Comme une Ombre

Ombre d'Homme

«Rien ne peut compenser une seule larme, d’un seul enfant. Alors, dis-toi qu’il n’y a qu’un moyen de salut : prends à ta charge tous les péchés des hommes »

d’après F. DOSTOIEVSKI, Les Frères Karamazov

 

Prologue

 

            Je sursautai, quittant les cauchemars qui m’assaillaient chaque nuit. La pénombre ensommeillait encore les habitants de Poudlard et je tentai de calmer ma respiration haletante.

            J’allumai la bougie qui somnolait sur la table de chevet, chassant les ténèbres angoissantes qui arpentaient la pièce de leur lente démarche saccadée.

            La manche de ma chemise de nuit était poisseuse et, dès que je la relevai, la vérité m’éblouit de sa lumière aveuglante.

            Mon bras gauche était barbouillé du sang noir des assassins. La peau qui se dévoilait sous cette opacité était nue. Vierge de l’opprobre qui l’avait un jour souillée.

            J’engloutis les marches qui me mèneraient au bureau de Dumbledore, l’esprit en ébullition. Quand la barrière de la porte stoppa ma course folle, je soufflai faiblement, conscient de m’imposer au milieu de la nuit. Etait-il là, le vieillard écoeurant de bons sentiments ?

            J’entrouvris le battant, me persuadant que je ne rencontrerais que le vide glacé d’une pièce désertée. J’avais tort. Albus Dumbledore était penché sur un parchemin qu’il tenait serré entre ses doigts tremblants. Il plongea son regard dans le mien.

            L’air se suspendit au-dessus de nos têtes. Avait-il compris, lui aussi ? Voyait-il la panique dans mon œil halluciné ?

            Je tombai à genoux, le suppliant silencieusement d’épargner mon âme maculée des horreurs accomplies. Une étreinte me réchauffa.

            - Il n’est plus.

 

 


Chapitre 1

 

Quand les Immortels tombent

 

 

« Tous ces mensonges… Pour quoi ?

- Pour me donner l’impression d’être le plus fort ».

 

 

            Je caressais machinalement l’emplacement qui avait abrité la Marque des Ténèbres, pendant plusieurs années. Ce n’était pas vraiment un manque que je ressentais en cet instant. Ou peut-être que si. Je venais de perdre ce qui rattachait mon âme aux enfers, l’approchant chaque jour un peu plus vers ce qui ressemblait à ma perte. Pendant près de douze mois, j’avais voyagé entre deux eaux, je m’étais retrouvé au milieu d’un conflit, sans parvenir à choisir un camp, me prétendant espion pour les deux plus grands sorciers qui avaient régenté ma vie.

            Etre le disciple du Seigneur des Ténèbres m’avait comblé de joie. Etre son favori m’avait empli de fierté. Etre un Mangemort avait soulevé mon cœur d’effroi. Etre un esclave avait brisé mon âme. Et ce qui en restait me révulsait. Je me haïssais. Je haïssais la moindre parcelle de ce qui avait un jour adoré un Maître.

            La peur qui gouvernait le moindre de mes gestes s’était envolée, dissipée, grâce à un enfant. Le fils de Lily et James Potter. Le descendant d’une prestigieuse lignée qui ne m’avait accordé que mépris et raillerie.

            Mon maître n’était plus. Emporté par son propre sortilège de mort qu’il destinait à l’enfant de la Prophétie.

            Et moi, que deviendrai-je ? Tout ce que je possédais, on me l’avait enlevé. Ma haine et ma vengeance. Ma terreur et mes cauchemars. Ils avaient tous déserté ma carcasse de félon.

            Mon maître n’était plus. Tué par celui qu’il voulait détruire.

            Je passai une main lâche sur mon front brûlant, espérant calmer le tumulte qui bouillonnait. N’était-ce pas ce que j’avais espéré, depuis si longtemps ? La fin d’un règne d’épouvante ?

            Le bruit discret qui annonçait la venue de Dumbledore m’expulsa de mes pensées. J’évitai soigneusement son regard, quand il entra dans la pièce. Depuis la disparition du Lord Noir, j’essayais de me retrouver le moins possible avec lui. J’avais honte de la réaction que j’avais eue, une semaine plus tôt : mélange de soulagement et d’horreur. Cela me rendait bien trop ambigu pour que le vieil homme me considère comme un véritable allié. Je me serais pas fait confiance, moi.

            - Bonsoir, Severus.

            - Monsieur le Directeur.

            - Vous connaissez certainement Bartelemius  Croupton ? s’enquit le directeur.

            Sa main parcheminée désigna la personne qui l’accompagnait et que je n’avais pas vue de prime abord. Le sang déserta mes joues. Oui, je savais qui il était. Il avait été désigné pour juger les Mangemorts. Il accusait presque sans preuve et certains des coupables jetés à Azkaban n’étaient pas des partisans de Mon Seigneur.

            - Oui, soufflai-je, la gorge asséchée. Que voulez-vous ?

            - Quelques questions, répondit-il en s’invitant dans mon salon.

            Dumbledore me retourna un sourire qui se voulait rassurant et s’interposa avant même que Croupton ne place un seul mot.

            - J’espère que vous n’oubliez pas, Bartelemius, que j’ai pleinement confiance en Severus. Sans lui…

            - Oui, Albus, soupira le juge. Je sais tout cela. Mais il n’en reste pas moins que Rogue a été un Mangemort.

            Voilà. Le mot était tombé et me comprimait la poitrine. Azkaban et ses geôles me tendaient les bras, prêts à m’engloutir.

            - Bartelemius, Severus a risqué sa vie pour nous venir en aide.

            - Je ne conteste pas, Albus. Je ne conteste pas. Néanmoins, si votre espion consentait à nous fournir quelques renseignements supplémentaires…

            Je me raidis, comprenant le sous-entendu et je le coupai dans son élan, la voix plus basse qu’un murmure :

            - Si vous attendez de moi des dénonciations, vous vous trompez de personne.

            - Quel dommage, se lamenta Croupton. Un gage de votre bonne foi…

            - Je ne suis pas délateur. Le professeur Dumbledore et moi en avons déjà discuté.

            La barbe immaculée acquiesça et les lunettes en demi-lune intimèrent le silence à l’envoyé du Ministère.

