Comme une Ombre
Sombre Mangemort
« Je
ne veux pas que la mère pardonne au bourreau ; elle n’en a pas le droit.
Qu’elle lui pardonne sa souffrance de mère, mais non ce qu’a souffert son
enfant déchiré »
d’après F. DOSTOIEVSKI, Les Frères Karamazov
Prologue
Lord Voldemort posa la main contre
ma joue, en un geste doux, avant de la glisser jusqu’à mon cou, pour me
contraindre à plier la tête. Je courbai l’échine sous cette pression
conciliante.
Nous
n’étions qu’à deux, à l’intérieur de son salon chaleureux.
- Maintenant, me dit-il, la voix
suave.
Je m’agenouillai devant lui, prêtant
mon serment d’allégeance. Entièrement, je me soumettais à sa puissance.
D’un geste lent, je découvris mon
avant-bras gauche, là où il inscrirait la preuve de notre lien. Il pointa sa
baguette magique sur ce morceau de chair blanche qui s’offrait à son autorité.
La douleur me fit monter les larmes
aux yeux et je fermai les paupières, pour les empêcher de couler. Chaque
courbe, chaque ligne me brûlait et m’entaillait.
J’étais en nage, à moitié
inconscient, quand il eut terminé d’apposer son sceau dans ma peau. Il
m’allongea sur le sol dallé et murmura :
- Bientôt, tu n’auras plus mal.
Sa promesse me calma et les
tremblements qui m’agitaient cessèrent.
Je
laissai filtrer mon regard à travers mes cils pour le voir, penché au-dessus de
moi, père réconfortant et inquiet.
Il rabaissa la manche de ma robe de
sorcier, dissimilant la marque qu’il venait de graver, et déposa des doigts
apaisants à l’emplacement de mon cœur.
Je m’endormis, bienheureux, enfin.
Chapitre 1
Le goût de la
vengeance
« Etait-ce
de la vengeance ?
- Ma
vengeance ».
Quand le carillon de la sonnette
retentit, je sursautai. Je n’attendais personne. Jamais on ne venait me rendre
visite. Les autres disciples de Lord Voldemort ne se donnaient pas la peine de
frapper ou d’activer la sonnerie, avant d’entrer dans le hall majestueux de la
demeure des Prince. Aussi, j’étais intrigué en ouvrant la porte.
- Monsieur Severus Rogue ?
demanda un policier moldu, en me dévisageant.
Ma gorge s’assécha. J’aurais dû deviner
que les représentants de la loi viendraient me poser des questions, sur la mort
de maman. Heureusement que je portais un simple pantalon, avec un T-shirt à
manches longues, et non une robe de sorcier !
- C’est moi, soufflai-je.
Je gardais le battant à moitié
fermé, de peur que l’homme n’envahisse mon espace.
- Puis-je entrer ? J’ai
quelques petites choses à éclaircir avec vous.
Je hochai affirmativement la tête.
Je n’avais d’autre choix que de coopérer, pour ne pas attirer l’attention sur
moi.
L’officier fit signe à une autre
personne qui se trouvait dans sa voiture de fonction. Celle-ci sortit et, avec
horreur, je reconnus la silhouette inquiétante de mon père.
- Que me veut-il ?
m’inquiétai-je.
Le policier était déjà dans le
salon. Je le suivis, peu enthousiaste d’affronter mon géniteur.
- Des zones d’ombre à clarifier,
reprit-il. Puis-je ?
Il désignait le canapé défoncé que
j’avais trouvé dans une brocante et, sans attendre ma réponse, s’y installa, de
même que mon père. Celui-ci ne posait pas le regard sur moi. Il émanait de tels
relents de peur qu’il en était fétide.
- Votre mère est décédée, suite à
une blessure à la tempe, commença le policier. Etes-vous au courant ?
- Oui.
Je ne pouvais m’asseoir, soucieux de
la suite des évènements. Il n’allait quand même pas me coller ça sur le
dos ?
- Etiez-vous là au moment des
faits ?
Il s’empara d’un petit calepin sur
lequel il se mit à griffonner.
- Oui.
- Racontez-moi, m’enjoignit-il.
Lui raconter ? Pour quoi
faire ? Mon père n’avait-il pas été capable de dire que c’était un
accident ? Qu’elle avait glissé sur du carrelage mouillé et qu’elle
s’était cognée contre la table ?
- Etes-vous certain de cela,
Monsieur Rogue ?
Je ne m’étais même pas rendu compte
que j’avais pensé à voix haute.
- Oui. Il me semble que c’est cela.
- Etes-vous conscient que votre mère
n’est pas morte sur le coup et qu’elle aurait sans doute pu être sauvée, amenée
à temps à l’hôpital ?
Toute couleur déserta mon visage et
je chancelai. Je me retins au mur qui se trouvait à côté de moi. Le policier
s’était déjà à demi dressé, pour me venir en aide.
- Non, avouai-je. Il m’a dit qu’elle
était morte.
Et je désignai l’horrible personnage
qui m’avait engendré.
L’’enquêteur interrogea mon père du
regard. Ce dernier ricana méchamment. Pensais-je vraiment que sa force ne me
faisait plus rien ? Quel idiot ! Il m’effrayait encore.
- Cette vermine vous ment,
inspecteur, dit-il, prenant la parole pour la première fois. Je vous l’ai
dit : il a lui-même poussé sa mère – celle qui lui a donné la vie – contre
cette table. Il l’a tuée de sang froid.
- Il ne parait pas…
Mon père l’interrompit
sèchement :
- Vous l’avez entendu ? Il
invente des sornettes, pour tenter d’échapper à la justice.
Mes poings se serrèrent. Mes ongles
s’enfonçaient dans ma peau mais je n’en avais cure.
- Ce n’est pas vrai ! criai-je.
L’officier fronça les sourcils. Il
rangea son carnet et me tendit une carte que je pris, ébranlé.
- Vous viendrez me raconter votre
version des faits, monsieur Rogue. Au commissariat, demain neuf heures.
- Il ne viendra pas, gronda mon
père. Ce gosse, c’est le diable. Regardez-le, inspecteur. Mais regardez-le
donc ! Sa mère l’avait dit : nous ne savons pas de quoi il est
capable. Elle avait raison, la pauvre femme. Triste fin pour une créature si
chétive et bonne.
- Je vous en prie, monsieur Rogue,
calma le policier. Votre fils était bel et bien là où vous nous l’aviez dit.
Cela m’étonnerait qu’il ne veuille pas coopérer.
Et il se tourna vers moi.
J’acquiesçai. Ce monstre essayait donc que je sois accusé du meurtre de
maman ? Oh oui ! J’irais au commissariat, ne fusse que pour le
plaisir de dire toute la vérité sur cet homme infâme. Et s’il ne me croyait
pas, ce Moldu, je pourrais fuir, en transplanant, en lançant des sorts. Lord
Voldemort me recueillerait, me protègerait. Lui était mon père.
Je ne raccompagnai pas les deux
hommes, dès qu’ils prirent congé de moi, tremblant de tous mes membres. La
colère et la haine se mélangeaient dans mes entrailles, m’injectant un goût
amer dans la bouche.
Le bureau de police était un
bâtiment vétuste et miséreux, dans le Londres des bas-fonds. Il fut aisé de
trouver l’inspecteur qui m’y avait « invité ».
- Monsieur Rogue !
s’exclama-t-il, en fermant la porte derrière moi.
L’impression de tomber dans un
guet-apens me parcourut la colonne vertébrale et c’est très raide que je
m’assis sur la petite chaise que le policier me désignait.
- Nestor Cordier, se présenta-t-il.
Il ne l’avait pas fait quand il
était venu m’importuner chez moi.
- Que voulez-vous ?
demandai-je.
Je ne tenais pas à m’éterniser dans
cet endroit.
- Comme je vous l’ai dit hier, le
décès de votre mère est assez nébuleux. Nous devons le clarifier.
Je haussai les épaules. Avant la
veille, je ne m’en étais plus préoccupé. Maman était morte, certes, mais je ne
pouvais rien y faire. Pourtant, cette nuit, je n’avais pas fermé l’œil. Il
avait dit que ma mère n’était pas morte sur le coup, qu’elle aurait pu être
sauvée. J’aurais sans doute dû vérifier les propos haineux de mon père mais sur
le moment, je l’avais sincèrement cru quand il m’avait hurlé tout son écœurement.
- Son agonie a été lente et pénible,
chuchota Cordier. Ce qui était sans doute un accident est devenu un meurtre,
mon garçon.
- Je ne suis pas « votre garçon »,
sifflai-je. Posez-lui donc la question !
- A votre père ? Mais je l’ai
fait. Après avoir violemment poussé votre mère, qui s’est ouvert le crâne, vous
avez assommé votre père, lui interdisant toute chance de sauver son épouse.
- C’est un mensonge, grondai-je, la
voix plus basse qu’un murmure.
L’enquêteur se cala confortablement
dans son fauteuil miteux.
- Dites-moi la vérité, dans ce cas.
Votre vérité.
- Mon père, commençai-je, tremblant,
mon père. Ce monstre. Il nous battait jusqu’à ce qu’il soit épuisé de donner
des coups. Il a fait de nous des créatures serviles et pitoyables.
Oh, je la tenais ma vengeance. Je le
lisais sur le visage de ce Moldu fat et crédule. Il me croyait, moi, le
misérable vermisseau qui avait rampé son enfance entière.
- Le jour où ma mère est morte, je
rentrais à la maison, après dix mois passés dans un collège. Il m’a giflé
tellement fort que j’ai basculé. Maman est tombée, derrière moi. Et j’ai vu le
sang. Tout ce sang.
Un faux sanglot naquit dans ma
gorge. Je tenais le policier dans le creux de ma main.
- J’ignorais cela, se désola-t-il.
-
Mon père était devenu fou. Il m’a roué de coups, pendant des heures, m’a-t-il
semblé. Il m’a fait croire qu’elle était morte. Il ne voulait pas la sauver.
Quand j’ai repris connaissance, je me suis enfui, la peur au ventre.
- Mon pauvre enfant.
Il me tapota la main, comme si cela
pouvait changer quelque chose. Pour la première fois, j’avouais ouvertement que
Père m’avait battu. Mais aucun soulagement n’accompagnait ce flot de paroles.
Parce que je ne le faisais que pour une raison : qu’il paie.
- Nous allons l’arrêter, pour ce
qu’il vous a fait subir. Et pour l’homicide de votre mère.
Je pris mon air le plus affolé et je
dis précipitamment :
- Ne lui dites pas… Ne lui dites
pas…
- Vous devrez témoigner au tribunal.
L’homme semblait navré de m’imposer
cela, sans comprendre à quel point je jubilais.
- Alors, oubliez tout. Je ne veux
plus le voir. Jamais !
- La loi…
Je me redressai, prêt à partir. Au
moment où je tournais la poignée, l’inspecteur dit :
- Un témoignage écrit devrait
suffire. Votre père sera en prison durant une longue période.
Victorieux, je me tournai vers
l’homme. Je lui fis un sourire tremblant, reconnaissant.
- Tout ce que je désire, c’est qu’il
soit loin de moi, monsieur l’agent.
Nestor Cordier m’en donna sa parole.
- Vous auriez pu le tuer.
- Je suis désolé, Mon Seigneur.
Je tressaillis devant la lueur déçue
qui dansait dans le regard de Voldemort. Il se leva et passa à côté de moi,
attardant une main lourde sur mon épaule maigre. Je tournai la tête pour garder
le contact visuel.
J’avais raconté au Lord Noir ma
rencontre avec le policier et ce qui en avait résulté. Un bref instant, j’avais
été fier de ce que j’avais accompli : mon géniteur payait au centuple ce
qu’il m’avait fait subir. Il pourrirait des années dans une cellule morne et
grise. Seul.
- Il est temps de parfaire votre
éducation, Severus. Il est temps.
J’ignorais ce qu’il sous-entendait
par là mais je n’avais aucune crainte. Le Seigneur des Ténèbres m’aimait comme
un fils. Il me dirigerait vers le chemin de
- Je vous ai promis la vengeance,
enfant.
Il s’agenouilla devant moi, pour
être à la même hauteur. Ses iris étaient plongés dans mes yeux. Il
m’hypnotisait.
- Votre vengeance sera à la hauteur
de vos dons. Grandiose.
Je laissai la phrase couler en moi,
jusqu’à ce minuscule endroit que je connaissais si peu avant ma rencontre avec
Lord Voldemort. Et ces paroles l’emplirent entièrement, ce petit cœur de
vermine graisseuse.
- Cher, cher enfant.
Mon maître se leva brusquement et je
le suivis du regard, attendant qu’il me permette de quitter les lieux. Lucius
Malefoy venait d’entrer dans la demeure et patientait derrière la porte close.
- Entrez Lucius, intima Voldemort.
L’œil polaire me congela sur place,
avant de suivre le mouvement du corps et de raser le sol.
- Monseigneur, salua Malefoy. Je
vous apporte ce que vous m’aviez demandé.
- Vraiment, Lucius, mon cher ami,
vous avez fait vite.
L’homme blond tendit un bijou. Je
vis Voldemort s’en emparer avec avidité et le dissimuler dans sa poche. J’avais
à peine eu le temps de discerner l’éclat de l’or et la forme d’une bague.
Le Seigneur des Ténèbres congédia
Malefoy d’un geste indolent de la main et revint vers moi.
- Pourquoi ne me confiez-vous
rien ? demandai-je, avant de me mordre la langue.
Je me permettais une remarque que je
n’aurais pas dû avoir. L’homme en face de moi me l’excusa d’un sourire sans
joie.
- Vous voulez travailler pour moi,
Severus ?
Je relevai ma manche, pour découvrir
- N’ai-je pas juré ? Mon
serment n’est-il que mots ?
- En ce cas, œuvrez pour moi.
Comme Lucius, je quittai le salon
sans un mot.
Chapitre 2
Retour dans la
crasse
« L’humiliation…
Tu la sens encore ?
- Elle me
brûle l’estomac ».
Mon carnet de notes affichait ses
« Optimal » avec fierté. L’écriture qui les avait couchés sur le
parchemin était élégante et soignée. Pas une bavure ou rature ne venait encombrer
les lignes parallèles. Chaque ASPIC que j’avais passé s’était soldé de
l’appréciation maximale, accompagnée des félicitations du jury pour les cours
de Défense contre les forces du Mal et de Potions Magiques. J’étais ce qu’on
pouvait qualifier de petit génie. Du moins, le dernier commerçant que j’avais
rencontré me l’avait assuré… avant de réfuter ma candidature pour le poste
qu’il proposait. Lui, ainsi que tous les autres, n’avait aucune nécessité de
quelqu’un comme moi. J’avais écumé toutes les rues du Chemin de Traverse, je
m’étais aventuré dans les venelles sombres de l’Allée des Embrumes. Mais ce que
j’étais, ou ce que je n’étais pas, ou ce que je laissais entrevoir de moi, ne
semblaient pas convenir. Pour personne. Refoulé, renvoyé ou ignoré, je quittais
chaque boutique visitée avec un peu plus de résignation. Le patron de Fleury et
Botts ne me jugeait pas assez présentable ; Ollivander n’avait pas besoin
d’un employé ; la marchande de Prêtaporter assurait que je n’avais pas le
profil pour vendre des vêtements. Les portes se refermaient une à une contre
mon nez crochu, balayant par la même occasion mon orgueil de surdoué. Cette
semaine ressemblait à un vaste champ d’échecs et, si je ne trouvais pas
rapidement de quoi subvenir à mes besoins, j’avais toutes les chances de mourir
de faim avant la fin de ce mois d’août. Sans revenu et sans économie, je
n’avais pas une noise devant moi.
- Attention ! cria une voix,
au-dessus de moi.
Mais l’avertissement arrivait trop
tard et je reçus un baquet d’eau usagée sur la tête. Horrifié, je touchai mes
cheveux poisseux de la crasse qu’il y avait sur les sols de l’appartement et je
levai les yeux vers la coupable.
- Désolée, pouffa la ménagère.
- Etes-vous folle ?!
grondai-je.
- Personne n’passe j’mais dans l’ruelle.
