuraient.
Je m’approchai sans bruit, curieux de connaître les messes basses qui se
tramaient entre eux.
- … se passer, chuchotait Potter à Granger et
Weasley. Rogue va essayer d’ouvrir la trappe, il a tout ce qu’il faut pour y
arriver et il s’est arrangé pour éloigner Dumbledore. C’est lui qui a envoyé
cette lettre. Ils vont être étonné, au Ministère de
Je contins le sourire qui fleurissait sur le bord
de mes lèvres. Comme la jeunesse se focalisait sur des détails, au lieu de se
concentrer sur les éléments importants. Ma laideur me discréditait tellement
aux yeux de ces adolescents qui me voyaient en coupable idéal, juste parce que
j’étais intransigeant avec eux.
Granger étouffa un cri stupéfait, lorsqu’elle
remarqua ma présence et les deux autres pivotèrent, terrifiés par ma seule
présence.
- Bonjour. Vous ne devriez pas rester à
l’intérieur avec un beau temps pareil.
- Nous étions…, commença le Survivant.
- Vous devriez faire attention, l’interrompis-je,
la voix mortelle. A vous voir comme ça, tous les trois, on dirait que vous
préparez un mauvais coup. Et Gryffondor ne peut pas se permettre de perdre
encore des points, n’est-ce ?
Ma petite vengeance possédait une saveur
particulière qui ne manquait pas de me régaler. Néanmoins, je n’ignorais pas le
devoir que Dumbledore m’avait confié et je mis en garde le fils de mon ennemi
d’enfance :
- Je vous préviens, Potter. Si vous recommencez à
vous promener la nuit dans les couloirs, je veillerai personnellement à ce que vous
soyez renvoyé du collège. Bonne journée.
J’expédiai Potter et ses deux acolytes à
l’extérieur, leur mine ne m’inspirant guère confiance. Ils conspiraient et le
fait qu’ils soient informés de l’existence de
J’espérais que la menace du renvoi ferait effet
mais j’en doutais. Potter s’occupait d’un peu trop près des affaires du château
et, s’il me soupçonnait - avait-il réellement tort de me voir en possible
traître -, il n’en demeurait pas moins une cible de choix pour mon collègue de
Défense contre les forces du Mal. S’offrir la tête de Harry Potter en trophée
serait une belle preuve de puissance, le Seigneur des Ténèbres ayant lui-même
échoué dans cette tâche.
- Tue-le !
Je stoppai brusquement ma progression et
Dumbledore, soudain conscient d’avancer seul, pivota vers moi. Son œil bleu
interrogeait et je ne pus lui fournir d’explication cohérente. Je n’étais plus
un lâche. Aucune peur ne possédait le droit de me tétaniser au-delà de la
raison. Mais cette voix, de l’autre côté du battant brûlant, me paralysait.
- Tue-le !
Ces
inflexions, comme une scie rouillée frottant contre un caillou, m’avaient un
jour promis la mort, en aparté. Je suffoquai et le vieux directeur se précipita
sur moi, alors que mes jambes se dérobaient sous mon poids. Le poids de la
terreur.