            - Vous serez convoqué pour une audience, finit-il par articuler, avant de quitter mes appartements.

            Il s’était à peine retiré que Dumbledore chuchotait :

            - Votre honneur force mon admiration, Severus. Mais vaut-il un tel sacrifice ? Même moi, je ne pense pas être en mesure de vous soustraire à la justice.

            Mon regard dégringola jusqu’aux flammes dansantes du foyer. Mon ton était catégorique quand je lui répondis :

            - L’année dernière, lorsque je suis venu vous voir et que vous m’avez proposé d’être votre espion, pour l’Ordre du Phénix, je vous avais prévenu que je ne fournirais aucun nom.

            Le vieillard s’approcha, posant une main apaisante sur mon épaule maigre. Malgré la proximité qui me gênait, je restai immobile.

            - Les paroles d’hier peuvent être effacées aujourd’hui.

            - Croyez-vous que, parce que j’ai été parjure envers celui qui m’a tout donné, je trahirai ma propre conscience ?

            - Peu de personnes auraient vos scrupules. Et ceux qui étaient vos frères d’infamie ont tué et torturé.

            - Comme moi. Qui suis-je pour dénoncer des actes que j’ai moi-même accomplis ? Je ne peux condamner d’autres âmes pour obtenir une grâce que je ne mérite pas.

 

 

            L’unique regard de ces dizaines de sorciers me brûlait de la haine que j’inspirais. Mangemort déclaré et disculpé, je regagnais Poudlard en homme libre. Ils me détestaient pour mon revirement proclamé et je comprenais leur dégoût. Je l’éprouvais, au même titre qu’eux. Quand je m’étais rendu à cette audience, eux, mes collègues, se persuadaient que je ne reviendrais plus hanter les couloirs sombres du château. Ils avaient tort. Et avec une sorte de jubilation macabre, j’exultai.

            On pardonnait au Sang Mêlé, à l’esclave du diable. On le réhabilitait et on lui offrait une seconde chance.

            Je me heurtai à la douceur coupable d’un œil bleu qui me couvait de bienveillance. Une main réconfortante se reposa contre mon bras et me dirigea vers un bureau circulaire où un phénix entamait un chant mélancolique.

            - Asseyez-vous, Severus, m’invita Dumbledore, lui-même prenant place de l’autre côté de la table de travail. Comment vous sentez-vous ?

            - Bien.

            Je mentais et j’avouais. La peur viscérale qu’Azkaban m’avait injectée dans les veines me rongeait les os et le soulagement de revenir « chez moi » m’enserrait d’une chaleur bienheureuse.

            - J’ai essayé de vous sortir de là.

            Il s’en voulait, le vieillard tendre. Son influence s’était essoufflée face à l’intransigeance du Ministère qui gardait le Mangemort repenti au secret d’une prison humide et habitée par les Détraqueurs. Oui, il souffrait, ce pauvre vieil homme. Plus que moi, peut-être. Et je le méprisai de cette faiblesse qui le contraignait à m’aimer.

            Ses longs doigts se croisèrent sous son nez aquilin et il se pencha sur moi. Son iris tentait d’atteindre mon âme mais je lui refusai cet accès que je libérais pour le Seigneur des Ténèbres.

            - Il reviendra, Severus, murmura-t-il.

            - Je sais.

            Je grattai mon avant-bras gauche, là où la Marque se gravait d’invisible. Le Maître vivait encore. Dans un coin infect de la terre, les morceaux éparpillés de son immortalité se régénéraient et patientaient.

            - Je voudrais savoir… Que ferez-vous, le jour où Lord Voldemort appellera ses fidèles ?

            Le temps que je mis pour répondre passerait, aux yeux de tous les autres, pour une hésitation. Mais pour Dumbledore, il ne s’agissait que d’une légitime minute de réflexion. Nous savions tous deux que ma dette était payée. Le remboursement ne couvrait pas les années supplémentaires.

            - Je vous aiderai, chuchotai-je très vite, de crainte de regretter mes propos. Oui, je vous aiderai.

 

 

            - Je devrais te remercier, n’est-ce pas Rogue ?

            Je me mordis la lèvre en pivotant vers Malefoy. Je m’étais pourtant juré de ne plus mettre les pieds dans sa demeure étincelante d’un luxe outrancier. Pourtant, je piétinais cette parole. Parce que Narcissa me réclamait auprès d’elle pour passer Noël. Et je m’étais laissé convaincre.

            - Pourquoi ? questionnai-je, ennuyé de cette discussion qui débutait.

            - C’est toi qui m’as disculpé, malgré les dires de Karkaroff. Sans toi, je croupirais sans doute en prison.

            - Quelle importance ?

            Je ne désirais pas revenir sur le souvenir des interrogatoires que Croupton m’avait fait subir. J’y avais menti honteusement et les déclarations soutirées ne l’aideraient en rien. J’avais refusé de dévoiler des noms. Néanmoins, par un souci de fidélité envers mes frères de cauchemars, je les innocentais des accusations proférées par des délateurs à l’esprit faible.

            - Est-ce pour moi que tu as fait cela, Rogue ?

            En disant cela, l’aristocrate Lucius dévisagea Narcissa et je sentis mes joues s’enflammer. Il accueillit Drago dans ses bras paternels, avant de me le tendre, bambin au regard effronté. Je refusai de le prendre sur mes genoux. Ma voix grelottait lorsqu’elle annonça :

            - Non. Pour lui.

            Un enfant méritait mieux que de grandir sans un père. Et celui-ci, si semblable à sa mère, exigeait plus de la vie qu’un nom traîné dans la boue.

            - Portons un toast, exigea la maîtresse de maison. A notre liberté.

            Mon verre achoppa le bord du sien tandis que je répétais :

            - A notre liberté.