J’jette toujours mes eaux par l’ferniette.
- C’est immonde !
La silhouette haussa les épaules et
retourna dans les profondeurs de ses quartiers, au troisième étage de
l’immeuble vétuste.
- Tu fais dans les ordures,
maintenant, Servilus ?
J’aurais reconnu l’accent
sarcastique de Potter à des kilomètres à la ronde et je me raidis, au moment où
il passait à côté de moi. Accompagné de Lily Evans, il visitait le quartier
pauvre du Chemin de Traverse comme un seigneur décocherait un regard hautain
sur les terres dévastées de ses paysans.
- Oui, cette nouvelle coupe te va à
ravir.
- Laisse-le, siffla Evans, en
dégageant sa main des doigts possessifs de son compagnon.
- Tu n’es pas drôle, Lily, se
plaignit James sur le ton d’un enfant capricieux.
- Et toi, tu n’es qu’un gamin.
Des picotements parcoururent mon
avant-bras gauche, signe que Lord Voldemort désirait me voir. Discrètement, je
fis disparaître les traces de saleté qui jonchaient ma personne.
- Si vous le permettez, murmurai-je,
je vous abandonne à votre scène de ménage passionnante. D’autres
obligations – plus importantes – m’appellent.
Je ne leur accordai pas un seul
regard et, sans attendre, je transplanai. Je me retrouvai dans le salon du
Seigneur des Ténèbres. Mon maître était debout et me tournait le dos. Quand il
m’entendit, il pivota vers moi et je m’agenouillai, humblement.
- Mon Seigneur.
- Pas vous, murmura le Lord, en me
faisant signe de me redresser.
Il me désigna le fauteuil que
j’occupais habituellement et je m’y assis, attendant ses indications. Il me
détailla un bref instant.
- Boirez-vous quelque chose,
enfant ? questionna-t-il.
Ses longues robes sombres
s’approchèrent d’un buffet et il se versa de l’eau.
- Non merci, Mon Seigneur.
Quand il s’installa en face de moi,
ses doigts enserraient le verre plein avec force.
- Avez-vous reçu vos
résultats ?
- Mes résultats ? m’étonnai-je.
Ah, oui, les ASPIC !
Il m’avait fallu plusieurs secondes
avant de comprendre de quoi il parlait. Il ne me tint guère rigueur de cette
lenteur d’esprit et je lui tendis le courrier reçu le matin même.
- Excellent, me félicita Voldemort.
Avec un tel diplôme, le monde s’ouvre à vous.
- Non, pas vraiment.
L’amertume transparaissait dans ma
voix. Je me mordis la langue face à ma faiblesse. Ennuyer mon maître avec de
telles préoccupations était la dernière chose souhaitée.
- Pourquoi ?
Je n’avais plus le choix : je
devais parler.
- Si cela continue, je serai obligé
de vendre ma maison.
- Ce serait regrettable, Severus.
Elle appartenait à votre famille. C’est l’héritage des Prince.
- Je sais.
Je m’enterrai le visage dans les
mains, honteux.
- Vous n’avez pas exploré toutes les
possibilités qui s’offraient à vous, Severus. Et j’ai une proposition à vous
faire.
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine
et je repris espoir. Le Seigneur des Ténèbres me fournirait une solution à mes
problèmes. Je le regardai, avide.
Il se redressa, abandonnant son
siège, et s’approcha de l’unique fenêtre de la pièce. Comme je lui tournais le
dos, je ne faisais qu’entendre.
- Albus Dumbledore détient quelque
chose qui m’appartient, commença-t-il.
Son ton était âpre et je frissonnai.
Je percevais la haine à travers la moindre de ses paroles.
- Mais j’ignore où mon bien est
caché.
J’avais du mal à saisir le lien
entre mon problème et ce que mon seigneur disait mais j’avais confiance en lui.
En temps utile, il m’expliquerait.
- Allez donc vous présenter à
- Au pub ? me crispai-je.
Je n’avais pas quitté la terreur
paternelle pour entrer à nouveau dans l’antre terrifiant d’une taverne. C’était
au-dessus de mes forces. Je me remis sur mes jambes, me dévissant dans la
direction de Voldemort. Pourquoi ?
- Le propriétaire est le frère de Dumbledore,
m’annonça-t-il, comme s’il avait lu dans mes pensées.
- Je l’ignorais, soufflai-je.
Les semelles de mes vieilles
chaussures étaient clouées au sol et je n’esquissais pas un geste.
- Ce vieux fou ne quitte jamais
Poudlard ! s’emporta Voldemort, en faisant volte-face. Il est impossible
de l’espionner !
A grandes enjambées, il engloutit
les quelques mètres qui nous séparaient et ses doigts agrippèrent mes épaules.
Sa bouche n’était qu’une fine ligne dure.
- Abelforth Dumbledore connaît
certainement tous les secrets de son frère. Ou une grande partie d’entre eux.
- Mais…
Je m’interrompis en lisant la
détermination dans le regard noir qui était plongé au fond du mien.
- Vous êtes intelligent, Severus.
Vos dons en Occlumencie vous permettront de cacher vos véritables motivations.
Vous en êtes capable.
- Je ne sais pas si…
Je ne terminai pas ma phrase, alors
que je sentais la chaleur de mon maître me quitter. Il s’éloigna.
- Ne m’aviez-vous pas dit que vous
étiez digne de confiance, Severus ?
Il ne prenait pas la peine de me
regarder et mon cœur se serra.
- Bien sûr que oui ! Vous
pouvez compter sur moi, Mon Seigneur. Jamais je ne faillirai.
- Vous savez ce qu’il vous reste à
faire, dans ce cas. Je veux retrouver mon journal.
L’entretien était clos, tout dans la
posture droite de Lord Voldemort le criait. Je posai le genou contre le sol et
je transplanai dans ma demeure dénudée, l’esprit en ébullition.
- Tu commences ce soir. A temps
plein. Sept jours sur sept. Si tu veux un jour de congé, faut le demander une
semaine à l’avance. Compris ?
C’était on ne peut plus clair. Le
bagne, à côté, devait être un monde rose et peuplé de gentils petits êtres
colorés. Je hochai affirmativement la tête.
- Ce sera un galion et dix-sept
noises par jour. Salaire non discutable.
Je n’avais pas le choix de toute
façon. Pour deux raisons : la première parce que gagner cette misère
valait mieux que rien du tout ; la seconde était les volontés de mon
maître. Je ne voulais pour rien au monde le décevoir. Jamais.
- Une chambre sera à ta disposition,
si tu désires loger sur place. Ce que je ne peux que te conseiller.
Dans ce cas, je supposais qu’il me
fallait obtempérer. J’acceptai l’offre et Dumbledore, illustre frère de celui
qui avait vaincu Grindelwald, me sourit. Sa bouche se tordit et son menton
volontaire prit une courbe qui ne m’était pas inconnue. Je tressaillis.
- Profite de tes dernières heures de
liberté, mon garçon. Après, c’est le boulot.
Je le saluai et quittai la taverne
crasseuse, la nausée au bord des lèvres. L’endroit était aussi sombre et
encrassé que le pub de mon géniteur. La même poussière ancestrale maculait les
fenêtres, les rendant tristement opaques. Les tables avaient la même couleur
indéfinissable et les clients – tous des sorciers – possédaient ce même éclat
malveillant et gorgé d’alcool que ceux qui hantaient ma jeunesse.
Mon
regard se perdit dans l’immensité grise de cet été sans soleil et je serrai les
poings. Je m’étais pourtant juré de ne plus mettre les pieds dans ce genre
d’endroit ignominieux, esclave de mes propres choix. J’allais à nouveau tremper
les mains dans la vaisselle dégoûtante, servir des bouteilles hallucinogènes et
réclamer des sous qui ne viendraient qu’après nombre d’insultes et de crachas. Etais-je
donc condamné à vivre dans cette fange, jusqu’à plus soif ? C’était cela,
survivre ? Mourir aurait été plus glorieux mais je n’avais pas l’âme d’un
martyr.
Oh,
mon cher Seigneur, c’est pour vous que je redeviens cet insecte rampant que je
ne désirais plus être !
Chapitre 3
L’amère solitude
« Qu’as-tu
ressenti, à ce moment-là ?
- Que je
touchais le fond d’un puits ».
Je déposai le dragonbulle sur le
comptoir et je réclamai les quelques mornilles que le client me devait. Je
faisais ce travail mécaniquement, sans réfléchir. Je ne voulais pas penser à ce
que j’étais contraint de réaliser. Plonger les mains dans la vaisselle
crasseuse, m’agenouiller sur le sol poussiéreux, nettoyer des chambres
insalubres. Je me rabaissais, encore plus bas que ce que Père m’avait écrasé.
Les deux premières semaines, je m’étais laissé engloutir par les souvenirs
gluants d’une enfance que j’avais espérée tuée en même temps que maman.
Maintenant, alors que l’automne frappait à la porte de la taverne, par
bourrasques froides, je me déchargeais de mon lourd passé, en réflexions amères
et fielleuses.
- Débarrasse la table trois,
gamin ! me héla Abelforth Dumbledore, de l’autre côté de la salle.
Je rougis, alors que tous les
regards se tournaient vers moi. Je détestais être le centre d’intérêt et mon
patron avait l’art de m’y installer, sans délicatesse. J’empoignai le plateau
vide, la morosité peinte sur mon visage blafard. Les verres abandonnés
rejoignirent les autres dans l’eau savonneuse, attendant d’être rangés dans les
armoires branlantes. Les clients ressemblaient à s’y méprendre à ceux qui
croupissaient dans la taverne de Père. S’ils n’avaient pas été sorciers,
j’aurais sans doute retrouvé des têtes familières. Les rires gras se
mélangeaient aux toux rachitiques et les cris excédés succédaient aux
chuchotements conspirateurs.
- Va chercher des bouteilles de bière-au-beurre,
intima le tenancier. Il n’y en a plus.
Je soupirai, m’exécutant de mauvaise
grâce. A l’intérieur de la cave, je me heurtai à l’œillade translucide du
fantôme qui hantait les lieux.
- Bonsoir, Severus Rogue, me
salua-t-il de sa voix gutturale.
Je ne lui avais jamais révélé mon
nom et j’ignorais comme il l’avait appris, lui qui ne quittait pas les
réserves. Il avait fait de la cave sa résidence d’éternité, se dispensant même
de l’autorisation du propriétaire.
- Bonsoir, répondis-je.
Je ne désirais pas m’attarder. Les
yeux morts me mettaient mal à l’aise. Pourtant, des fantômes, j’en avais côtoyé
pendant sept années, à Poudlard. Mais contrairement à ceux de ma scolarité,
celui-ci était sans couleur. D’un gris transparent, il n’en paraissait pas
moins hermétique. Couvert de pied en cap, la partie inférieure de son visage
était dissimulée par un voile. Sa main inconsistante tenta de dégager les
débris d’une vieille étagère qui avait rendu l’âme durant l’après-midi. Ses
doigts traversèrent la matière solide et le mort eut un soupir d’impuissance.
- Je peux le faire, lui assurai-je.
D’une simple formule marmonnée, je
fis disparaître les fragments encombrant le passage, avant de me rendre compte
que je venais d’utiliser
- Ces bouteilles, elles viennent,
oui ou non ?
- J’arrive.
Légèrement tremblant, je m’emparai
de quelques bières-au-beurre et je remontai l’escalier quatre à quatre,
ignorant les yeux pâles qui me suivaient silencieusement, une question muette
dans leur éclat sans vie.
Dans la petite pièce qui me servait
de chambre, il y avait à peine la place pour un lit et un lavabo. J’avais eu
mille difficultés pour intégrer un chaudron de modèle deux et quelques
ingrédients indispensables à la fabrication de potions soignantes et
apaisantes. Depuis que je logeais à
Il était plus de deux heures du
matin – le samedi, le pub fermait tard – et il me fallait encore préparer la
potion de Somnolis. Je remplis le chaudron d’eau bouillante, jetant les plantes
à trois minutes d’intervalles chacune. Dans moins d’une heure, je pourrais
dormir à poings fermés.
J’entrebâillai la tenture de la
minuscule fenêtre, pour regarder la cour inondée. Il pleuvait sans discontinuer
depuis près de deux jours, rendant les rues pavées glissantes et les sentiers
boueux.
Plus qu’une demi heure avant que la
potion soit prête.
J’aurais tant aimé économiser pour
restaurer la maison des Prince. Je n’y avais plus été, depuis que je
travaillais pour Dumbledore et je me demandais comment elle était. Durant le
premier mois qui avait suivi mon retour de Poudlard, je m’étais forcé à déterrer
les mauvaises herbes et à dégager l’allée. Tout redeviendrait bien vite un lieu
laissé à l’abandon.
Plus que dix minutes d’attente.
Je me demandais ce que faisait Lord
Voldemort. Pas une seule fois il ne m’avait contacté, alors que je me languissais
de sa présence protectrice. Sa bienveillance me manquait, plus que je n’osais
me l’avouer.
Je fermai les paupières en avalant
une gorgée du breuvage préparé et je m’étendis sur ma paillasse.
J’aurais voulu entendre le son de la
voix de mon maître.
- Le professeur Dumbledore ne vient
jamais ?
Mon employeur me retourna une
œillade intriguée et je me giflai mentalement pour mon manque de subtilité.
- Tu dois le voir ? questionna
la voix bourrue.
- N… non.
Je rougis sous l’éclat scrutateur et
je détournai le visage, mettant beaucoup d’ardeur à la vaisselle que je
décrassais.
- Je peux le faire venir, si tu
veux, garçon, proposa le barman.
La taverne était vide à cette
heure-ci de la matinée. Aucune échappatoire ne me sauverait.
- C’était une question anodine.
- Rien n’est anodin, chez toi,
gamin.
Et il renifla dédaigneusement. Il
quitta le comptoir, me soulageant de sa présence inquisitrice, et je rattrapai
ma respiration qui s’était bloquée dans le fond de ma gorge. Il n’avait certes
pas la puissance magique du directeur de Poudlard mais il était néanmoins d’une
rare clairvoyance. Sa silhouette avait à peine disparu que je sentais le
picotement de
Avant même de voir où je me
trouvais, je m’agenouillai.
- Debout !
La note froide me coula dans le dos
et je me glaçai de l’intérieur. Je me redressai et je me tournai vers
Voldemort. Il m’étudiait de l’éclat rouge qui s’était accentué dans la noirceur
de ses iris.
- J’ai attendu, Severus,
chuchota-t-il. J’ai attendu et je me suis impatienté.
Le murmure me tordit les boyaux
d’une peur dont je ne comprenais pas le sens. Il n’y avait même pas une once de
menace dans le ton polaire.
- Deux mois se sont écoulés,
Severus. Où étiez-vous, tout ce temps ?
J’avalai ma salive avec difficulté.
Ma voix était rauque quand je pus enfin l’utiliser :
- Là où vous m’aviez ordonné de me
trouver. A
- Je n’ordonne pas ! gronda
Voldemort.
Je sursautai de cette soudaine
apprêté et mes ongles s’enfoncèrent dans les paumes de mes mains,
douloureusement.
- Je ne voulais pas…
- Me contrarier ? me
coupa-t-il, doucereux.
Il s’approcha silencieusement et ses
longs doigts fins s’enroulèrent contre mon épaule. Ils pesaient lourds, bien
plus qu’ils n’auraient dû.
- Oui, soufflai-je.
Un sourire à peine ébauché dévoila
la blancheur de ses dents. La pression de sa main m’obligea à avancer de deux
pas, pour ne plus être qu’à quelques centimètres de lui. Je ne pouvais
détourner le regard et je le laissais plonger dans les profondeurs de mon âme.
- Rien, conclut-il finalement. Il
n’y a rien.
- Je suis désolé.
Je n’étais pas parvenu à découvrir
la cachette du livre réclamé. J’avais honte de cet échec qui me dépréciait aux
yeux de mon maître.
- Vous êtes trop jeune, déclara-t-il
en me repoussant d’une chiquenaude. Vous n’étiez pas prêt pour ce travail.
Mon cœur se serra, formant un petit
tas souffreteux au fond de ma poitrine. L’homme s’assit dans l’unique fauteuil
de la pièce.