 

 

            Le silence de mes pas emplissait la pièce de peurs refoulées et les tremblements provoqués par mes non-dits saturait l’ambiance de la classe. Je jubilais devant l’effroi que j’inspirais à ces adolescents au cœur fragile et à l’aspect boutonneux. Je ne les aimais pas et ils me haïssaient. Je leur enseignais les Potions Magiques depuis plusieurs années et dans leurs grimaces horrifiées, je revoyais l’épouvante que le Seigneur des Ténèbres abattait sur ses fidèles au masque de mort. Moi aussi je devenais maître face à ces innocents à l’esprit gangrené. Leurs terreurs équivalaient à la mienne, lorsque le Lord Noir s’abaissait jusqu’à moi et me promettait la mort. A eux, je leur jurais l’échec éternel, parce qu’ils ne s’élèveraient jamais à mon niveau d’intelligence. Je devenais tout puissant, fort de la conviction que le mage sombre n’envahirait plus mes cauchemars pendant de longues années. Le toast clamé lors de la Nouvelle Année me grisait encore les tempes et sous l’impassible visage que je renvoyais au monde, le sourire craquelait mes lèvres traîtresses.

            Bientôt, ces enfants et leurs descendants oublieraient celui qui régnait en ombre menaçante et le réveil, face à l’immortelle force cruelle, les précipiterait en enfer.

 


Chapitre 2

 

Le Survivant

 

 

« Etait-ce de la vengeance ?

- Ma vengeance »

 

 

            Lorsque Dumbledore approcha, un homme à l’aspect craintif à ses côtés, je compris, une nouvelle fois, qu’il me refusait le poste tant convoité. Depuis des années, au mois de juillet, je posais ma candidature et, chaque rentrée scolaire, ma déception devenait plus cuisante. Jamais le vieux directeur ne prenait la peine de m’informer de sa décision ni des raisons pour lesquelles il m’écartait.

            - Je vous présente le professeur Quirrell. Il assurera les cours de Défense contre les forces du Mal, cette année.

            Pendant que mes collègues saluaient le bégayant Quirrell, mon regard s’attarda sur Dumbledore. Un fil invisible nous lia l’un à l’autre, l’espace d’une lente seconde. Le sourire qui se perdit dans la barbe immaculée se voulait navré. Je le trouvai pitoyable et je quittai la salle des enseignants, sans un mot.

            - Un problème, professeur Rogue ?

            Nul besoin de voir qui me parlait, au détour d’un couloir. Je reconnaissais la voix gutturale du Baron Sanglant et je murmurai :

            - Aucun, Baron… Avez-vous vérifié les appartements des Serpentard ?

            Le fantôme s’excusa et je lui pardonnai sa négligence. N’était-ce pas mon rôle de directeur de maison de m’assurer que mes élèves seraient bien logés ?

            Le décor de la salle commune ne se modifiait pas, malgré les siècles écoulés depuis sa création. Et l’atmosphère immuable s’emplissait de murmures conspirateurs et de rires froids. Mes doigts nostalgiques caressèrent le bois usé d’une table gravée des armoiries de Salazar Serpentard.

            - Quel endroit magique, souffla le spectre derrière moi.

            Son exclamation m’éjecta de mes souvenirs studieux. Je remontai difficilement à la surface de la réalité, pour m’apercevoir que les rêves de grandeur que j’échafaudais, à l’époque de mes quinze ans, ne se concrétiseraient pas.

            - Les chambres sont en ordre ?

            Les notes rauques qui s’échappèrent de ma gorge ne convenaient pas au terrible maître des potions. Je me giflai mentalement, me maudissant de mes faiblesses.

            - Je m’en assure, proposa le fantôme.

            Le pourpre argenté de ses vêtements fut englouti par les murs et, quand il revint, la satisfaction planait sur son visage blême.

            - Les elfes de maison ont fait leur travail, dit-il avec arrogance.

            L’éclat de son œil terne raviva l’image éteinte de Bellatrix et je frissonnai. Voilà bien longtemps que je m’interdisais les pensées qui me rapprochaient de mes cauchemars. Mais cette rentrée, plus que toutes les autres, amenait avec elle le flot infernal de mes épouvantes passées. Dans quelques heures, le Survivant amorcerait une arrivée triomphale à Poudlard. Et l’ombre du Seigneur des Ténèbres l’escorterait.

            La nausée m’arc-bouta contre la cheminée et j’haletai. Quelles terreurs se déversèrent sur le tapis, en même temps que les restes de mon dîner ?

            L’immatérielle main glacée du Baron tenta de me réconforter et elle engourdit ma peur.

 

 

            Mon attention se focalisa sur Drago Malefoy, au moment où McGonagall l’appelait. L’enfant ressemblait à son père et, de là où je me trouvais, j’entraperçus l’arrogance qui transpirait de son sourire suffisant. Son maintien droit ne vacilla pas, alors qu’il s’installait sur le tabouret. Sans surprise, le Choipeau le répartit à Serpentard. Toujours aussi sûr de lui, l’héritier au sang pur entama une marche conquérante vers ses condisciples. Lucius devait être fier de son rejeton, copie conforme de l’original. Près de dix années s’étaient écoulées sans que je revoie cette famille influente et prestigieuse. Mais j’aurais reconnu Drago au premier coup d’œil. Son sourire illuminait-il encore son visage, comme celui de Narcissa ?

            Un murmure sonore s’élevant de la Grande Salle m’obligea à recentrer mon attention. Un instant, je pensai que la cérémonie de Répartition venait de se clôturer mais un garçon maigre, aux cheveux en bataille, me contredit. Ses lunettes rondes dissimulaient ses pupilles mais son air faussement timide le trahit. Sa silhouette indécise me ramena des décennies en arrière et je me confrontai au spectre de James Potter. Aucun doute n’effleura mon esprit quand je nommai le propriétaire de la cicatrice dévoilée sans pudeur. Harry Potter. Le Survivant. Lorsque le Choipeau l’expédia à Gryffondor, les applaudissements de Dumbledore m’écoeurèrent. Le nouveau membre de cette maison criarde fut accueilli en héros et cette fanfaronnade me coupa définitivement l’appétit.

            Mon voisin de droite balbutia quelques syllabes hésitantes que je fis semblant d’écouter. Je dédaignai mon repas, sourd aux conversations amorcées autour de moi. Un picotement chauffa mon avant-bras gauche et je survolai la salle du regard. Quirrell, qui s’était détourné, m’examina en silence. Moi, je plongeais mon iris dans l’œil de Harry Potter. Il s’échappa et baissa la tête, pour chuchoter quelque chose à l’insipide Percy Weasley.

 

 

            Mes doigts se crispèrent sur le parchemin, au moment où je lisais le nom du fils de mon ennemi d’enfance. Je laissai l’émotion couler en moi, pour ne pas qu’elle transparaisse dans ma voix. Je muselai le plus petit sentiment qui gravitait encore dans mon âme de damné et je chuchotai :

            - Harry Potter… Notre nouvelle … célébrité.

            Le Survivant.

            Je terminai l’appel dans un état second. Je ne ressentais plus rien, en relevant la tête de ma liste. Et mes mains ne tremblaient plus. Dix ans que je luttais contre mes peurs, toutes mes peurs. Et cet insecte insignifiant, ce gamin adulé pour quelque chose dont il ignorait tout, ne m’enchaînerait pas à ma terreur. Mon maître s’était dissipé, depuis longtemps. Et pour longtemps.

            - Ici, on ne s’amuse pas à agiter des baguette magiques, je m’attends donc à ce que vous ne compreniez pas grand-chose à la beauté d’un chaudron qui bouillonne doucement en laissant échapper des volutes scintillantes, ni à la délicatesse d’un liquide qui s’insinue dans les veines d’un homme pour ensorceler peu à peu son esprit et lui emprisonner les sens.

            Je m’arrêtai l’espace d’une respiration et ma hardiesse me poussa à en dire davantage que les années précédentes. Je ne savais pas pourquoi mais un courage stupide me forçait à provoquer mes souvenirs d’horreur et à les exposer face à l’enfant qui avait eu l’insolence de me délivrer.

            - Je pourrais vous apprendre à mettre la gloire en bouteille, à distiller la grandeur, et même à enfermer la mort dans un flacon si vous étiez autre chose qu’une de ces bandes de cornichons à qui je dispense habituellement mes cours.

            Le silence qui suivit empesait l’atmosphère de crainte. J’exultai face à leur curiosité effrayée. J’étais celui qui créait l’immortalité, même s’ils ne le savaient pas. Je me délectai de l’expression interdite de Potter et je me lançai dans le démantèlement méticuleux de sa fierté arrogante.

            - Potter ! Qu’est-ce que j’obtiens quand j’ajoute de la racine d’asphodèle en poudre à une infusion d’armoise ?

            Ma satisfaction de voir le fils de mon ennemi totalement confus fut légèrement contrariée par la main impertinente de cette petite Gryffondor aux cheveux broussailleux.

            - Je ne sais pas, Monsieur, bafouilla celui qui deviendrait mon souffre-douleur.

            Non, il ne méritait pas sa réputation d’élu des dieux. Il ne représentait absolument rien. La Prophétie mentait. Cet enfant, à la cicatrice abusivement glorifiée, resterait à jamais un être insignifiant.

            - Apparemment, la célébrité n’est pas tout dans la vie. Essayons encore une fois, Potter. Où iriez-vous si je vous demandais de me rapporter un bézoard ?

            Du coin de l’œil, je vis Drago Malefoy étouffer un sourire triomphant. Oui, il ressemblait à son père mais les traits que je devinais chez lui me rappelaient traîtreusement ceux de Narcissa.

            - Je ne sais pas, Monsieur, répéta le mouflet au regard vert.

            - Vous n’alliez quand même pas vous donner la peine d’ouvrir un de vos livres, avant d’arriver ici, n’est-ce pas, Potter ?

            Il soutint mon regard et, au fond de son âme, je ressentais la haine qu’il me vouait déjà. Il ne réalisait même pas que je fouillais ses souvenirs, sans gêne, et que je m’invitais à l’intérieur de ses pensées. Il serait si facile à rompre.

            - Potter, quelle est la différence entre le napel et le tue-loup ?

            La comparse de Potter se leva, impatiente de me donner une réponse que je n’attendais pas. Elle ne comprenait pas que je ne cherchais qu’à humilier l’enfant de James Potter, comme j’avais été humilié.

            - Je ne sais pas. Mais je crois qu’Hermione le sait. Vous aurez plus de chance avec elle.

            La note effrontée qui pointait dans la voix de l’élève me brûla les joues. Jamais je ne lui permettrais de gagner. C’était ma vengeance. Il en était l’instrument indispensable.

            - Asseyez-vous ! intimai-je sèchement à Granger. Pour votre information, Potter, sachez que le mélange d’asphodèle et d’armoise donne un somnifère si puissant qu’on l’appelle la Goutte du Mort vivant. Un bézoard est une pierre qu’on trouve dans l’estomac des chèvres et qui constitue un antidote à la plupart des poisons. Quand au napel et au tue-loup, il s’agit de la même plante que l’on connaît aussi sous le nom d’aconit. Alors ? Qu’est-ce que vous attendez pour prendre note ?

            Le grattement des plumes contre les parchemins m’apaisa un bref instant. Je me souvenais à quel point j’avais été dépendant de cette potion d’armoise et d’asphodèle, lorsque je vomissais mon angoisse. Maintenant, je parvenais presque à dormir, la nuit, quand les ténèbres m’étouffaient. J’empêchai mon esprit de s’aventurer plus loin dans mes cauchemars :

            - Et votre impertinence coûtera un point à Gryffondor, Potter.

            Je bénis le calme qui régnait enfin à l’intérieur de ma salle de classe jusqu’à ce qu’un sifflement m’expulse des critiques acerbes que je déversais aux élèves. Un nuage de fumée verte engloutit Neville Londubat et le cri d’horreur qu’il poussa me fit rapidement comprendre à quel point cet ignorant ne méritait pas sa place à Poudlard.

            - Imbécile ! grondai-je, en évaporant la potion d’un simple geste de la main. J’imagine que vous avez ajouté les épines de porc-épic avant de retirer le chaudron du feu ? Emmenez-le à l’infirmerie.

            Dès qu’ils quittèrent le local, je fermai les yeux, me rendant compte que je venais d’utiliser la magie sans baguette. A quoi pensai-je ? La fureur qui m’embrasa se déversa sur Harry Potter :

            - Potter, pourquoi ne lui avez-vous pas dit qu’il ne fallait pas ajouter les épines tout de suite ? Vous pensiez que s’il ratait sa potion, vous auriez l’air plus brillant ? Voilà qui va coûter un point de plus à Gryffondor.

            L’injustice de cette réflexion m’effleura une seconde mais je ne regrettais pas mes paroles. Elles me soulageaient de mon inconscience.