- Non, contredis-je.
Cela sonnait pathétique et les
sourcils sombres se haussèrent avec amusement. Mes joues s’empourprèrent.
- De toute façon, dit-il, je ne peux
faire marche arrière. Pas plus que vous, Severus. Avant la fin de l’année,
j’exige des avancées à vos recherches.
- Je ferai ce que je peux.
- Plus que cela, enfant. Bien plus
que cela.
Le Lord Noir me fit signe de
m’approcher de lui, ce que je fis avec empressement. La lueur écarlate avait
disparu, cédant sa place au velours noir. Je tombai lourdement sur mes rotules
et Voldemort étala une main douce contre mon cou. Je posai la tête sur ses
genoux paternels, miséricordieux.
- Tant d’espoir pèse sur vos
épaules, enfant, fit-il d’une voix à peine audible. J’attends de vous de si
grandes choses.
Je fermai les paupières, me laissant
bercer par le son harmonieux, toute la tension qui m’avait étreint se résorbant
d’un coup. Mes poings se détendirent et je sentis un peu de sang couler entre
mes articulations.
- Vous ne me décevrez pas, n’est-ce pas, enfant ?
- Non, Mon Seigneur. Jamais.
Je relevai le visage, pour soutenir
ses pupilles étrécies, et il l’entoura de ses mains pâles et élégantes.
- Jamais ?
- Je le jure. Jamais.
- Un grand mot entre des lèvres si
jeunes.
Mes cils voilèrent mes pensées et Voldemort
me libéra. Je me remis sur mes pieds.
- Je ne me souviens pas avoir été
jeune, le détrompai-je.
Le Seigneur des Ténèbres masqua un
sourire d’indulgence et il me permit de me retirer, me faisant promettre de
revenir, dans un mois, avec les renseignements attendus.
Il faisait noir au-dehors. Combien
de temps s’était-il donc écoulé, alors que je me trouvais dans la tanière de
mon maître ? Je poussai la porte du pub, m’attirant le regard bleu
d’Abelforth Dumbledore qui se précipita vers moi.
- Où étais-tu ? me pressa-t-il.
- J’avais besoin de prendre l’air.
Je mentais avec un aplomb acquis au
cours de mes sept années d’études. J’allais contourner mon patron quand il
s’empara de mon poignet.
- Lorsque tu sors, tu me préviens.
Il me semblait que c’était clair, quand je t’ai engagé.
Les yeux butés, le nez crochu et le
menton en forme de pioche me pétrifièrent de terreur et je blêmis. L’espace
d’une demi seconde, les traits de mon père se superposèrent à ceux de mon
employeur. Je me dégageai violemment et je reculai de plusieurs pas. Dumbledore
fronça les sourcils et je revins à l’instant présent.
- Désolé, marmonnai-je, en prenant
ma place derrière le comptoir. Cela ne se reproduira plus.
Le vieillard était tellement
stupéfait de ma réaction – je le lisais sans peine sur sa face longue – qu’il
ne rajouta rien. Moi-même, j’avais du mal à la comprendre. Nestor Cordier ne
m’avait-il pas assuré que mon père pourrirait en prison, pendant au moins les
cinq ans à venir, pour homicide involontaire ? Je n’avais plus aucune
crainte à avoir. J’étais en relative sécurité. Le fait de me rendre à l’Impasse
du Tisseur et dans la maison de mon enfance avait sans doute ravivé des
souvenirs pénibles qui s’étaient assoupis dans le fond de mon âme mais déformer
le visage de Dumbledore, au point de retrouver les rides terrifiantes de mon bourreau
n’avait aucun sens.
D’un geste sec, j’empoignai un verre
et je l’essuyai rudement, me fustigeant de ma propre peur infondée.
Chapitre 4
Noël, oh triste
Noël
« Les
enviais-tu, ces vies ?
-
Non ! Oui, peut-être… ».
Je rajustai le paquet sous mon bras,
alors que des enfants me bousculaient. Ils jouaient dans la neige, courrant
l’un après l’autre avec des éclats de rire qui m’écorchaient les oreilles. Noël
approchait et les écoliers avaient quitté Poudlard pour rentrer dans leur
foyer, le temps des fêtes de fin d’année. Les commerçants de Pré-au-Lard,
depuis plusieurs semaines, avaient orné leurs façades de sapins, habillés de
boules multicolores, et de guirlandes. Une grimace de dégoût me tordit la
bouche et je m’engouffrai à l’intérieur de
- Tu as trouvé ? demanda
Dumbledore.
Je lui tendis le sac et il émit un
grognement d’approbation. Le vieillard m’avait obligé à me rendre chez le
confiseur, pour acheter quelques sucreries qu’il destinait à son frère.
- Il vient ce soir, m’expliqua-t-il,
l’accent bourru. Si je n’ai pas son cadeau de Noël, il risque de bouder.
J’avais des difficultés à imaginer
Albus Dumbledore en proie à la bouderie mais je m’abstins de le dire à mon
employeur qui rangeait le présent dans le fond d’une armoire. Quand il se
tourna vers moi, son œil clair brillait d’intérêt.
- Quoi ? questionnai-je, mal à
l’aise.
- Tu as quelque chose de prévu, pour
les fêtes ? Tu les passes en famille ?
Evidemment. Quelle question
ridicule ! Après avoir apporté quelques oranges à mon père, en prison,
j’irais pleurer toutes les larmes de mon corps sur la tombe de ma mère.
- Non, répondis-je, aigre.
- Vraiment ? Tu n’as
personne ?
L’entrée tonitruante d’une personne
à la taille gigantesque me garda de répondre à la question compatissante de mon
patron. Les joues rougies, je m’avançai près du nouveau venu. J’avais à peine
fait deux pas que je reconnaissais la silhouette engoncée et hirsute de Rubeus
Hagrid, Gardien des Clefs et des Sceaux de Poudlard. Il avait l’air aussi
étonné que moi.
- Que faites-vous là ?
s’exclama-t-il.
Le tutoiement avait cédé le pas au
« vous », plus formel et approprié. Je n’étais plus un enfant et
j’avais quitté Poudlard, six mois plus tôt.
- Je travaille ici, marmonnai-je,
sans fierté.
Hagrid passa une main calleuse dans
sa barbe noire et commanda une bière-au-beurre. Tout le temps que je
travaillai, ses bons yeux me suivirent en silence. Lorsque je revins pour la
cinquième fois, à sa table, je sifflai :
- Arrêtez cela !
- Quoi ? demanda-t-il, surpris.
- De me regarder comme cela. Je ne
supporte pas.
Derrière la masse sombre, son visage
s’empourpra. Il gigota inconfortablement sur le tabouret qui menaçait de rendre
l’âme sous son poids.
- Un gars aussi malin, ici, se
désola le demi-géant.
Il secoua la tête avec fatalisme et
je lui aurais bien fait manger sa chope, en priant pour qu’elle l’étrangle.
- Je me sens très bien, dans cet
endroit. Ne m’avez-vous pas suggéré vous-même que je travaille dans une
taverne ? ironisai-je.
- Chez ton père, oui, déclama-t-il,
avec un large mouvement du bras que j’eus à peine le temps d’éviter pour ne pas
être assommé. En attendant mieux…
- Mon père est en prison,
répliquai-je pompeusement. Et je suis très bien ici.
Il n’avait qu’à regarder mon teint
cadavérique, mes traits anguleux, mes cheveux sales et les cernes sous mes yeux
fuyants. Alors, en effet, il verrait à quel point j’étais à ma place dans ce
lieu malpropre.
- Voulez-vous autre chose à
boire ?
- Hagrid ! s’exclama mon
employeur. Quel bon vent vous amène chez moi ?
- Abelforth. Heureux de vous voir.
J’ai quelque chose pour vous.
Le garde-chasse me coula un regard
de biais qui signifiait clairement qu’il m’était conseillé de m’éclipser.
Dumbledore le comprit aussi et il m’intima :
- Des clients viennent d’arriver,
mon gars. Va donc les servir.
Enrageant de ne pouvoir assister à
leur conversation, je m’exécutai, tendant néanmoins l’oreille, espérant capter
quelques bribes de leurs paroles. Si l’un des hommes de confiance du directeur
de Poudlard venait parler au frère de celui-ci, cela devait être important.
D’une manière ou d’une autre, il me fallait entendre ce qui se disait. Je
devais ramener des informations à mon maître, sous peine de le voir entrer dans
la colère du mois dernier. Cette fureur qui m’avait tant effrayé et qui me
faisait encore me réveiller la nuit, en nage. Mais dans le brouhaha incessant
de la taverne, je ne pouvais discerner les voix qui m’intéressaient. De dépit,
je retournai vers le comptoir et je descendis à la cave, pour remonter
certaines boissons qui n’étaient plus en stock, au rez-de-chaussée.
Je me heurtai aux yeux translucides
du fantôme et je stoppai ma progression, à mi-chemin. Le regard m’interrogeait.
Encore une fois. Sans un mot.
- Je prends juste quelques
bouteilles, renseignai-je, maladroit.
Je n’arrivais à m’y faire. La
présence spectrale me dérangeait.
- Resterez-vous avec moi pour les
fêtes, Severus Rogue ? interrogea le mort, flottant à deux mètres de moi.
- Je… je ne sais pas. Peut-être…
- Dumbledore ferme toujours
- Je l’ignorais.
A grandes enjambées, je rejoignis le
fond de la cave et je m’emparai des flasques d’alcool. Le fantôme me suivait à
chaque mouvement.
- Vous êtes étrange, Severus Rogue,
conclut-il, après un examen minutieux de ma personne.
- Pas autant que vous, répliquai-je,
fâché.
Je ne supportais pas qu’on me juge
de cette façon, en scrutant mon visage laid et blafard.
- Je ne suis qu’un simple fantôme.
Derrière le voile qui lui recouvrait
la moitié du visage, j’étais certain qu’un sourire se dessinait.
- Depuis combien de temps êtes-vous
là ?
- Des siècles, peut-être,
répondit-il. Quand on est mort, on ne compte pas les années. Comptez-vous les
années, Severus Rogue ?
Je fronçai les sourcils et lui
passai à travers, sans lui répondre. Sa question me perturbait plus que je ne voulais
l’admettre, même si elle avait été dite sur un ton anodin. Que
sous-entendait-il par là ? Que j’étais une coquille vide, morte ?
- Stupide fantôme, marmottai-je, dès
que j’eus refermé la porte de son antre.
« Narcissa et Lucius Malefoy
sont heureux de vous inviter ce 24 décembre pour réveillonner, au Manoir
familial et ce, dès 20 heures ».
Un rictus m’échappa, tandis que je
relisais le carton d’invitation pour la cinquième fois, posté dans le parc
gigantesque, couvert de neige. La perspective d’être entouré des hôtes mondains
et richissimes de Lucius ne m’enchantait guère. Chichement vêtu, en solitaire,
je ferais figure d’elfe de maison. Je ne parvenais pas à me décider à frapper à
la porte au lourd battant élégamment décoré. Soupirant, je soulevai à demi le
bras et… la porte s’ouvrit.
- Severus ! s’enthousiasma
Narcissa, son visage angélique juste en face du mien. Je me demandais si vous
viendriez ou non.
C’était une façon détournée de dire
que j’étais en retard. Mais Narcissa avait trop d’éducation pour le dire
ouvertement.
- Bon Noël, murmurai-je.
- Entrez, il fait un froid
épouvantable, dehors.
Elle m’agrippa le bras et je me
raidis. Elle me fit pénétrer dans l’immense vestibule et sourit. Elle était
belle. Encore plus que dans mon souvenir. Je ne l’avais plus revue depuis le
jour de son mariage, contrairement à Lucius que j’étais amené à fréquenter
régulièrement.
- Pardonnez mon retard, dis-je, dans
un excès de civilités qui me surprit moi-même.
- C’est sans importance, nous
n’avions pas encore commencé le repas… Où est ce fichu serviteur ?!
pesta-t-elle.
- Dobby est ici, madame. Dobby
attend que le jeune invité présente son manteau à Dobby, Madame.
- Te voilà enfin, vile créature. Je
m’impatientais.
- Dobby s’excuse, madame.
C’était un elfe de maison, misérable
à souhait. Il ne portait qu’une horrible taie d’oreiller, pour tout vêtement,
et était sale à faire peur.
- Nous sommes en petit comité, vous
verrez.
D’un geste gracieux, elle m’intima
de me rendre dans le salon, que je connaissais pour y avoir séjourné, quelques
années plus tôt, et je croisai le regard de Lord Voldemort.
- Mon Seigneur, chuchotai-je.
- Nous vous attendions, Severus,
déclara-t-il, la voix neutre. Lucius a eu la délicatesse de vous inviter à sa
table.
Le blond Malefoy eut un sourire triomphal,
heureux d’être ainsi félicité par notre maître. Je détachai les yeux de la
silhouette sombre, pour faire le tour de la salle. Bellatrix et son mari,
Rodolphus Lestranges, un Serpentard de la même année que Lucius, étaient là,
ainsi que l’autre sœur de Narcissa, Andromeda. Elle tenait serré dans ses bras
un tout petit bébé qui gigotait sans cesse. Elle était seule.
- Je pars, dit-elle d’ailleurs, les
lèvres tremblantes.
Ses yeux clairs débordaient de
larmes à peine contenues et quand elle se leva, elle chancela.
- Oui, siffla Bella. Va-t’en !
On ne veut pas de gens comme toi, ici.
- Je suis ta sœur, Bella,
répondit-elle.
J’avais l’impression d’assister à
quelque chose qui aurait dû m’être dissimulé. Une vieille rancune familiale à
laquelle je n’avais pas à participer.
- Le Sang Impur que tu as dans les
bras me révulse.
- Le sang des Black coule dans les
veines de Nymphandora.
- Ne dis plus jamais ça ! se
déchaîna la cadette, se redressant de toute sa fureur indignée. Cette fille
d’enfant de Moldus n’a rien d’une Black. Ne souille pas notre lignée de tes
sacrilèges.
L’enfant se mit à pleurer, ses cris
stridents me perçant les oreilles. Je lui accordai une brève œillade,
compatissant de son triste destin. Encore un Sang Mêlé qui souffrirait des péchés
d’une mère. L’éclair rouge dans l’iris de Voldemort achoppa ma vue et je
clignai plusieurs fois des paupières. Quand je revins à la réalité, Andromeda
et sa fille étaient loin.
- Cette traîtresse de son sang,
cracha Bellatrix. Comment ose-t-elle venir ici ?
- C’est notre sœur, tempéra
Narcissa. Elle est venue pour nous présenter notre nièce.
- Ne l’appelle pas ainsi ! Je
ne veux plus rien entendre !
- Il suffit, intervint alors le ton
mortel de Lord Voldemort.
Les jacasseries stoppèrent net, à
mon plus grand soulagement. C’était plus que je ne pouvais en supporter. Les
disputes de femelles m’exaspéraient au plus au point. Bien que le terme
« femelle » ne conviendrait jamais à la beauté lumineuse de Narcissa.
- Passons à table, proposa Lucius,
en maître de maison irréprochable.
Je serrais le poing d’une rage qui
m’étouffait. J’avais été volontairement écarté, comme un enfant qu’on
réprimande parce qu’il n’a pas fait ce qu’on lui avait demandé. Mon maître
avait convié Bellatrix, Lucius et Rodolphus dans l’un des petits salons du
château et m’avait ordonné de rester là. Les bras ballants, j’avais suivi des
yeux leurs quatre silhouettes qui s’étaient éloignées. Pourquoi me punir
ainsi ? Je ne méritais pas cela.
En colère, meurtri, je me dirigeai
vers la porte d’entrée, décidé à quitter cette demeure fastueuse où je n’avais
pas ma place.
- Vous partez ? s’étonna
Narcissa.
Je pivotai vers elle, ombre menue
qui venait de se relever de l’immense fauteuil qu’elle occupait. De toute la
soirée, trop occupé à épier béatement le Seigneur des Ténèbres, je ne m’étais
pas rendu compte à quel point elle était pâle.
- Je n’ai plus rien à faire ici,
marmonnai-je.
- Le Lord vous a demandé de rester,
contredit-elle doucement.
- S’il désire me parler, il sait
comment me joindre.
Je bougeai légèrement mon bras
gauche et les yeux bleus s’y attardèrent un bref instant. Sa bouche se tordit.
Quand elle me regarda à nouveau, son regard s’était ombragé.
- Allez-vous courir le risque de le
mécontenter ?
Ma gorge s’assécha à cette question.
J’hésitai l’espace d’une seconde. Mais la douloureuse solitude dans laquelle
Voldemort m’avait plongé me tirailla le cœur. J’arrachai ma cape des bras
maigres de l’elfe de maison et je claquai furieusement le battant. Dehors, le
brouillard m’enveloppa ; m’éloignant un peu plus des autres.
Chapitre 5
Echec
« Etait-ce
le seul qui valait la peine ?
- Il
avait en lui tant de grandeur ».
Le hurlement hystérique d’une
cliente me fit violemment sursauter, alors que je servais quelqu’un au bar.
Ivre, la femme venait de monter sur la table, une bouteille d’alcool fort
serrée dans la main. Elle eut un rire de dément et, autour d’elle, les habitués
de
- Que se passe-t-il ? s’emporta
Dumbledore.
Les cris l’avaient alerté, le
débusquant alors qu’il était à l’étage.
- Je ne sais pas, répondis-je,
sobrement.
- Fais quelque chose, gamin !
Je ne te paie pas pour que tu restes là, comme un ronfaleur.
La comparaison me fit rougir et, à
grandes enjambées, je m’approchai de l’ivrogne.
Elle avait les cheveux sales et la
peau jaunâtre. Ses vêtements puaient la bière et le vomi. Ses yeux irradiaient
de folie.
- Descendez de là, madame,
ordonnai-je.
Je voulus me saisir de son poignet,
pour la contraindre à poser le pied à terre, mais elle fut plus rapide et me
glissa facilement entre les doigts. Derrière moi, je sentais le regard
impatient de mon patron. Il ne supportait pas ce genre de publicité pour son
établissement et les poivrots – bruyants – étaient gentiment invités à cuver
ailleurs.
- Madame, insistai-je, ne m’obligez
pas à utiliser la magie contre vous.
L’œillade qu’elle me retourna me fit
inconsciemment trembler de crainte et je dégageai ma baguette de la poche de ma
robe de sorcier. Je n’eus même pas la possibilité de la lever, pour lancer un
sort, que je recevais la bouteille en pleine face. Le souffle coupé, le visage
ensanglanté, je reculai de plusieurs pas titubants. Des éclats de verre
m’étaient entrés dans les yeux et je ne parvenais pas à les empêcher de
pleurer. Je ne voyais plus rien, aveuglé par la douleur et le sang. Mais mon
agresseur n’en avait pas terminé avec moi. Acharnée, la femme se jeta sur moi
et me bascula en arrière. Mon crâne entra violemment en contact avec le sol
crasseux. Etourdi, je me rendis à peine compte qu’une poigne de fer me
débarrassait de la folle qui continuait à me maltraiter. Une formule murmurée
doucement me soulagea de la souffrance endurée.
- Lève-toi, gamin, intima Abelforth,
d’un ton bourru.
- Elle a failli me tuer, cette
dingue ! me plaignis-je, encore sonné.
- Bah, elle a peut-être voulu
t’arranger un faciès qui n’est pas des plus élégants.
L’humiliation me glaça les veines.
Je me savais laid. Mais ce n’était pas une raison pour me le dire avec si peu
de prévenance. Un toussotement, derrière moi, m’empêcha de cracher le fond de
ma pensée et je me tournai vers celui qui venait de sauver ma place auprès de
ce patron que j’aurais tant aimé insulter allègrement.
- Bonsoir, monsieur Rogue.
La stupeur me changea en statue de
sel et je clignai plusieurs fois des paupières, bêtement. Que faisait-il
ici ? Je croyais qu’il ne mettait jamais les pieds à
- P… professeur Dumbledore,
balbutiai-je.
Je travaillais à la taverne depuis
plus d’une année et c’était la première fois que le directeur de Poudlard
daignait se montrer dans l’antre de son frère.
- Que me vaut l’honneur d’une telle
visite ? questionna Abelforth, l’œil céruléen brillant d’une flamme qui
m’était jusque là inconnue.
- La première sortie, à Pré-au-Lard,
des élèves valait bien un petit détour chez toi.
Bien sûr. Nous étions au mois
d’octobre : les étudiants, à partir de la troisième année, avaient le
droit de se rendre au village, un week-end par mois, s’ils étaient munis d’une
autorisation de leurs parents. En général, les mouflets ne s’attardaient pas
dans le pub, préférant l’ambiance chaleureuse des Trois Balais.
Les deux Dumbledore ne s’occupaient
déjà plus de moi, discutant entre eux, le comptoir les séparant de quelques
centimètres à peine. Physiquement, ils se ressemblaient un peu. Le même nez
aquilin, les mêmes cheveux immaculés et le même regard bleu. Mais si le plus
âgé des deux avait une longue barbe, l’autre avait le visage glabre. Toujours
bien habillé et élégant, Albus Dumbledore se différenciait de son parent, vêtu
de défroques sans grâce, malpropres. De quoi pouvaient-ils bien parler ?
Mon maître serait satisfait si je lui rapportais des informations, lui qui
voulait récupérer son journal avec tant de force.
Je me rapprochai, espérant percevoir
des bribes de leurs échanges.
- Tu t’inquiètes pour rien, Albus,
disait mon employeur.
- Je ne sais. Tom était si…
Il s’interrompit et pivota vers moi,
ses lunettes en demi-lune m’étudiant avec insistance. Je passai mon chemin,
m’engouffrant dans la cave, où le fantôme m’accueillit de son œil éternellement
grisâtre. Je m’étais à peine installé sur l’un des fûts de vinmiel que
j’entendis la voix goguenarde d’Abelforth Dumbledore me héler :
- Gamin ! Occupe-toi de la salle.
Nous avons des… affaires à régler à l’étage.
La curiosité aussi aiguisée que la
lame d’un rasoir, je remontai quatre à quatre les escaliers, pour apercevoir
les deux vieillards disparaître derrière une porte que j’avais toujours cru
condamnée.
Je refermai derrière moi la porte de
la maison des Prince, honteux et malheureux à la fois. Je n’avais pas été
capable de la garder en état et mes finances ne me permettaient pas de la
conserver. J’étais contraint de la vendre. En tendant la clef au nouveau propriétaire,
un Moldu, je me mordis la lèvre inférieure au sang. Je n’avais rien trouvé dans
cette demeure, absolument rien qui aurait pu m’en apprendre davantage sur la
famille de maman. Père avait dévalisé jusqu’au dernier meuble, vendant les
bibelots les uns après les autres, buvant finalement les fortunes qu’il avait
amassées grâce à eux.
- Elle avait beaucoup de valeur pour
vous ? compatit l’homme.
Mon regard le transperça sans le
voir et je répondis, comme un automate :
- Non. Non, je ne pense pas qu’elle
avait de la valeur. Elle ne comptait pas vraiment.
Rien ne comptait vraiment, en fait.
Fatalement, il n’y avait aucune sorte d’objet ou de personne importante, chère
à mon cœur. Machinalement, ma main reposa contre mon avant-bras, là où la
brûlure ne s’estompait pas. Une présence continuelle, chaleureuse.
Bienheureuse. Lord Voldemort veillait.
- Je vous laisse, décidai-je.
Je n’avais plus aucune raison de
rester devant la maison de mes ancêtres sorciers. Elle n’était plus à moi et je
n’avais pas à m’y éterniser. Dès que je franchis le portillon brisé, je me
dissimulai aux yeux moldus et je transplanai.
- … pas question ! …
mourir !
Je sursautai, ne reconnaissant pas
dans ces timbres haineux la voix de mon maître. Pourtant, c’était lui qui parlait,
à quelques pas de moi. Une mince cloison nous séparait et je n’osais
m’aventurer à l’entrebâiller, alors que j’étais venu chez lui pour y quémander
un peu de réconfort.
- Mais…
C’était Rodolphus Lestrange, le mari
de Bellatrix. Le reste de sa phrase fut étouffé par le cri de rage du Seigneur
des Ténèbres. Un hurlement qui aspira la moindre parcelle de courage qui
subsistait dans mes veines. Je me liquéfiai sur place, cherchant à m’éclipser
mais n’y parvenant pas. Voldemort savait que j’étais là, de l’autre côté de la
porte, et il m’empêchait de quitter les lieux.
- Entrez, intima une mélodie que je
connaissais par cœur.
J’obéis à l’injonction. Rodolphus
n’était plus là.
- Que venez-vous faire ici,
Severus ? demanda le Lord Noir, sa pupille étrécie, à la manière d’un
chat.
- Je ne voudrais pas déranger,
chuchotai-je.
Les doigts élégants m’enjoignirent
de m’approcher. Soumis, je m’inclinai.
- Votre esprit bouillonne de mille
pensées, enfant, m’avertit-il. Ceux qui se laissent facilement submerger par
leurs émotions n’ont aucune place parmi mes fidèles.
- Je… j’ai été surpris,
balbutiai-je.
Sa paume s’arrondit un bref instant
sur ma joue, avant de s’éloigner.
- Qu’avez-vous découvert,
Severus ? Sur la porte.
- Je ne parviens pas à l’ouvrir, Mon
Seigneur.
- Pourquoi ?
Le velouté cédait le pas à l’acier.
Je tressaillis.
-
Elle est scellée par de
- En ce cas, apprenez.
- Oui, Mon Seigneur, c’est ce que je
fais.
En plus de suivre des cours de
potions avancées, par correspondance, je m’étais inscrit à un cursus en Magie
Ancienne, espérant ainsi décoder les protections qui entouraient la porte de
- Que faites-vous ici ? Je ne
vous ai pas convié, il me semble.
L’écarlate dominait ses iris, je
m’en rendais seulement compte. Il était en colère. Je n’aurais pas dû m’inviter
de la sorte. Je déglutis douloureusement. J’aurais voulu fuir cet éclat
dangereux mais j’en étais incapable.
- M’espionnez-vous, Severus ?
- Non, Mon Seigneur !
m’écriai-je, scandalisé. Jamais…
Un sourire ironique détendit les
traits rudes.
- Alors, enfant, dites-moi ce que
vous faites chez moi. Ne travaillez-vous pas, aujourd’hui ?
- J’ai cédé la maison des Prince, à
des Moldus, soufflai-je.
Pour une bouchée de pain, avais-je
envie d’ajouter. Pour presque rien. Moins que rien, même. Parce que je crevais
de faim. Parce qu’il n’était pas là pour me guider, quand j’ai pris cette
décision.
- Alors, nous les tuerons, répliqua
Voldemort, m’expulsant de mes noires pensées.
- P… pardon ?
- Une grave erreur que de vendre la
demeure de vos aïeux. Votre grand-père était un sorcier remarquable qui
connaissait l’importance de la pureté de notre race. Des trésors doivent se
dissimuler dans les recoins de la maison.
- Il… il n’y avait plus que des
pièces vides. C’est tout.
J’étais trop abasourdi par ce qu’il
avait dit précédemment pour vraiment prendre attention à ce qu’il m’expliquait.
- Quelle naïveté, enfant.
La voix gronda les dernières paroles
et je reculai de plusieurs pas.
- Je… je suis désolé.
- Je fouillerai cette maison. D’une
manière ou d’une autre, ses secrets me seront dévoilés.
- Je vous jure que je n’ai rien
trouvé là-bas, qui pourrait vous intéresser. Je vous aurais tout donné.
- Vous m’êtes fidèle.
Ce n’était pas une question mais je
m’empressai d’acquiescer. Bien sûr que je lui étais fidèle. Ne lui avais-je pas
offert mon âme ?
- Vous savez quelque chose que
j’ignore ? osai-je demander.
Son poing se serra face à ma
hardiesse. Le regard qui me fixait était pourpre.
- Votre grand-père était un mage
très puissant, un génie en potions magiques, consentit-il à avouer. Il a
inventé des breuvages extraordinaires. Mais le monde sorcier l’a traité de fou.
Et ses ouvrages ont été détruits. Tous. Sauf un. Trouvez-le moi, Severus, et je
pardonnerai vos échecs.
Je baissai la tête, lui promettant
mille réussites. Moi qui m’était juré le matin même de ne plus remettre les
pieds dans la maison des Prince, j’allais y pénétrer à nouveau. Comme un
voleur. A la recherche d’un livre qui, j’en étais convaincu, ne se trouvait
plus là-bas.
- S’ils vous découvrent,
ajouta-t-il, alors que je me préparais à transplaner, n’hésitez pas. Ils ne
sont que des Moldus.
- Oui, Mon Seigneur.
Chapitre 6
La couleur
pourpre
« Quelle
force avait-il donc ?
- Celle
des plus Grands ».
Avec difficulté, je me stabilisai
sur le sol, déséquilibré comme après chaque transplanage et je jetai un regard
furtif autour de moi. J’avais atterri aux abords de la maison des Prince,
derrière un bosquet qui longeait la rue. Il était passé minuit de quelques
secondes et tout était noir. La demeure ancestrale que j’avais cédée était
plongée dans des ténèbres enveloppantes. Inconsciemment, je resserrai les pans
de ma cape sur mes épaules maigres. Pendant un long moment, j’épiai les rideaux
immobiles, tapi dans l’ombre. Je ne me décidai à sortir de mon trou qu’après de
lentes minutes d’hésitation. Lord Voldemort avait besoin de ce livre de Potions
et, cette fois, j’étais résolu à ne pas le décevoir. Si j’avais un tout petit
peu de chance, la maison serait vide. Fort de cette conviction utopique, un
simple sort d’intrusion me fit pénétrer dans le hall qui avait perdu de sa
poussiéreuse fraîcheur, depuis que je n’en étais plus le propriétaire.
Dans le salon, autrefois vide de
chaleur, des meubles et des fauteuils réchauffaient la pièce de leur présence
encombrante et silencieuse. Je ne trouverais rien dans ce lieu cent fois
arpenté de mes pas impatients. Le rez-de-chaussée avait été fouillé un nombre
incalculable de fois, dans l’espoir vain d’y dégoter un quelconque trésor qui
résoudrait à jamais mes poches vidées de la moindre mornille. Si un grimoire y
avait été dissimulé, je l’aurais déniché. L’étage m’était plus inconnu :
je n’avais jamais pris le temps de m’y attarder, peut-être parce que les murs
dépouillés hurlaient leur haine contre celui qui les avait ainsi mis à nu, sans
remord. J’aurais voulu crier, comme eux, ma rancœur envers l’être détesté mais
mon courage m’avait déserté le jour où je m’étais rendu compte que les yeux
cruels n’abandonneraient jamais tout à fait mes cauchemars.
L’épais tapis qui recouvrait les
escaliers étouffait le bruit de mes chaussures, tandis que je montais les
marches centenaires. Je poussai le battant de la première chambre, mon cœur
cognant sourdement dans ma poitrine oppressée. Là aussi, tout avait été
surchargé d’étagères et de commodes.
- Lumos.
L’extrémité de ma baguette
s’éclaira, émettant une lueur diffuse qui chassait la nuit. Je pus ainsi
distinguer au fond de la pièce un berceau vide. Je m’approchai alors que
l’horreur de la situation parvenait à se frayer un chemin jusqu’à mon cerveau.
L’information finit par s’enregistrer au moment même où un homme à moitié
endormi entrait dans la chambre, un bébé callé contre lui. C’était le Moldu à
qui j’avais vendu la maison de mes aïeux. Il me retourna un regard stupéfait
que je lui rendis. Sans doute me reconnaissait-il, malgré mes vêtements de
sorcier et la pénombre ambiante. Ses yeux fixèrent ma baguette magique, dont le
bout était encore allumé grâce à l’enchantement invoqué.
- Que… que voulez-vous ?
souffla-t-il, terrifié.
Il décala l’enfant, pour le protéger
de moi. Je ne savais pas que les Moldus prenaient des précautions pour
préserver leur progéniture. Je déglutis difficilement. Ma gorge était asséchée.