 

 

            - Rude première semaine ? s’enquit Hagrid, alors que je pénétrais dans sa cabane aux plafonds démesurément hauts.

            Le demi-géant manquait de subtilité mais pas de perspicacité. Il voyait sans doute à mon air que la rentrée ne se passait pas exactement comme je l’espérais.

            - Oui, on peut dire ça, avouai-je dans un souffle à peine audible.

            Je m’affalai sur une chaise défoncée et j’acceptai son thé au goût infect. Le silence s’éternisa entre nous et je ne désirais pas le rompre. Le gardien des clefs l’avait compris et il triturait les oreilles velues de Crockdur. Mon œil voyageait sans vraiment regarder, quand il fut arrêté par un œuf insolite.

            - Qu’est-ce…

            Je posais la question en connaissant la réponse. La mine contrite d’Hagrid parlait pour lui. Je m’emparai de l’œuf de dragon et je murmurai :

            - A quoi pensez-vous ? C’est interdit.

            - Crois-tu que je l’ignore ?

            Quand je le prenais en faute, il oubliait de me vouvoyer, reprenant les habitudes acquises lors de ma scolarité. Derrière sa barbe emmêlée, il rougissait.

            - Vous ne pourrez pas le garder, Hagrid.

            - Je sais, soupira-t-il, résigné.

            Les dragons le fascinaient. J’eus pitié de lui.

            - Je vous amènerai un livre, pour que l’œuf puisse éclore. Et après, vous avertirez les autorités.

            - Vous feriez ça, professeur ?

            J’acquiesçai et je m’évadai avant qu’il ne m’étreigne avec reconnaissance. La soirée serait longue et studieuse : les copies des sixièmes années m’attendaient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 3

 

Une vie entre parenthèses

 

 

« Quelle force avait-il donc ?

- Celle des plus Grands ».

 

 

            Je l’observais de loin ; je ne le quittais jamais des yeux. Il était mon salut et mon iutourment. Chaque jour, ses respirations m’asphyxiaient un peu plus. Parfois, je le louais, dans le fond de mon cœur, de ce qu’il avait accompli ; et je le maudissais aussitôt. Ma délivrance devenait mon enfer depuis qu’il foulait le sol de Poudlard. J’aurais dû savourer les dix dernières années écoulées comme une bénédiction mais ce n’était que maintenant qu’elles me paraissaient douces. Aujourd’hui, les heures qui s’égrenaient me brûlaient la gorge et me tenaient éveillé une partie de la nuit.

            Je me retins de porter la main contre mon avant-bras gauche, pour me persuader que la Marque n’y serpentait plus. Oui, Harry Potter, ce gamin si peu doué en Magie, me  plongeait sans cesse à l’intérieur de mes souvenirs. J’essayais de m’éloigner, de fuir mes cauchemars mais je n’y parvenais pas. Ma force s’essoufflait face au spectre du passé.

            Une main noueuse effleura mon épaule et je sursautai violemment. Si le fantôme de mon père ne me terrifiait plus avec la même intensité douloureuse, les contacts physiques, lorsqu’ils n’étaient pas programmés, me hérissaient encore. Dumbledore retira ses longs doigts élégants et s’assit à côté de moi.

            - Notre jeune Harry accomplira de grandes choses, n’est-ce pas ? me taquina-t-il.

            Il perçait à jour mes traîteuses pensées et je lui tins rigueur de cette intrusion pourtant sans conséquence.

            - Potter n’a pas la moitié des dons de sa mère, soufflai-je finalement, l’aveu m’écorchant les lèvres. Monsieur le Directeur.

            Je crus bon d’ajouter le titre du vieux fou, parce que je gardais un minimum d’éducation en sa présence. Et une minuscule partie de moi le respectait suffisamment pour ne pas lui cracher au visage mes griefs et ma haine envers l’humanité tout entière.

            - Ni l’arrogance de James, me dit-il.

            L’allusion me crispa et griffa sans ménagement mon assurance. L’adolescent ressemblerait bien assez vite à son détestable paternel, je n’en doutais pas. Rien que la façon avec laquelle il me répondait, je percevais le mépris qui sommeillait. Je me faisais force de le briser avant.

            - Comment se comportent vos premières années ? questionna le vieil imbécile changeant de sujet à brûle-pourpoint.

            - Bien, concédai-je à sa tentative de discussion.

            - Drago Malefoy me semble prometteur.

            - C’est un garçon intelligent.

            Au caractère dominateur. Il ne se privait pas d’écraser les autres et usait de l’influence de son nom à la moindre occasion. Néanmoins, je lui pardonnais volontiers ses écarts de conduite. La luminosité de son regard parlait en sa faveur et superposait l’image de Narcissa sur son propre visage. Je me défendais bien mal de cette faiblesse qui me taraudait depuis si longtemps.

            - Voilà le professeur Quirrell, annonça Dumbledore. Venez, professeur, je vous rends votre place.

            Le détenteur du Grand Ordre de Merlin se redressa et désigna la chaise qu’il occupait quelques secondes plus tôt, pour permettre à mon insolite collègue enrubanné de s’installer.

 

 

            Je détestais le banquet d’Halloween pour un tas de raisons, avouables ou non. J’exécrais particulièrement ce moment parce qu’il me rappelait à quel point mon âme manquait de répit. Voir les visages émerveillés des élèves et contempler leur bonheur me ramenait invariablement à ma mauvaise humeur. Plus rien ne m’étonnait ou suscitait mon admiration. Je m’interdisais la moindre joie car je ne la méritais pas. Noreen aimait me taquiner sur ma propension à me fustiger pour les maux que la terre recelait. Mais elle ignorait les ignominies accomplies. Comment pourrait-elle encore me regarder en face si elle apprenait quel monstre j’étais ? Moi-même, je ne parvenais pas à soutenir le reflet que me renvoyait le miroir de ma salle de bain.

            - Notre fête sera grandiose ! s’exclamait Dumbledore, alors que je m’installais à la table des professeurs.

            Le directeur paraissait d’excellente composition et je lui en voulus de cette insouciance. Il avait chassé loin de ses souvenirs le fait que quelqu’un s’était introduit à Gringotts pour tenter de voler la Pierre philosophale. Cette pensée me taraudait et ajoutait sa part de responsabilité à mes insomnies. Je savais l’invention de Flammel en sécurité, à Poudlard, et pourtant, je frissonnais de crainte, persuadé que les défenses érigées autour de la Pierre ne suffiraient pas. Je regrettais amèrement d’avoir offert des indices à celui qui parviendrait à se rendre jusqu’à mon propre défi. Si cette personne passait le chien à trois têtes, le Filet du Diable, les clefs et le jeu d’échecs alors, je lui offrais l’éternité sur un plateau.

            - Vous sentez-vous bien, Severus ? demanda Flitwick, intrigué.

            Le minuscule bonhomme m’étudiait avec l’attention d’un médicomage et j’accueillis presque avec soulagement l’arrivée fracassante de Quirrell. Néanmoins, ses bégayements horrifiés m’enfoncèrent davantage au cœur de mon inquiétude.

            - Un troll… dans les cachots… je voulais vous prévenir…

            Je me glaçai d’épouvante alors que Dumbledore rétablissait le calme parmi les élèves. Jamais un troll ne s’inviterait à Poudlard, à moins d’y être conduit. Je n’attendis pas les instructions du directeur pour me précipiter au deuxième étage.

            Touffu – parce que c’était le nom que Hagrid avait donné à l’horrible animal – montait la garde, ses trois têtes relevées, à l’affût du moindre intrus. Je déglutis difficilement face à ses crocs dégoulinants de bave et je tâtonnai, à la recherche de la porte close. Je me revoyais, enfant, devant la sauvagerie de Remus Lupin transformé en loup-garou. La même férocité se dégageait de ce chien monstrueux. Mes yeux ne quittaient pas ses mâchoires énormes alors que ma main actionnait la poignée. Je me détournai, prêt à fuir et la douleur me perfora le mollet. Le hurlement que je retins amena des larmes d’impuissance. Je pus me libérer et, à nouveau dans le couloir, j’haletai, proche de l’inconscience. Ce fut la présence insolite de Quirrell qui me ramena brusquement à la réalité.

            - Que faites-vous là ? grondai-je.

            Je devenais impérieux, malgré le tremblement de mes mains et la souffrance qui saccadait ma respiration.

            - S… Severus, balbutia mon collègue.

            Le bruit tonitruant d’une chute l’empêcha de répondre et il me suivit alors que je me dirigeais vers les toilettes des filles. McGonagall y entrait justement, elle aussi alertée par le boucan. Je ne fus que modérément surpris d’y trouver Potter et son chien fidèle, Ron Weasley, à côté du troll vraisemblablement assommé. Je gardai le silence, bien trop préoccupé par le comportement de Quirrell. Pourquoi – au nom de Merlin ! – se trouvait-il au deuxième étage, près de la pièce qui renfermait la Pierre philosophale ? Je me grattai l’avant-bras gauche, gêné par un tiraillement.

 

 

            Le juron que je laissai échapper résonna dans le couloir et je me mordis les lèvres, fâché contre ma propre inconscience. N’importe quel élève pouvait m’entendre et je ne désirais nullement me compromettre devant leurs visages boutonneux. Mais par Merlin ! que cette morsure me lancinait. Impossible pour moi de me rendre auprès de madame Pomfresh, sans éveiller quelque soupçon de sa part. Elle rapporterait d’emblée ses observations au directeur qui m’interrogerait sans l’ombre d’un doute. Comme si ce n’était pas assez que Potter ait fureté jusqu’à la salle des professeurs, me surprenant dans une position délicate. Sans la présence de Rusard, je me serais octroyé le plaisir de lui lancer un sort d’Oubliette.

            En arrivant au stade de Quidditch, les hurlements des élèves augmentèrent un peu plus ma mauvaise humeur et, s’il ne s’agissait pas d’un match de Serpentard, j’aurais fait demi-tour, pour m’enterrer dans mes cachots, là où le silence régnait en seul maître. La seule place qui restait dans la tribune des enseignants se trouvait juste devant Quirrell. Mon esprit soupçonneux préférait se tenir derrière lui mais aucun choix ne s’offrit à moi. Je ne lui accordais aucune confiance, pas depuis le souper d’Halloween. Pas depuis que je sentais la Marque vibrer sous ma peau, en sa présence. Totalement désintéressé par le match, je ne me concentrai qu’au moment où des exclamations horrifiées jaillissaient de toutes parts. Je braquai mon œil dans la même direction que les autres spectateurs, pour apercevoir Harry Potter, un bras tremblant agrippé à son balai, le reste de son corps chancelant dans le vide.

Magie Noire.

Les mots se répercutèrent dans ma tête et je me retins de pivoter vers mon collègue de Défense contre les forces du Mal. Aucun doute ne m’effleurait l’esprit : il était responsable de cela. Et si personne ne l’arrêtait, le Survivant ne serait bientôt plus qu’une marre de sang, dans l’herbe fraîche de Poudlard. Peu de chance que cela fasse bonne impression auprès des familles.

Contrer la Magie Noire ne représentait pas mes sortilèges de prédilection. Je l’étudiais, je la pratiquais et je l’inventais. Mais je ne la désensorcelais pas. C’était le rôle de Dumbledore, ça. Pas le mien. J’essayai néanmoins, juste parce que ce cauchemar vivant, cette lame douloureuse qui me tranchait les veines, ne devait pas mourir. Pas encore.

La résistance du sortilège sombre s’essoufflait et stoppa net, sans que j’en comprenne la raison : mes pouvoirs ne permettaient pas un arrêt aussi brutal. L’instant d’après, je sentais de la chaleur se répandre le long de ma jambe et je hurlai de surprise et de peur. Ma robe prenait feu !

 

 

            - Pourquoi ne m’avoir rien dit ? reprocha le vieux directeur.

            Installé au fond de son fauteuil de cuir, il ne permettait pas à son regard d’enjamber les montures de ses lunettes et je n’apercevais que mon propre reflet, dans les verres étincelants. Je baissai les paupières : je n’aimais pas cette vision de moi-même. Noire et sans âme.

            - Je n’en étais pas sûr.

            Je tentais de me disculper, sans conviction. Oui, pourquoi ne lui avais-je pas parlé ? Parce que je n’étais pas certain de mes soupçons ? Parce que je ne parvenais pas à croire que cet idiot de Quirrell possédait réellement de tels pouvoirs ?