- Je cherche un livre.
- C… comment est-il ?
Notre conversation aurait pu
paraître banale si nous ne tremblions pas tous les deux. Seul le nourrisson
était paisible dans son sommeil sans rêve.
- C’est un livre de Potions. Vous
avez nettoyé cette maison de fond en comble.
- Je… j’ignore de quoi vous parlez.
L’homme se recula, espérant
atteindre le couloir. Espérant s’enfuir.
- Vous mentez, grondai-je, menaçant.
Je connais des sortilèges qui vous feront cracher la vérité.
- Non ! Laissez-nous…
Allez-vous-en…
Il suppliait, maintenant. Je fis un
pas dans sa direction.
- V… vous n’avez plus rien à faire
ici… Qui que vous soyez.
- Savez-vous à qui vous parlez,
misérable Moldu ? Je suis un sorcier. Un Prince de Sang-Mêlé. Et
j’obtiendrai ce que je suis venu chercher.
Le rire nerveux de l’homme se brisa
net quand je m’invitai dans son esprit, fouillant dans ses souvenirs. La legilimencie
était un art que je maîtrisais assez bien, même si mon domaine de prédilection
était l’occlumencie. Le Moldu laissa échapper un cri, dès que je désertai sa
tête, satisfait de ce que j’y avais trouvé.
- Henri ? s’inquiéta la voix
d’une femme, dans la chambre d’à côté. Tout va bien ?
Le bon père de famille vacilla, ses
pupilles dilatées, et il murmura :
- Oui. Tout va bien.
Mais il mentait. Il le lisait sur
mon visage indéchiffrable et dur. Je m’étais corrompu devant un Moldu. Je ne
pouvais le laisser avec de tels renseignements entre les mains. Je devrais
agir.
- Je veux le grimoire, exigeai-je.
Apportez-le moi. Je garderai l’enfant en attendant.
Ses bras encerclèrent le mouflet
avec plus de force, la panique le rendant un peu plus courageux.
- Ne… ne lui faites pas de mal.
- Il ne tient qu’à vous qu’il ne lui
arrive rien de fâcheux.
Je m’emparai du petit corps chaud
avec répugnance et je le déposai à l’intérieur du berceau. Le père quitta la
pièce et revint quelques secondes plus tard, avec un gros livre encombrant. Il me
le tendit, les doigts agités de soubresauts. Je pointai ma baguette vers
l’ouvrage relié de cuir et il vint de lui-même jusqu’à moi.
- Maintenant, dis-je, je vais régler
votre cas.
A côté de moi, l’enfant grogna. Ma
baguette attendait mon ordre.
- Oubliette !
Avant que le Moldu ne reprenne ses
esprits, j’étais déjà loin, transplanant à Pré-au-Lard.
- Et vous les avez laissés
vivre ? demanda Lord Voldemort.
- Oui, Mon Seigneur, répondis-je,
sereinement. Je n’estimais pas nécessaire de les tuer. Ils ont tout oublié,
maintenant.
Il y avait près d’une heure que
j’étais auprès de mon maître. Il avait été enchanté que je lui rapporte le
livre réclamé. Dans ses yeux noirs, l’approbation avait dansé. Je venais de lui
conter mon aventure dans la maison des Prince et il m’avait écouté avec
bienveillance. J’ignorais pourquoi il voulait ce grimoire à tout prix et je
n’osais le questionner à ce propos. Mais mon action qui rachetait l’échec
cuisant du journal me hissait vers des sommets de considération.
- Etes-vous inconscient,
Severus ?
- Non, Mon Seigneur. J’ai pris garde
en le jetant. Jamais je n’aurais failli en exécutant un sortilège aussi
basique.
- Vous êtes convaincu qu’un simple sort
d’amnésie suffira ? s’étonna-t-il.
- Il est rare que quelqu’un puisse
se souvenir de quoi que ce soit, après un tel sort. Et un Moldu encore moins
qu’un sorcier.
Pourquoi se préoccupait-il autant de
ce léger incident ? L’essentiel était le bouquin, après tout. Mon maître
douterait-il de mes capacités en tant que sorcier ? Je lui avais maintes
fois prouvé que je lançais correctement mes enchantements.
Je l’interrogeai du regard et il
s’approcha de moi, à pas lents. Ses doigts s’enroulèrent calmement autour de
mon épaule, dispensant cette chaleur que lui seul m’offrait.
- Ils auraient dû mourir,
murmura-t-il.
J’ouvris la bouche pour dire quelque
chose mais il continuait sur sa lancée, sa main se déplaçant légèrement dans le
creux de mon cou.
- La vie ne vous a-t-elle pas
enseigné à haïr les Moldus, Severus ? Répondez-moi ! exigea-t-il.
Je baissai la tête, soudain honteux
de mon manque de perspicacité. Néanmoins, je n’étais pas d’accord avec Lord
Voldemort et je chuchotai :
- Il ne m’avait rien fait.
- Ne vous est-il pas venu à l’esprit
que cet homme pourrait nous faire du mal, Severus ? Pensez-vous vraiment
qu’il accepterait facilement notre existence ?
- Il ne paraissait pas horrifié
d’avoir un sorcier devant lui.
Une douleur atroce me vrilla les
tympans. Je tombai lourdement contre le sol, mes genoux gémissant en même temps
que mon cerveau malmené par l’intrusion soudaine du Seigneur des Ténèbres.
- Oseriez-vous vous rebeller,
enfant ? s’enquit-il, la voix hypnotique à l’intérieur de moi-même.
Cela faisait mal. Il s’était invité
dans ma tête, sans délicatesse. Et je souffrais. Ses mains fantomatiques me
trituraient la cervelle et mes souvenirs s’entremêlaient, de même que toute
pensée rationnelle. Le Seigneur des Ténèbres se retira de la même façon qu’il
s’était installé : sans douceur. Je m’écroulai. Il me punissait mais je ne
comprenais pas pourquoi. Ne lui avais-je pas ramené l’ouvrage de mon
grand-père ? C’était cela qu’il attendait de moi. La mort des Moldus
n’était rien d’important.
Conscient de l’avoir mécontenté, je
balbutiai piteusement :
- P… pardon, Mon Seigneur.
- Ne me décevez pas, Severus. Vous
le regretteriez.
La mise en garde me glaça les
veines. En me redressant, les tempes bourdonnantes, j’évitai soigneusement
l’iris écarlate. Je quittai la salle et je croisai la silhouette tremblante de
Lucius qui entrait à son tour auprès de notre maître. Lui aussi le craignait,
aujourd’hui. Nous n’échangeâmes qu’un bref regard, chacun de nous plongé dans sa
propre terreur. Dans sa propre souffrance. Pourtant l’éclat que je décelai dans
sa prunelle céruléenne me figea sur place. C’était l’approbation envers les
actes punitifs du Lord Noir.
Quand je rejoignis ma chambre misérable
de
- Eh bien, gamin, il est l’heure de
travailler.
Il était entré dans la mansarde sans
prendre la peine de s’annoncer.
- Malade ? s’inquiéta-t-il
soudainement.
Il avança une main compatissante
vers mon front, pour en tâter la température, mais je ne pus réprimer un
mouvement instinctif de recul. Le tenancier n’insista pas.
- C’était pas le soir d’être
alité ! J’ai un monde de fou, en bas.
J’avais
presque cru qu’il se préoccupait de ma santé. La seule chose qui le contrariait
était le surplus de travail que ma méforme lui occasionnait.
- Reste là, gamin, et repose-toi.
Demain, je te veux sur pieds.
Je lui concédai un imperceptible
hochement de tête – ce qui réveilla mon mal de crâne que je devais à Lord
Voldemort – et il me libéra de sa présence. Dès que la porte se fut refermée,
je lui tournai le dos, contemplant le mur avec des yeux flous. J’aurais tant
voulu le contenter, juste une fois.
Chapitre 7
Le froid
« Quelle
était cette colère qui grondait en toi ?
- Pas de
la colère. De la haine ».
L’Allée des Embrumes n’était pas le
lieu le plus joyeux du Chemin de Traverse et encore moins le plus populaire.
S’y agglutinait une foule de sorciers sombres, tous plus ou moins dans les
petits papiers des Aurors et, récemment, des partisans de Lord Voldemort.
Depuis Noël, on parlait beaucoup de ce mage noir qui prêchait contre Moldus et
Sangs de Bourbe. On l’accusait même d’avoir orchestré un attentat dans le
Londres moldu, à l’intérieur d’un théâtre. Pour être l’un de ses serviteurs
depuis un an et demi, je ne pouvais qu’approuver silencieusement ces rumeurs.
Le sortilège qui avait mis le feu au théâtre, durant la nuit de Noël, avait eu
pour conséquence de tuer de nombreuses personnes, toutes dépourvues de pouvoirs
magiques. Avant ce soir-là, peu de sorciers se souciaient de Voldemort et ses
idées saugrenues. Maintenant, ils commençaient à s’en méfier. Et, fait étrange,
le recrutement auprès de mon maître devenait monnaie courante.
Je n’échappai à la neige qui tombait
en gros flocons glacés qu’en entrant dans l’une des boutiques de la venelle
crasseuse. C’était chez Patrestable, un marchand de potions rares et prohibées.
Le Seigneur des Ténèbres avait passé commande et je venais récupérer les
ingrédients qu’il désirait.
- Monsieur ? demanda le
vendeur, derrière son comptoir poussiéreux. Que puis-je pour vous ?
Le vieillard était laid. Bien plus
que moi, en vérité. Sur son long nez en forme de pioche renversée, des verrues
poussaient et c’est une bouche édentée qui m’avait accueilli. J’eus un
mouvement de recul, vite réprimé. Je n’avais pas de temps à perdre. Mon maître
espérait me revoir avant que la nuit ne tombe.
- Je suis venu prendre un colis.
- Monsieur Rogue ? s’assura le
boutiquier.
J’acquiesçai et il se baissa pour
s’emparer d’un gros carton fermé par des bandes adhésives.
- Il y a des sorts
protecteurs ?
- Oui, monsieur. Mais rien de bien
original. Tout a déjà été réglé. Avez-vous besoin d’autre chose ?
Je déclinai sa future offre en
quittant la boutique et je jetai un sortilège pour rétrécir le paquet
encombrant.
En tournant à l’angle de la ruelle,
je fus accosté par une jeune femme au visage rond et aux cheveux châtain qui
dépassaient d’un bonnet bleu.
- Severus ?
Elle m’agrippa par le bras et
j’allais m’indigner de ces façons cavalières quand je la reconnus.
- Noreen ?
Elle n’avait pas vraiment changé
mais je m’étais efforcé d’oublier jusqu’à l’éclat pétillant de son regard
charbonné.
- Heureuse que tu te souviennes de
moi, s’exclama-t-elle. Viens, je t’offre un café.
La jeune femme ne me laissa même pas
l’occasion de refuser. J’étais déjà installé à l’une des tables de Fortarôme,
bien au chaud devant un feu ronflant.
- Il fait gelant, hein ? me
demanda-t-elle en retirant ses gants de laine et son bonnet.
Je hochai affirmativement la tête,
conscient que je ne devrais pas être là, à parler avec elle. Le Seigneur des
Ténèbres m’attendait et il n’aimait pas patienter. Néanmoins, je l’imitai, me
débarrassant des couches de vêtements que j’avais enfilées pour ne pas périr de
froid à l’extérieur.
- Je crois que c’est l’hiver le plus
glacial qu’on ait jamais eu.
Elle me parlait comme si on s’était
vu la veille, détendue et enjouée. Je ne parvins à desserrer les dents qu’au
moment de passer ma commande.
- Je l’aurais parié que tu
choisirais un café noir, s’amusa-t-elle, en me regardant par-dessus ses
lunettes rectangulaires.
Je ne répliquai rien, raide sur mon
fauteuil pourtant confortable. Elle but une petite gorgée de son chocolat
chaud, avant de murmurer :
- Tu n’as jamais pris la peine de
venir chez moi.
C’était une attaque en règle et je
ne pouvais me permettre de l’écouter babiller. Elle m’avait épinglé pour que je
lui parle. Je me sentais tout petit face à ses prunelles implacables et à sa
moue boudeuse.
- J’ai perdu ton adresse,
inventai-je mollement.
- Menteur !
Son
sourire creusa deux fossettes, preuve qu’elle ne m’en tenait pas rigueur.
- J’étais très occupé, tentai-je alors.
- Cela me parait plus plausible,
oui. Severus Rogue ne perd jamais rien. N’est-ce pas ?
Oh si, il m’arrivait de perdre des
tas de choses. Mais cela n’avait rien de matériel. Ce n’était pas palpable.
- Et quelles occupations t’ont
tenues loin de la dette que j’ai envers toi ? Tu fais des études ?
- Non.
Du moins, pas à plein temps. Je
passais bien un brevet en Potions Magiques par correspondance mais c’était
différent que de suivre des cours, dans une université reconnue. Noreen Carmin,
choyée par ses parents, devait certainement être dans une grande école, bientôt
diplômée avec les distinctions qui l’accompagneraient durant toute une vie.
- Moi, je serai médicomage dans un
peu plus d’une année. Tu travailles alors ?
- Oui. A Pré-au-Lard.
Et parfois, un peu partout où mon
maître avait besoin de moi. J’avais deux métiers et deux vies. L’une comme
l’autre se situaient dans les ténèbres.
- Vraiment ? Je ne t’y ai
jamais vu.
- C’est à
Noreen eut la délicatesse de ne pas
relever et je l’en remerciai intérieurement. Elle avait déjà terminé sa boisson
et jouait maintenant avec la cuillère qu’elle faisait tourner dans sa tasse
vide. Quand l’inox crissa contre la porcelaine, je me hérissai et je lui
bloquai la main avec mes doigts.
- Arrête, sifflai-je.
Elle releva la tête, ahurie.
J’allais m’éloigner lorsque les rires détestables de Sirius Black et James
Potter me remplirent les oreilles. J’aurais pu reconnaître ces éclats
grotesques entre mille, pour en avoir été la proie pendant sept années. Un sort
de stupéfaction ne m’aurait pas immobilisé avec plus de succès.
- Voilà justement ceux avec qui
j’avais rendez-vous ! s’écria-t-elle en hélant mes deux ennemis.
Leurs silhouettes emmitouflées
s’approchèrent et je remarquai qu’ils étaient accompagnés de Lily Evans. Comme
le regard vert s’attardait sur ma main, je la dégageai vivement de celle de
Noreen.
- Servilus ? Ca fait une
éternité, dis-moi.
Je renversai ma chaise en me
redressant. J’avais un jour émis le souhait de ne plus jamais revoir ces gosses
de riches, encensés par des familles niaises et aveugles.
- Tu pars ? questionna Noreen.
Je ne pris pas la peine de lui
répondre et j’étais dehors avant qu’elle ait eu le temps de me saluer.
Je cachai vivement le livre que je
compulsais, en entendant Dumbledore approcher du comptoir. Il me retourna un
coup d’œil soupçonneux mais continua son chemin vers la réserve. Le cœur
battant la chamade, je jetai un sort de diminution sur le grimoire, que
j’empochai. C’était celui que j’avais récupéré dans la maison des Prince. Le
Seigneur des Ténèbres m’avait intimé l’ordre de le lire et d’en dégager les
thèmes essentiels. Je ne savais pas trop où il voulait en venir mais j’avais
appris à m’exécuter, sans plus poser de questions.
La porte de la taverne s’ouvrit à la
volée, laissant passer un homme habillé de noir, capuche relevée et tachetée de
neige. Il se dirigea directement vers moi et s’installa sur l’un des hauts
tabourets.
- Un dragonbulle, commanda-t-il en
retirant sa cape humide.
- Rosier ? m’étonnai-je. Que
fais-tu là ?
- La ferme, Rogue, gronda-t-il. On
ne se connaît pas.
Ma bouche se tordit avec ironie. A
qui voulait-il faire croire un conte pareil ?
- Nous étions dans la même classe. A
qui vas-tu faire gober que nous ne nous sommes jamais rencontrés ?
Son gros poing se referma et je me
reculai prudemment. Je lui servis son verre en silence.