            Je me balayai le visage avec la paume de ma main. Elle était moite et elle tremblait encore. Quand donc mes peurs cesseraient-elles de me terrifier ?

            - Il faudra le surveiller, Severus.

            Je lui donnai raison. Néanmoins, je ne comprenais pas les motivations de ce bégayant personnage et cela m’inquiétait davantage que sa tentative d’assassinat. Dumbledore, lui, se préoccupait exclusivement de son petit préféré et je ne fus guère surpris lorsqu’il me demanda de le protéger. J’accédai à sa requête, comme toujours. Oui, je suivrais Harry Potter, lorsqu’il traînerait dans les couloirs de Poudlard, dans le parc, près de la cabane de Hagrid ou à la bibliothèque. N’avais-je pas l’habitude de rôder comme un voleur ? Je connaissais les ténèbres qui accompagnaient invariablement l’espion que je serais à jamais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 4

 

L’enchaîné

 

 

« Qu’as-tu ressenti à ce moment-là ?

- Que je touchais le fond d’un puits ».

 

 

            La neige qui s’échappait du ciel gris et bas se déversait sans hâte contre la fenêtre crasseuse du salon, creusant des sillons de larmes sales sur les vitres. J’ignorais la raison qui m’avait poussé à regagner l’Impasse du Tisseur, en cette veillée de Noël et je me fustigeais de cette décision. La soirée s’étirait en longueur et aucun rire déplacé ne venait perturber ma morne solitude. Je regrettais les farces de Dumbledore et le sourire béat de Hagrid lorsqu’il avait trop bu. Poudlard me manquait, je le sentais au fond de mes entrailles. Et le vide de mon existence me pesait. Ni sapin ni musique, dans ce lieu qui abritait la misère de mon enfance.

Quel but régentait ma vie, maintenant que le Seigneur des Ténèbres rampait et que l’Elu apprenait sa destinée ? Je tournais autour de moi-même, ne rencontrant que le désert. Il n’y avait plus rien. Les cauchemars eux aussi s’essoufflaient face au néant.

Je me resservis un autre verre de cognac, cet ambre doré que mon père aimait tant. Il s’y serait noyé, comme moi en cet instant. J’en arrivais presque à comprendre sa dépendance. Sa faiblesse m’atteindrait peut-être un jour. Bon sang ne saurait mentir, j’en avais douloureusement conscience. M’enivrer me permettait d’oublier. Et lui, qu’espérait-il effacer de sa mémoire tortueuse, lorsqu’il délirait, une bouteille vide dans le creux de la main ? Parfois, je m’offrais la complaisance de revivre mon passé, pour le revoir, quand il croisait mon regard battu ou qu’il s’attardait sur le visage de maman. Il lui arrivait de se pencher sur elle, pour caresser ses cheveux gris.

Depuis quand le souvenir de ma mère ne m’avait-il plus effleuré ? Ses yeux tristes et vides, son pauvre sourire dénué de joie et son petit visage chiffonné disparaissaient peu à peu, témoins indésirables de ce qui avait un jour été. Je le chassais, ce malheureux masque de la souffrance, inconscient, souvent, de l’amour qu’il me portait. Il ne restait que la peur. Celle qui l’animait, lorsque je rentrais pour les vacances scolaires, forçat en détention. Avait-elle compris de quoi j’étais capable, cette femme sans grâce ? Ma destinée lui avait-elle un jour été révélée ? Elle avait eu raison de craindre ce que je deviendrais. Elle savait de quoi je serais capable, moi l’assassin. L’esclave d’un maître sans âme.

Je bus une nouvelle gorgée du breuvage alcoolisé.

Demain, je retournerais à Poudlard.

 

 

Pour la première fois depuis son entrée à l’école de sorcellerie, je m’octroyai le luxe de compatir à la douleur de Harry Potter. Assis en tailleur, les lunettes fixées sur le Miroir de Risèd, il restait parfaitement immobile et contemplait le reflet de son désir le plus cher. Même sans mes dons d’occlumens, je parvenais à déceler ce qui le captivait tant. Quel orphelin, dont on vantait les qualités parentales, n’y verrait pas le bonheur qu’on lui avait refusé ?

Deux nuits auparavant, Rusard m’avait prévenu que quelqu’un s’était introduit dans la Réserve et - si j’avais suspecté préalablement Quirrell -, je doutais maintenant de mon jugement. La présence de Potter, pourtant invisible, ne m’avait pas échappée et je l’avais suivi, ombre mouvante et impalpable, jusqu’à cette pièce qui renfermait les secrets de l’âme. C’était la deuxième soirée que je le voyais se noyer à travers des chimères.

Adolescent, ma main tremblante s’était refusée à détruire le miroir des aspirations. Je me revoyais encore, adulte majestueux, soudain plus beau et grand, auréolé d’une lumière à jamais refusée. Un mensonge, encore un. La promesse du Miroir n’était qu’illusion. J’aurais dû le briser, abolissant pour toujours ses tromperies et ses leurres.

L’enfant de la Prophétie se perdait au milieu de cet artifice, innocent soudain.

Mon poing se serra et une incantation mortelle m’effleura le bout des lèvres. Seule la présence de Dumbledore me contraignit au silence. La main posée contre mon épaule se fit caressante. Rassurante. Je m’effaçai, conscient de ne pas être à ma place dans cette relation qui s’établissait. Le directeur de Poudlard s’imposait peu à peu au cœur de la vie de Harry Potter, devenant une présence indispensable et amicale. Un mentor vers lequel se tourner.

- Alors, tu es encore là, Harry ?

 

 

Fataliste, j’acceptai la tasse de thé que Hagrid me proposait. Serrée entre mes mains, elle me réchauffait de l’intérieur et je m’abîmai dans l’eau trouble du breuvage. Les propos du demi-géant ne me parvenaient que de très loin, mon esprit entièrement préoccupé par les avancées de Quirrell concernant la Pierre philosophale. La seule nouvelle qui me permettait de croire que l’année se terminait bien était que Potter rentrerait dans quelques jours chez lui, sain et sauf. Je ne faillirais pas à ma mission, malgré la haine.

- Vous savez, professeur, Charlie Weasley m’a donné des nouvelles de Norbert…

- De qui ?

Je tombai des nues. Peut-être qu’une écoute plus attentive du babillage de Hagrid m’aurait éclairé. Il ne s’offusqua guère de mon inattention et s’écria :

- Norbert ! Mon dragon !

Je levai rapidement les yeux vers lui, surpris qu’il pensât encore à cet animal des enfers. Je bus une gorgée de thé pour contraindre à ma langue de se taire. Si la gent humaine dans son ensemble ne m’inspirait que mépris, le monde animal m’indifférait au plus au point.

- Heureusement que Ron et Harry ont pensé à Charlie.

- Potter ? réclamai-je, tout en connaissant déjà la réponse.

- C’est un bon petit, vous savez. Il a le cœur sur la main. Et pourtant, sa vie n’a pas été facile.

- Elle ne l’est pour personne, crachai-je, piqué au vif.

Je m’offusquais de l’intérêt que Rubeus Hagrid portait au Survivant et j’eus honte de cette défaillance. La jalousie était une faiblesse et je ne voulais plus l’éprouver. Trop longtemps, elle avait régenté ma vie, sans même que je le réalise. Et le Gardien des Clefs ne représentait même pas un grain de poussière sur ma route.

- Je lui ai dit que vous étiez un homme de bien. Qu’il ne devait pas se méfier de vous.

- Pourquoi se méfierait-il ?

Cette fois, je me tournais entièrement ver lui, curieux d’apprendre ce qu’il insinuait si grossièrement.

- Il pense que tu veux t’emparer de la Pierre de Flammel.

Par Merlin ! Comment ce gamin pouvait-il être au courant de cela ?

- Vraiment ?

- Mais toi et moi (il venait à nouveau de laisser choir le côté formel et respectueux de nos conversations), on est pareil. Il ne le sait pas, Harry, que Dumbledore nous a accordé une seconde chance.

Non. Nous n’avions rien en commun. Le pardon que le vieux directeur m’avait accordé n’appartenait pas au même monde que celui de Hagrid. Mais son innocence ne saisirait jamais les atrocités commises. Ni l’étourdissante indulgence que Dumbledore me témoignait. Qui y parviendrait ?

Le vieil homme avait fait de moi son débiteur, juste parce qu’il m’avait un jour dérobé à Azkaban. Maudit et détestable démon face à la lumière éblouissante de l’absolution, je ressemblais à un papillon de nuit, éternellement pris au piège du soleil. Je lui resterais redevable, mille ans, peut-être.

Je déposai finalement la tasse à moitié de vide sur la table du salon, décidé à fuir cette atmosphère qui me contraignait à me souvenir des dettes contractées.

- Je dois partir.

Hagrid ne me questionna pas sur les raisons de ce brusque départ et je me précipitai dans le Grand Hall. Je reconnus immédiatement les trois silhouettes aux couleurs de Gryffondor qui murmuraient. Je m’approchai sans bruit, curieux de connaître les messes basses qui se tramaient entre eux.

- … se passer, chuchotait Potter à Granger et Weasley. Rogue va essayer d’ouvrir la trappe, il a tout ce qu’il faut pour y arriver et il s’est arrangé pour éloigner Dumbledore. C’est lui qui a envoyé cette lettre. Ils vont être étonné, au Ministère de la Magie, en voyant débarquer Dumbledore.

Je contins le sourire qui fleurissait sur le bord de mes lèvres. Comme la jeunesse se focalisait sur des détails, au lieu de se concentrer sur les éléments importants. Ma laideur me discréditait tellement aux yeux de ces adolescents qui me voyaient en coupable idéal, juste parce que j’étais intransigeant avec eux.

Granger étouffa un cri stupéfait, lorsqu’elle remarqua ma présence et les deux autres pivotèrent, terrifiés par ma seule présence.

- Bonjour. Vous ne devriez pas rester à l’intérieur avec un beau temps pareil.

- Nous étions…, commença le Survivant.

- Vous devriez faire attention, l’interrompis-je, la voix mortelle. A vous voir comme ça, tous les trois, on dirait que vous préparez un mauvais coup. Et Gryffondor ne peut pas se permettre de perdre encore des points, n’est-ce ?

Ma petite vengeance possédait une saveur particulière qui ne manquait pas de me régaler. Néanmoins, je n’ignorais pas le devoir que Dumbledore m’avait confié et je mis en garde le fils de mon ennemi d’enfance :

- Je vous préviens, Potter. Si vous recommencez à vous promener la nuit dans les couloirs, je veillerai personnellement à ce que vous soyez renvoyé du collège. Bonne journée.

J’expédiai Potter et ses deux acolytes à l’extérieur, leur mine ne m’inspirant guère confiance. Ils conspiraient et le fait qu’ils soient informés de l’existence de la Pierre philosophale ne me rassurait nullement. J’avais promis à Dumbledore de protéger le fils de mon ennemi contre les agissements de Quirrell mais pas contre lui-même et ses idées saugrenues. Le Gryffondor avait l’art de se fourrer dans toutes les situations périlleuses et en ressortait l’ego de plus en plus disproportionné. Dans moins d’une année, il serait aussi imbu de sa personne que son père.

J’espérais que la menace du renvoi ferait effet mais j’en doutais. Potter s’occupait d’un peu trop près des affaires du château et, s’il me soupçonnait - avait-il réellement tort de me voir en possible traître -, il n’en demeurait pas moins une cible de choix pour mon collègue de Défense contre les forces du Mal. S’offrir la tête de Harry Potter en trophée serait une belle preuve de puissance, le Seigneur des Ténèbres ayant lui-même échoué dans cette tâche.

 

 

- Tue-le !

Je stoppai brusquement ma progression et Dumbledore, soudain conscient d’avancer seul, pivota vers moi. Son œil bleu interrogeait et je ne pus lui fournir d’explication cohérente. Je n’étais plus un lâche. Aucune peur ne possédait le droit de me tétaniser au-delà de la raison. Mais cette voix, de l’autre côté du battant brûlant, me paralysait.

- Tue-le !

            Ces inflexions, comme une scie rouillée frottant contre un caillou, m’avaient un jour promis la mort, en aparté. Je suffoquai et le vieux directeur se précipita sur moi, alors que mes jambes se dérobaient sous mon poids. Le poids de la terreur.