- Le Seigneur des Ténèbres m’envoie
pour t’aider, chuchota-t-il.
Je fronçai les sourcils. Cette fois,
la situation ne m’amusait plus. Lord Voldemort pensait vraiment que j’avais
besoin de quelqu’un pour accomplir les travaux qu’il me demandait ?
- J’ai besoin d’une chambre, pour
les trois jours à venir, dit-il, le ton plus haut. Me trouveras-tu cela,
tavernier ?
- Je dois m’enquérir auprès de mon
patron, répliquai-je, vexé. Monsieur.
- Fais, fais, mon brave.
Son visage de brute se détendit d’un
sourire satisfait que je lui aurais fait ravaler avec plaisir, grâce un petit
sort de ma composition. Abelforth Dumbledore était derrière et il se frotta les
mains quand je lui appris qu’un client réclamait une chambre, jusqu’à la fin de
la semaine.
- Celle qui coûte le plus cher,
gamin. Tu auras une commission dessus.
C’était trop d’honneur, vraiment.
Avec cela, j’aurais peut-être l’immense joie de m’offrir une nouvelle paire de
chaussettes.
- Suivez-moi, monsieur, invitai-je
Evan. Je vais vous conduire à votre chambre.
Les escaliers grinçaient sous nos
deux poids, peu enclins à supporter de telles masses sans rechigner.
- C’est miteux, ici, Rogue, laissa
tomber Rosier. J’espère que les draps sont propres.
- Non… Mais tu t’y feras vite.
La valise qu’il avait dans l’une de
ses poches reprit sa taille normale et il la descella d’un sort murmuré.
- Maintenant, dis-moi ce que tu
fiches ici.
J’étais en colère.
- Où est la porte ? questionna
Rosier.
- A côté.
Ne pas discuter les recommandations
de Voldemort, en ayant un tel imbécile dans les pieds, tenait de l’exploit et
j’étais bien tenté de transplaner chez lui, pour lui réclamer quelques
explications. Mes bonnes résolutions s’envolaient comme une nuée d’oiseaux à
qui on venait d’ouvrir la cage.
- Montre.
- Pas tout de suite, sifflai-je.
Veux-tu que le vieux nous démasque ? Il est plus intelligent qu’il en a
l’air. N’oublie pas que c’est le frère de Dumbledore.
- Ouais, ouais, soupira Evan, en
levant les yeux au ciel. Cela ne m’étonne pas que tu mettes aussi longtemps
pour accomplir une mission aussi simple.
- Qu’est-ce que tu dis ?
J’avais sorti ma baguette magique,
prêt à lui lancer un enchantement qui le ferait taire à jamais.
- On sait tous que le Seigneur des
Ténèbres doit te secouer pour que tu mènes une mission à son terme.
- Je ne te permets pas.
J’allais lui sauter à la gorge,
oubliant mes années de travail en tant que sorcier, pour garder mes habitudes
de gosse battu qui allait se venger avec ses poings. Mais Evan Rosier était
deux fois plus large que moi et sa force physique me dépassait de beaucoup. Il
n’eut qu’à tendre les bras pour m’empêcher de lui faire le moindre mal. Je
jetai une malédiction qui le fit crier.
- Traître, haleta-t-il en tenant
l’une de ses mains avec l’autre.
Je haussai les épaules avec
indifférence.
- Avec un baume contre les brûlures,
tu ne sentiras plus rien dans un jour ou deux.
- Notre maître sera mis au courant
de ton manque de coopération.
Mon cœur fit un bond dans ma
poitrine mais j’essayai de ne pas laisser transparaître la panique qui me
gagnait. Le Lord Noir n’aimait pas que ses plans soient contrariés et, en
m’opposant à Rosier, je faussais ses désirs.
- Dès que je ferme le pub, cette
nuit, je te montrerai la porte.
Comme annoncé, je revins, aux
alentours de deux heures du matin, réveiller Evan, pour lui indiquer
l’emplacement de cette fameuse porte qui refusait obstinément de s’ouvrir,
malgré tout ce que j’avais tenté.
- Tu es certain qu’elle
s’ouvre ?
- Je les ai vus entrer.
Je n’appréciais pas le scepticisme
avec lequel il me parlait. J’allumai le bout de ma baguette, pour éclairer le
couloir désert.
- Tu as pensé à tourner la
poignée ?
- Non, j’ai essayé de la défoncer
avec un bon coup d’épaule, ironisai-je. Le battant est protégé par de
- Et tu ne les connais pas, toi, le
petit génie ?
- Non.
C’était déjà assez humiliant comme
cela, sans qu’il en rajoute. Il allait encore dire quelque chose quand nous
nous figeâmes tous deux. La marque que je portais à l’avant-bras gauche me
brûlait. Je la frottai, à travers mon pull de laine usée. Rosier m’imita. Le
maître nous appelait. Ni l’un ni l’autre ne desserra les dents, alors que nous
soulevions notre manche, pour effleurer le tatouage étrange. Aspirés, nous nous
retrouvâmes face au Seigneur des Ténèbres.
- Mon Seigneur.
Je courbai l’échine, dans un geste
bien appris. Rosier m’imita. La silhouette qui nous tournait le dos pivota. Les
prunelles de feu m’incendièrent et je baissai les paupières. A côté de moi,
Evan tressaillit.
- Savez-vous pourquoi Evan a pris
une chambre à
- Oui, Mon Seigneur. Pour m’épauler.
- C’est cela.
Les yeux se plissèrent, laissant
filtrer la lame rouge d’un rasoir.
- Vous pensez que j’ai besoin
d’aide, ajoutai-je, amer.
- Ce n’est pas le cas,
Severus ? Dites la vérité !
Je sentis le danger sous-jacent
derrière une phrase qui aurait pu paraître anodine.
- Peut-être, Mon Seigneur. Vos choix
sont toujours les bons.
- En effet, enfant. Mes décisions
font office de loi. N’est-ce pas ?
Je déglutis avec difficulté.
Pourquoi donc m’effrayait-il depuis quelques mois ?
- Oui, Mon Seigneur. Mais…
Ses fins sourcils gris se haussèrent
et je repris une goulée d’air. Je devais aller au bout de ma pensée, maintenant
que j’avais commencé. Voldemort essaya de pénétrer mon esprit et je lui laissai
le champ libre, pour qu’il puisse explorer comme il le souhaitait. Je n’avais
rien à lui cacher. Jamais.
- Mais je pourrais me débrouiller
seul, terminai-je enfin.
Il s’était retiré. Le contact visuel
s’interrompit.
- Le jour où vous prouverez votre
valeur, enfant, vous aurez ma confiance. En attendant…
En attendant, un autre de ses
fidèles me suivrait et regardait toujours par-dessus mon épaule. Et je
rongerais mon frein, espérant avoir une occasion de lui montrer toute ma
valeur.
Chapitre 8
Ma chère âme
« Que
t’a-t-il montré ?
- Ce que
je voulais voir ».
Je levai à peine les yeux de mon
ouvrage – nettoyage intensif des verres dégoûtants de
- Tu te rends compte, gamin ?
me prit-il à parti. Y avait des gosses parmi les victimes. Comment peut-on
faire une horreur pareille ?!
Je m’abstins de toute réponse, même
si j’en avais une sur le bout des lèvres. La famille en question était
moitié-moldue, moitié-sorcière. La mère de famille avait épousé un homme qui ne
détenait aucun pouvoir magique. Les enfants s’étaient trouvés au mauvais
endroit au mauvais moment. C’était une bavure, rien d’autre. Voldemort n’avait
certainement pas voulu leur faire de mal.
Un bruit à l’étage dévia l’attention
de mon employeur et il jura :
- Que fait encore ce satané
Karkaroff ?!
Pour ça aussi j’aurais pu le
renseigner. Igor Karkaroff, un ancien professeur de Poudlard, était l’un des
fidèles du Seigneur des Ténèbres et m’aidait à comprendre le fonctionnement de
« la » porte qui avait enfin daigné s’ouvrir après des mois de
travail et d’efforts.
- J’arrive !
Dumbledore se précipita dans la
volée d’escaliers. Je ne savais pas qu’on pouvait cavaler aussi vite à son âge.
Il avait laissé le journal dans la pièce déserte et je le saisis. Le titre en
lettres capitales renvoyait à une page postérieure que je compulsai. Le récit
de l’attaque était assez atroce et je le qualifiai d’exagéré avant la fin de ma
lecture. Mon maître n’était pas cruel et les horreurs décrites ne pouvaient
être que mensongères.
- Voleur ! Fouineur !
Bougre de sorcier ! hurlait Dumbledore, en claquant les portes.
Des pas précipités dévalèrent les
escaliers et une voix essoufflée me dit :
- Je pars.
Echevelé, la mine défaite, Karkaroff
transplana avant que je puisse émettre le moindre son.
- Il furetait partout chez
moi ! s’indigna le tenancier, en revenant dans la salle.
Ses yeux bleus lançaient des éclairs
et sa main tenait encore sa baguette d’où s’échappait un peu de fumée.
- Vous lui avez lancé un sort ?
demandai-je.
- Un bon enfumage, oui !
Mon sourire s’effaça lentement, en
pensant que le Seigneur des Ténèbres ne serait pas content. Si Karkaroff avait
manqué de subtilité, il n’en demeurait pas moins que j’aurais dû le couvrir.
Le soleil pointait des rayons
timides à travers les nuages gris et lourds de ce mois de mars. J’attendis que
Narcissa se soit installée, avant de m’asseoir à mon tour. Elle remercia ma
galanterie d’un petit sourire fané et commanda un thé nature au serveur de Fortarôme.
- Pourquoi m’avoir fait venir
ici ? demandai-je, quand nos boissons furent posées devant nous.
Elle m’avait invité au Chemin de
Traverse, pour discuter et était restée très laconique sur le contenu de ce
qu’elle voulait me dire. Néanmoins, la voir si triste et chiffonnée dans la
cheminée de
- Lucius n’est pas avec vous ?
Malefoy ne permettait que rarement à
sa femme de promener seule et la faisait toujours accompagner par l’un de leurs
serviteurs ou lui-même. Elle était un objet précieux qui vivait sous bonne
garde, de peur qu’il ne se brise ou qu’on le dérobe. Une belle fleur sous
verre ; un oiseau dans une cage dorée. Ma fascination pour Narcissa était
encore présente, malgré les années écoulées.
- Je voulais vous parler de… lui.
Lui, c’était le Seigneur des
Ténèbres. Il devenait de plus en plus rare qu’on évoque ouvertement son nom,
que ce soit en public ou entre nous, ses fidèles.
- Il n’y a rien à dire sur notre
maître, soufflai-je, les sourcils froncés.
- Et pourtant…
Ses petits poings s’emparèrent d’un
mouchoir en dentelle blanche et le tordirent nerveusement.
- Il me fait peur.
Cela sonnait comme une évidence. Et
c’était douloureusement sorti de sa gorge immaculée. Narcissa Black avait peur.
Peur de celui envers qui son mari avait fait un serment d’allégeance.
- Le Seigneur des Ténèbres,
commençai-je.
Elle m’interrompit :
- Non ! Severus, pas
vous ! Lucius non plus ne prononce plus son nom, depuis quelques temps.
Pourquoi ?
Excellente constatation, Narcissa.
Mais je ne parvenais pas à trouver les mots justes pour lui répondre. Le Lord
Noir devenait inquiétant, certes, mais de là à le craindre de la façon avec
laquelle elle l’appréhendait était excessif. Mon maître était loin d’être le
monstre qu’elle semblait voir en lui.
- Qu’a-t-il donc fait pour que vous
le suiviez tous béatement, sans vous interroger sur ses intentions ?
- Vous ne devriez pas prononcer de
telles paroles, Narcissa, lui dis-je, la mettant en garde. Il est votre maître
aussi, de par votre union avec Lucius.
- Ses belles paroles ne sont que
vent, se rebella-t-elle.
Plusieurs têtes se tournèrent vers
nous, après l’éclat qu’elle venait d’avoir. Mais elle n’en avait cure et
continuait sur sa lancée. Pour plus de sécurité, je lançai un sortilège que
j’avais inventé et qui permettait de discuter sans être entendu :
- Assurdatio !
- Il nous annonce
- Taisez-vous !
J’étais en colère, maintenant.
Comment osait-elle mettre en doute ce que Mon Seigneur promettait ? Il
m’avait juré qu’il m’expulserait de la noirceur dans laquelle mon père m’avait
enfermé, pour me placer au cœur d’une lumière glorieuse, où je serais craint et
jugé sur mes propres valeurs.
- N’avez-vous pas vu ce qu’il a
fait, hier ? Lucius était avec lui et il a tué un enfant.
- C’était pour
Elle s’obstinait et m’agaçait.
- Quelle cause ? Quand il est
rentré, il puait le sang et le vomi. C’est cela sa récompense ? Qu’on lui
vomisse dessus, des insanités et des restes de repas ?
- La mort de ces enfants était un
regrettable accident. Le Lord Noir…
- Est un fou paranoïaque.
Mes articulations blanchirent alors
que je serrais les poings de rage.
- Vous ne pouvez pas comprendre,
Narcissa. Vous ne pouvez imaginer les souffrances que ces Moldus sont capables
d’infliger. Vous ne les avez pas vu à l’œuvre.
- Vous oui ?
Je me retranchai dans un silence que
j’espérais salutaire. En défendant mon maître, je m’exposais. En me renfonçant
contre le dossier de la chaise, j’aspirais à ce que les ténèbres
m’engloutissent, pour échapper à l’œil bleu qui scrutait.
- Si tu me dis que sa Cause est
juste, elle sera mienne, chuchota-t-elle en se penchant sur la table.
Nos visages se touchaient presque
alors que je réalisais qu’elle me tutoyait pour la première fois depuis mes
treize ans. Ses mots se frayèrent difficilement un chemin, jusqu’à ma
conscience. J’étais subjugué par son regard déterminé. C’était vers moi qu’elle
s’était tournée, pour réclamer réconfort et paroles rassurantes. Pas auprès de Lucius,
son cher époux, si fort, si puissant dans le moindre geste et la moindre
parole.
- Oui, ce qu’il dit est juste,
assurai-je finalement. Fais-moi confiance.
Elle se recula, un sourire au bord
de ses lèvres purpurines. Merlin, qu’elle était belle ! Malgré la pâleur
et les cernes. Malgré la maigreur qui la tenaillait. Elle était si belle.
- Je vous sens troublé, enfant,
constata-t-il, quand je me redressai.
- Non, Mon Seigneur.
J’étais arrivé quelques minutes
auparavant et il m’avait fait entrer dans son salon où le feu ronflait
timidement. Lui était installé dans le fauteuil tapissé de velours vert, ses
longues mains étendues sur les accoudoirs. Il ressemblait à un roi. Et j’étais
son Prince.
- La vérité, Severus,
m’enjoignit-il.
Ses pupilles noires à la lueur
vermeille me vrillèrent de l’intérieur. Je le laissai librement fouiller ce
qu’il cherchait. L’examen terminé, je penchai la tête, soumis, comme un pécheur
devrait l’être.
- Elle sera châtiée de ses doutes,
conclut-il.
- Mon Seigneur, je vous en supplie,
non ! m’élançai-je, inconscient.
Je lui agrippai la main, m’y
accrochant. J’étais le naufragé et il était mon sauveur. Je ne voulais pas
qu’il fasse du mal à Narcissa. Elle ne méritait pas sa punition. Les doigts
élégants se serrèrent, entre mes paumes dévotes.
- Oseriez-vous me contredire ?
Sa voix était plus douce qu’une
caresse. Son visage était détendu.
- Elle… elle avait peur, Mon
Seigneur. Peur de votre grandeur.
- Bonne réponse, enfant.
Le poing redevint plat et tendre. Je
me reculai, honteux de ma réaction. Je n’étais plus un enfant mais je me
comportais en gosse devant celui que j’estimais tant. Je voulais lui prouver
que je pouvais être plus que cela. Bien plus. Pas seulement un enfant qui
écouterait aveuglément ses paroles. Non, je serais un disciple, un suivant.
Celui qui aurait sa confiance illimitée parce qu’il la méritait.
- Avez-vous avancé dans vos
recherches ? questionna-t-il.
- Lesquelles ?
- Le livre de votre grand-père. Ses
secrets vous ont-ils été révélés ?
- J’y travaille, dès que j’en ai la
possibilité, Mon Seigneur.
- Ce grimoire est très important,
Severus. Savez-vous à quoi il va me servir ?
J’hésitai.
- D’après ce que j’en ai compris, il
est utilisé sur l’âme. Il évoque les… Horcruxes.
- Oui, c’est cela. L’âme. La mienne
est vulnérable, comme celle de tout mortel. Je refuse de ressembler aux autres
hommes. Je mérite bien plus que cela. Les Horcruxes m’y aideront.
Je ne le contredis pas. Il avait
raison : son esprit brillant valait plus que celui de tous les Hommes
réunis.
- Grâce à vos formidables dons en
Potions, vous m’aiderez à devenir immortel.
J’avalai péniblement. Un être humain
ne pouvait être immortel. La mort était un aboutissement auquel nul
n’échapperait jamais. Si des potions d’immortalité existaient, cela se saurait.
Mon maître aurait-il peur de disparaître dans l’oubli de la fin de soi ?
- Vous enfermerez
Chapitre 9
Celui qui mange
la mort
« Quel
étrange cadeau, n’est-ce pas ?
- Il me
faisait vomir d’horreur ».
Les yeux translucides ne me
quittaient pas, alors que je rangeais les boissons reçues le matin même, à
- Que voulez-vous ?
- Peu de chose, Severus Rogue, me
répondit-il, de son habituel ton rauque.
Il voltigea jusqu’à moi, son visage
presque entièrement dissimulé par le voile grisâtre. Il me lacéra l’âme de son
regard de mort.
- Quoi ?!
J’étais mal à l’aise, je n’aimais
pas cette inspection muette et perspicace. J’avais l’impression qu’il lisait en
moi aussi facilement que s’il compulsait un livre d’images.
- Avez-vous enfin appris à compter
les années, Severus Rogue ?
Je fronçai les sourcils, me
souvenant vaguement de l’insinuation qu’il avait soulevée, un ou deux ans plus
tôt, comme quoi les fantômes ne dénombraient plus les années et que je faisais
la même chose. Peut-être parce que j’étais un corps sans âme, avais-je pensé,
sur le coup.
- Bien sûr ! sifflai-je, vexé.
Nous sommes le 21 juillet 1978.
- Je l’ignorais, avoua-t-il sans
honte. Et que se passe-t-il dans la vie d’un sorcier, ce 21 juillet 1978 ?
Agacé de ses questions – je n’avais
pas que cela à faire – je lui répondis vivement :
- Ce n’est pas à moi que vous devez
le demander. Ma vie est pitoyablement monotone, dans cette taverne sordide.
- Dumbledore m’a dit qu’un sorcier
noir terrorisait les gens. Est-ce vrai ? Avez-vous peur de ce Lord
Voldemort, Severus Rogue ?
Je tressaillis en entendant le nom
de mon maître. Plus personne ne le nommait. Surtout pas ses fidèles. Mais mon
interlocuteur n’était plus qu’un esprit sans corps ; il n’avait rien à
craindre du Seigneur des Ténèbres.
- Oui. Comme tout le monde,
murmurai-je, sans mentir, pour une fois.
Evidemment que j’avais peur. Qui ne
le craignait pas ? Il fallait être sot pour ne pas appréhender les
réactions du Seigneur des Ténèbres. Il était capable de tout. Du meilleur et du
pire. J’avais vu ce qu’il avait fait à un partisan, quand il était en colère. Les
hurlements m’expulsaient sans gêne de mes rêves troublés. Quand je l’avais
rejoint, deux ans plus tôt, n’était-ce pas un père que je rencontrais ?
- Pourtant, dans votre chair, c’est
sa marque que vous dissimulez.
Ma main se précipita sur mon
avant-bras gauche et je blêmis. Comment savait-il cela ? J’avais toujours
pris soin de ne jamais la laisser apparente. Le fantôme échappa un rire
étouffé.
- Qui…
- Personne. Ou si : vous. Votre
manie de rester avec des manches longues, en toute saison. Même ce 21 juillet
1978. Je ne sens plus le froid ou la chaleur.
- Dumbledore le sait ?
m’inquiétai-je.
- Non. Il ne prend pas garde à vous.
Pas de cette façon, en tout cas. Il vous prend pour un garçon étrange. Pas pour
un assassin.
- Je ne suis pas un meurtrier !
m’indignai-je, les poings serrés.
- Ton maître, oui.
Ma gorge s’assécha. Une année
auparavant, je me serais indigné d’une telle réflexion. Aujourd’hui, je ne
pouvais qu’approuver. Même si sa cause était juste et ses actes nécessaires, il
prenait la vie à des hommes et des femmes qui s’opposaient à lui. C’était le
seul moyen de se faire entendre par les autorités. Avant cela, personne ne le
prenait au sérieux, on se moquait de ses idées.
- Pourquoi le suivre, Severus
Rogue ?
- Parce qu’il est juste.
- Il n’est pas juste. C’est un
monstre.
- Le Seigneur des Ténèbres est le
seul qui m’ait jamais aimé et réconforté, soufflai-je. Vous ne pouvez pas
comprendre. Il peut tout.
- Il est si fort, n’est-ce
pas ? railla le spectre. Tellement puissant qu’il a besoin de vous pour
devenir immortel.
La réflexion me fit tiquer. Il
savait cela, aussi. La potion que je faisais, pendant mes nuits, était
complexe, bien plus que tout ce que j’avais préparé depuis que je savais ce
qu’était un chaudron. Grâce à elle, le Lord Noir pourrait fractionner son âme
en plusieurs parties, qu’il cacherait dans différents objets qu’il avait
lui-même choisis. Il disait que c’était une précaution nécessaire, à cause de
ses détracteurs qui étaient de plus en plus nombreux, et parmi lesquels on
pouvait voir Albus Dumbledore, l’unique sorcier que mon maître estimait assez
puissant pour rivaliser avec lui.
- Je ne veux plus en parler avec
vous, déclarai-je.
J’avais craché ces quelques mots
avec haine. Qu’est-ce qu’un fantôme comprenait du monde des vivants ?
-
Savez-vous ce qu’il devra faire, pour exécuter son plan ? Non ? Il va
tuer. Tuer et encore tuer.
Je
gardai le silence et, sans un regard en arrière, je remontai les escaliers qui
me ramèneraient au rez-de-chaussée.
Le corps longiligne d’un serpent
effleura mes chevilles et j’arrêtai de respirer, terrifié de ce que l’animal
pourrait me faire. A quelques pas de moi, le Seigneur des Ténèbres éclata de
rire et je redressai la tête. Il paraissait beaucoup s’amuser de mes réactions
devant son nouveau compagnon.
- Il s’appelle Nagini, Severus. Il
m’est fidèle.
- Moi aussi, Mon Seigneur,
répliquai-je, très vite.
Le Lord Noir se leva du fauteuil
qu’il occupait, donnant quelques ordres dans une langue sifflante et lente. Le
fourchelangue. Le serpent déserta mes pieds et me soulagea de sa présence
venimeuse.
- J’ignorais que…
- Que je parlais la langue des
serpents ? continua-t-il, son œil rouge braqué sur l’animal. Je suis le
descendant de Salazar Serpentard, Severus.
- Oui, Mon Seigneur. J’avais oublié
que Serpentard communiquait avec les serpents.
Il s’approcha de moi, ses longs
cheveux rejetés en arrière, élégant et noble dans le moindre de ses gestes.
- Ce n’est pas pour rien que le
symbole de sa Maison est un serpent… Mes autres fidèles devraient arriver d’un
instant à l’autre, Severus. Vous êtes de plus en plus nombreux à rejoindre mon
camp.
- Vos idées sont les seules qui
prennent en compte le bien des sorciers, Mon Seigneur.
- La potion ?
- Elle commence à prendre forme.
Mais je ne l’aurai pas terminée cette année, Mon Seigneur. Je suis désolé. Elle
est plus ardue que je ne le pensais.
- Je ne veux pas attendre,
Severus !
Mes paupières dissimulèrent la lueur
de peur qui embrasait mes iris et je murmurai :
- Oui, maître.
- Et la porte de
- Je crois que j’ai enfin découvert
son secret, même si je n’arrive pas encore à la manipuler.
- Dites-moi la vérité.
Ses doigts maigres m’obligèrent à
redresser le menton et il plongea son regard aux tréfonds de mon âme.
- Elle serait comme un portoloin.
Une cheminée. Je ne sais comment la définir. Elle permet à celui qui l’emprunte
de se rendre dans des lieux normalement impossibles d’accès pour les personnes
qui n’y seraient pas autorisées.
- Azkaban ?
- Certainement, Mon Seigneur. Le
Ministère, aussi.
- Ils arrivent, renseigna-t-il en
s’éloignant.
Dans des « plop » plus ou
moins sonores, des dizaines de silhouettes apparurent dans le salon glacé,
malgré la chaleur étouffante du dehors.
- Vous voilà enfin réunis, mes chers
disciples. Mes chers fidèles, murmura le Seigneur des Ténèbres.
Quand nous étions tous ensembles,
nous portions des masques, de sorte à garder l’anonymat. Si je connaissais
certains adeptes de mon maître, je ne savais pas qui était la plupart d’entre
eux. J’avais, moi-même, eu juste le temps d’enfiler le masque immaculé qui
dissimulait entièrement mon visage.
- A genoux, ordonna-t-il.
D’un seul homme, nous nous
exécutâmes, sans un mot.
- Sangs-de-Bourbes et Moldus
causeront notre perte. Vous qui êtes des sorciers, vous avez décidé de me
rejoindre, pour lutter contre cette vermine. Certains d’entre vous ont déjà tué
pour moi. Le tour des autres viendra aussi. Vous volerez la mort douce que ces
gens ne méritent pas. Vous mangerez chaque parcelle d’espoir qui pourrait
habiter leur corps impur. Vous serez, pour eux, des Mangemorts. Mes Mangemorts.
Je posai un bref instant les yeux
sur le Seigneur des Ténèbres. Ses pupilles étaient écarlates. De la même
couleur que celles de son serpent à la peau blanche. Je ne l’avais pas rejoint
pour être le bourreau de ceux qui avaient refusé de le suivre ou ceux qui
avaient le sang impur. Je haïssais les Moldus mais je n’aurais jamais le
courage de les tuer. Je réclamais vengeance, certes. Néanmoins, ce prix était
un trop lourd tribut.
Ma main qui tenait la baguette
magique tremblait. Mes lèvres ne pouvaient se résoudre à formuler les terribles
paroles. J’étais dans cette maison d’un paisible quartier moldu sur les ordres
du Seigneur des Ténèbres. Celui-ci voulait châtier la famille parce que la
femme avait épousé un homme qui était dépourvu de pouvoirs magiques et qu’elle
avait refusé de s’en séparer, quand Voldemort l’avait contactée.
Dolohov,
un autre Mangemort, m’intima de m’exécuter.
- Avada Kedavra.
Un éclair vert jaillit, alors qu’un
craquement se faisait entendre. Le souffle de ma victime s’éteignit, alors
qu’elle se fracassait contre le mur de sa cuisine.
A l’étage, les hurlements déchirants
s’étaient tus et la silhouette mince de Bellatrix apparut dans l’embrasure de
la porte.
- La femme est morte, nous
renseigna-t-elle. Ce n’était qu’une traîtresse à son sang. Elle a à peine tenu
trois minutes au doloris. Le maître sera content de moi.
Elle avait l’air ravi, très
satisfaite de ce qu’elle venait d’accomplir. Pour moi, c’était la première fois
que j’ôtais la vie à un être humain, même si j’avais espéré mille fois la mort
de mon père ou celle de James Potter.
-
En quittant le foyer, nous restâmes
un instant dans le jardin, les baguettes unies. Avec une incantation, des
filaments émeraude s’élevèrent dans le ciel, traçant un serpent qui sortait de
la bouche d’une tête de mort.
Lorsque je me glissai dans mon lit,
à
Chapitre 10
Le poids pesant
des soupçons
« Contre
qui te battais-tu ?
- Contre
ce monde qu’il symbolisait ».
Le Mangemort était devenu une telle
entité que tout le monde sorcier le connaissait. Le Mangemort, c’était l’âme
damnée du sorcier sombre dont on ne prononçait plus le nom. J’étais une âme
damnée, comme tant d’autres. La douce et gentille fée avait oublié de se
pencher sur mon berceau et j’étais devenu un monstre. J’avais vingt ans,
aujourd’hui. Personne autour de moi ne le savait. Personne ne s’intéressait à
l’horrible et graisseux serveur de
A travers les flocons cendreux que
déversait un ciel monotone, je distinguai
Le carillon de la porte d’entrée
retentit, annonce de nouveaux clients. Je me tournai vers les arrivants mais je
m’interrompis dans mon élan pour les saluer. C’était des Aurors. Ils portaient
la tenue réglementaire que le Ministère leur imposait. En tout, ils étaient
quatre et, à leur air martial, ils étaient encore en service et ne venaient pas
au pub pour boire quelques pintes. Toutes les conversations conspiratrices s’étaient
interrompues.
- Vous êtes le propriétaire de cet
endroit ? me demanda l’un des Aurors, en s’approchant.
- Non, je ne suis qu’un employé,
répondis-je, peu à mon aise. Abelforth Dumbledore n’est pas là pour l’instant.
- Dumbledore ? s’étonna un
autre.
Il boitilla pour se mettre à ma
hauteur et je reconnus son visage aux yeux scrutateurs. C’était Alastor
Maugrey, l’une des pires teignes que le ministre de
- O… oui, balbutiai-je. Le frère du
directeur de Poudlard.
- Je l’ignorais, dit son coéquipier.
Il se gratta la tempe avec sa
baguette et Maugrey émit un soupir agacé.
- Perquisition, marmotta-t-il en me
tendant un parchemin qu’il ne me laissa même pas le temps de lire. On a le
droit de tout fouiller.
- P… pourquoi ?
- J’t’en pose des questions, moi,
morveux ? me fut-il répliqué.
Je serrai les mâchoires de colère.
Tout Auror qu’il était, il n’avait pas à me parler de cette manière méprisante.
- Je vous interdis de faire cela, me
rebellai-je. Je vous en empêcherai !
La pupille s’étrécit et me
transperça comme une lame.
- Essaie toujours, gamin. Vous
autres, commencez par la chambre de ce gaillard. M’n’avis qu’on y dégotera des
choses intéressantes.
- Non !
Ma dénégation m’étouffa à moitié
alors que la baguette de Maugrey me rentrait presque dans le gosier.
- La ferme ! commanda-t-il.
Ici, c’est moi le chef. Alors, ferme ta bouche de sale petit sorcier crasseux.
Les clients détournèrent tous le
regard de la scène, me laissant me dépêtrer tout seul avec mes ennuis. Je n’en
attendais pas moins d’eux, de toute façon. La plupart d’entre eux étaient
encore plus lâche que moi. Pourtant, la grosse main de Hagrid s’interposa entre
l’arme qui me tenait en joue et ma gorge pâle. Je n’avais même pas remarqué
qu’il avait suivi l’entrée militaire des Aurors.
- Allons, allons, Alastor,
marmonna-t-il. Ne faites pas d’excès de zèle. Le petit ne fait rien de mal.
- Ce n’est pas à vous de juger,
Hagrid, répondit-il vertement. Je connais le « petit » et il n’a rien
d’un blanc sorcier.
Je supportais mal qu’on parle de moi
sans s’apercevoir que j’étais là et je n’aimais pas qu’on prenne ma défense,
comme si j’étais un môme qu’il fallait protéger. Je me débrouillais seul depuis
toujours. Et ce n’était pas ce lourdaud qui allait arranger les choses.
- Je le connais, je m’en porte
garant.
- Hagrid, vous vous porteriez garant
de la gentillesse d’un dragon, ricana l’Auror en faisant reprendre à sa
baguette la place qu’elle occupait avant l’intervention du semi-géant.
C’était évidemment la réponse que j’aurais dû attendre.
Lorsque
les trois autres mandatés du Ministère revinrent dans la salle, ils avaient
dans les mains des dizaines de fioles qui étaient aussi illicites les unes que
les autres. Avec un tel arsenal, ils pouvaient m’envoyer à Azkaban pour une
année, au moins.
-
Voyez-vous ça, se régala Maugrey. Embarquez-le.
Mes poings entrèrent encore une fois
violemment en contact avec la surface rugueuse de la porte. Je hurlai :
- Laissez-moi SORTIR !
Ma main allait s’abattre à nouveau
sur le bois ensorcelé quand le battant s’ouvrit.
- La ferme, Rogue, grogna Maugrey,
en m’agrippant la manche. Tu ne parleras que quand je le dirai. Avance.
- Non !
Je tentai de me renfoncer dans le
fond de la cellule, en vain. La prise avait trop de force autour de mon bras.
-
Faut savoir ce que tu veux. Sortir ou non ?
- Qu’allez-vous me faire ?
m’inquiétai-je.
Je n’appréciais pas la lueur qui
brillait dans ses yeux sombres et j’essayai de me dégager de sa poigne d’acier.
Je ne valais pas grand-chose pour lui, je le sentais bien. Je n’étais qu’un
grain de poussière à balayer.
- Ne m’oblige pas à te jeter un
sort.
La menace eut l’effet escompté
puisque je le suivis silencieusement jusqu’à la salle prévue aux
interrogatoires. On était dans l’un des sous-sols du Ministère de
- Tes p’tites magouilles à l’emporte-pièce,
j’m’en balance, Rogue, commença-t-il.
Je devais me déboulonner la tête
pour le regarder, tandis qu’il me parlait.
- C’que j’veux savoir c’est qui sont
tes clients.
- Je ne fais pas de commerce
illicite, m’insurgeai-je.
Au moins, cela était vrai.
- T’as pas c’qui faut, là où y faut
pour être une de ces saletés de Mangemorts.
Je rougis de son insinuation salace.
- Je ne vous permets pas,
soufflai-je.
- Mais j’suis sûr que tu les
connais, ces p’tits merdeux. Des noms !
- Je ne connais aucun Mangemort. Vous
vous trompez de cible, monsieur Maugrey.
L’Auror rugit et fondit sur moi de
sa démarche claudicante.
- Ne me mens pas !
Il plongea son regard dans le mien
et je le soutins sans sourciller. Il ne découvrirait rien de compromettant dans
mes souvenirs. J’étais trop bon occlumens pour le laisser aller là où je ne
désirais pas qu’il aille.
- T’as un métier passionnant, Rogue,
railla-t-il quand il tomba sur un souvenir où je nettoyais le vomi rance d’un
des clients de
- Je peux y aller, maintenant ?
questionnai-je, innocemment.
- Je pourrais te coffrer pour les
ingrédients qu’on a dénichés chez toi. Mais on n’a pas que ça à faire. Assez de
boulot avec Tu-Sais-Qui. J’ai pas le temps de m’encombrer d’un magouilleur de
ton genre. File d’ici.
Incrédule de m’en tirer à si bon
compte, je ne me le fis pas dire deux fois et je quittai rapidement le
Ministère et ses geôles peu accueillantes. J’avais échappé de peu à Azkaban. Si
Maugrey avait eu l’idée de soulever ma manche, il serait tombé sur
- Sa trahison, il la paiera de sa
vie, gronda le Seigneur des Ténèbres.
Autour de lui, des vases se
brisèrent, trop fragiles pour résister à sa colère grandissante. Lucius et moi
étions plus bas que terre, nos regards frôlant le sol dans une attitude de
soumission des plus sincères.
- Regulus Black, cracha à nouveau
mon maître. Ce sorcier minable que j’ai un jour accepté dans mes rangs. Comment
a-t-il osé ?!
Il n’attendait pas de réponse à ses
questions purement formelles. Et j’étais bien incapable de lui fournir la
moindre explication. La main que j’avais posée contre le carrelage froid
tremblait toute seule, blanche créature apeurée.
Regulus Black était le frère de
Sirius et était âgé d’à peine dix-huit ans. Il s’était engagé comme Mangemort à
sa sortie de Poudlard, recherchant je ne sais quelle gloire ou puissance. Un
peu plus d’un an plus tard, il désertait le bateau de l’horreur avec bien plus
de courage que je n’en aurais jamais.
- Trouvez-le ! intima le Lord
Noir à Malefoy qui s’inclina encore plus, au-delà du possible. Allez.
J’allais, moi aussi, quitter la
pièce mais la voix du Seigneur des Ténèbres claqua à la manière d’un coup de
fouet :
- Pas vous, Severus !
Mes paumes devinrent moites
d’appréhension et je regardai Lucius disparaître avec angoisse.
- Où en est la potion ?
J’attends depuis trop longtemps.
- Pardonnez-moi, Mon Seigneur,
soufflai-je, incapable du moindre mouvement.
Son serpent s’approcha de moi, dans
un mouvement souple et silencieux. Sa langue fourchue dardait entre ses dents
acérées. Il ouvrit une gueule menaçante et de la sueur perla sur ma tempe. Le
Seigneur des Ténèbres rappela l’animal et je respirai à nouveau.
- Nagini vous fait peur,
Severus ? s’étonna-t-il.
La figure pâle me dévisageait,
inquisitrice.
- Il…
Je ne terminai pas ma phrase. Le
Lord ne m’avait pas permis de m’exprimer. Sa bête était bien moins effrayante
que l’une de ses respirations à lui.
- Le temps presse. J’ai de plus en
plus d’ennemis prêts à me faire du mal.
- Nul ne peut vous vaincre, Mon
Seigneur, laissai-je échapper.
- Certes, Severus, certes.
Néanmoins, cette immortalité, je la veux. Entendez-vous ?! Je la veux.
Maintenant !
Je ne pouvais accéder à sa requête.
Si mon grand-père était un théoricien remarquable, il manquait quelques
précisions dans ses instructions et je devais retravailler la recette, de fond
en comble. Cela me prenait tout mon temps. Je n’arrêtais pas, contrairement à
ce que mon maître semblait croire. J’avais bien trop peur de lui pour m’accorder
une minuscule pause qui contrarierait ses désirs. Je retombai à genoux,
suppliant.
- Pardonnez-moi, Mon Seigneur.
Pardonnez-moi, psalmodiai-je.
Je rampai jusqu’à ses robes noires
et je m’y accrochai, misérable dans ma terreur. Le Lord Noir se pencha vers moi
et empoigna mes cheveux trop longs. Je gémis de cette douleur physique
inattendue.
- Vous pardonnez ?
questionna-t-il. Vous pardonnez de quoi, Severus ?
De n’importe quoi, avais-je envie de
lui hurler. De tout. J’aurais fait amende honorable sur la plus petite bêtise
qu’il estimerait nécessaire. Je ne voulais plus l’horreur de sa déception,
inscrite dans chacun de mes muscles.
- Pardon, pardon.
C’était une litanie, une prière. Je
l’avais déjà répétée, dix ans plus tôt. Quinze ans plus tôt. Je la connaissais
par cœur. Je ne connaissais qu’elle.
Il relâcha rudement mes cheveux et
mon front s’écrasa durement contre le dallage. Ma plainte fut étouffée par le
pied qui m’enfonçait le visage dans le sol. Mon nez se brisa. Des larmes d’une
humiliante souffrance perlèrent au coin de mes paupières closes. Je sentais le
souffle chaud de Nagini à l’intérieur mon cou. La pression cessa et je haletai.
- Levez-vous, Severus Rogue.
J’obéis. Un peu de sang coulait de mes
narines.
- Je jure que je préparerai la
potion pour le mois prochain. En septembre.
- Vos promesses m’indiffèrent, me
répondit-il.
Sa main s’empara de mon bras et le
broya.
- Faites-moi confiance, Mon
Seigneur, dis-je, la voix rauque.
- C’est ce que je fais, Severus.
Depuis trop longtemps. Partez. Et ne revenez qu’avec des présents qui me
combleront.
Chapitre 11
La porte des
secrets
« C’était
une façon de fuir, pour toi ?
- La
fuite est un luxe ».
Etourdi, je jetai des regards
craintifs autour de moi. Je venais d’être propulsé à l’intérieur d’une chapelle
aux allures lugubres et fantomatiques. Apparemment j’avais enfin compris l’utilisation
de la porte qui se trouvait à
J’avais
l’intime conviction d’être entré dans un monde sacré. Lorsque je me remis en
marche, la cloche sonna une deuxième fois. Je pivotai sur moi-même, imaginant
une attaque en bonne et due forme. Je m’emparai de ma baguette magique, prêt à
me battre.
J'amorçai un nouveau mouvement vers
l’avant et la cloche retentit une troisième fois. Ma vue se brouilla. Quand mes
yeux se stabilisèrent, le décor tout entier s’était transformé.
Là où, quelques instants auparavant,
se trouvait le vide, j’aperçus un autel décoré d’une nappe écarlate. Des bougies
éclairaient le fond de la nef recouverte d’or.
A
travers des centaines de colonnades, je distinguai trois portes en bois. Sur la
première, il était écrit en lettres de sang « Azkaban ». La deuxième
portait la pancarte dorée du « Ministère ». La dernière était nue de
toute indication. Une par une, je tentai de les ouvrir, sans succès. Au
troisième essai, sur le battant qui conduisait à la prison des sorciers, je
reçus une décharge qui m’expulsa de nombreux mètres en arrière. Le choc me fit
haleter.
J’étais
revenu dans la salle du pub et je me hâtai de décamper de cette pièce où
Albelforth Dumbledore m’avait formellement interdit de me rendre. Je me
composai un visage indéchiffrable, redescendant aux côtés de mon employeur.
- Où étais-tu ? questionna-t-il,
bourru.
- Dans ma chambre. Je préparais une
potion pour mes insomnies.
Ce n’était qu’un demi mensonge.
J’avais appris à dire toujours une partie de la vérité, c’était tellement plus
simple pour que les autres prêtent foi en mes balivernes. C’était plus crédible
avec un fond de sincérité.
- Ce n’est pas bon de prendre des
drogues, pour dormir, sermonna le vieillard.
Je ne l’écoutais que d’une oreille
distraite, ma baguette ordonnant aux bouteilles d’alcool de se ranger par ordre
alphabétique.
- Je sais que tu as ouvert la porte.
Je suspendis mon geste et j’arrêtai
de respirer. Très raide, je pivotai vers le tavernier qui m’étudiait de son
regard bleu, inflexible.
- P… pardon ? balbutiai-je.
- L’ingénuité ne te va pas, gamin.
Ton œil est trop calculateur pour cela.
Mon poing se serra contre ma
baguette magique et je murmurai :
- Je ne fais rien de mal.
La tête grise se secoua et un
sourire naquit sur les lèvres parcheminées. L’homme était presque indulgent
dans sa façon de me regarder.
- Ton arrogance te jouera des tours,
mon gars. Tu ne vaux pas mieux que moi : tu es plus pauvre que notre
client le plus miséreux.
- Si vous me rétribueriez un peu
plus…
- Je ne te parle pas d’argent.
Ses doigts noueux s’approchèrent de
mon torse et tapotèrent l’emplacement de mon cœur. Je me dérobai, reculant de
plusieurs pas.
- Tu es sec, là-dedans,
m’assura-t-il.
Je plissai des paupières,
sifflant :
- Je ne vous permets pas de me
juger. Vous ne savez rien.
- Toi non plus, gamin. Tu ne sais
rien.
Coléreux, je quittai
- Vous avez choisi ? questionna
Madame Rosmerta, la patronne.
- Un café.
Sa plume ensorcelée griffonna sur un
calepin ma commande et elle me réclama ce que je lui devais. Dès que Rosemerta
revint avec ma boisson, je dépliai le grimoire de mon grand-père, lui rendant
sa taille originelle, et je fis apparaître une écritoire. L’endroit était calme
et isolé.
- Vous travaillez encore,
Severus ? interrogea une voix enjouée que je connaissais.
Je relevai la tête de mon ouvrage,
distinguant la moustache épaisse de Slughorn. Son ventre avait encore épaissi.
- Professeur Slughorn, saluai-je,
surpris de le croiser.
- Bonjour, Severus.
Et il s’assit à ma table, sans
attendre mon invitation. Il s’empressa de demander un cognac, qu’on lui apporta
rapidement. C’était un habitué.
Je refermai discrètement le livre,
pour qu’il ne puisse voir de quoi il s’agissait. Slughorn était un proche
d’Albus Dumbledore et il n’était pas bon de se promener avec un livre qui avait
été brûlé et proscrit. Evoquer les Horcruxes en public était aussi mal venu que
d’avouer qu’on était un assassin. Et c’était presque le cas, d’ailleurs. Car
pour parvenir à déchirer son âme, comme mon maître voulait le faire, il
fallait tuer un homme. De là, grâce à la potion, cette parcelle de soi-même
était enfermée à l’intérieur d’un objet choisi.
- Avez-vous entrepris des études,
mon garçon ?
- Par correspondance, monsieur.
Si l’homme manquait de subtilité, il
m’avait quand même permis de me dépasser dans des domaines que je maîtrisais
très bien. Grâce à lui, les potions n’avaient plus de secret pour moi et
j’avais appris à créer des sorts de toutes catégories.
- En quoi ?
- Potions Magiques et Magie
Ancienne.
- Vous êtes donc Maître des Potions.
C’est bien. Cette matière était l’une de vos spécialités.
J’évitai de lui dire que,
parallèlement, je m’étais essayé, avec succès, à la pratique de
Slughorn vida son verre d’un trait
et il se leva sur ses jambes courtes. Me tapotant amicalement l’épaule, il
murmura :
- N’hésitez pas à me contacter,
quand votre avenir sera sur de bons rails.
- Oui, professeur. Je n’y manquerai
pas.
Je le suivis des yeux, alors que le
panneau de la porte l’engloutissait. Le Seigneur des Ténèbres estimait qu’il
ferait un très bon allié mais il s’y était toujours fermement refusé. Les
Mangemorts n’avaient d’ailleurs jamais pu l’atteindre, puisqu’il gravitait
autour de la sphère d’Albus Dumbledore.
Je me replongeai dans mon livre.
Le Seigneur des Ténèbres avait l’air
satisfait de ma découverte, bien qu’il déplorât mon impossibilité à forcer les passages.
- Quelques fidèles ont été
emprisonnés, m’annonça-t-il. Avec cette porte, vous pourriez les libérer.
Cette perspective ne m’enchantait
guère. Je n’avais pas spécialement envie de me balader à Azkaban. On disait de
l’endroit qu’il était horrible et terrifiant. La nuit, les cris des suppliciés
vous glaçaient les sangs.
- Avez-vous une idée de ce que
dissimule la dernière porte ? me demanda le Lord Noir.
Je levai brièvement la tête vers
lui, avant de la baisser à nouveau, mes yeux rasant le sol. Ma main gauche
était agitée de soubresauts incontrôlables.
- Non, Mon Seigneur.
- Dites la vérité, Severus.
Lorsqu’il prononçait cette phrase, la
peur s’entortillait autour de ma colonne vertébrale et me paralysait
entièrement. Seuls les tremblements de mes mains me permettaient de savoir que
je pouvais encore bouger.
- A Poudlard, peut-être ?
avançai-je.
- Oui, à Poudlard.
Les bottes de mon maître
s’approchèrent et s’immobilisèrent. Je gardai le regard braqué sur le
carrelage, appréhendant le moment où les semelles me broieraient les doigts.
- Mon journal s’y trouve
certainement.
Son journal intime ! C’était
l’une de ses obsessions, avec la potion qui lui permettrait d’atteindre l’immortalité.
Il ne pensait qu’à cela. Et j’étais le larbin qui devrait lui fournir les deux choses.
Mais j’en étais bien incapable, pour le moment.
Le Seigneur des Ténèbres allait
ajouter quelque chose mais un grincement, de l’autre côté du mur,
l’interrompit.
- Qui ose me déranger de la
sorte ? siffla-t-il.
Une main tremblante tourna le loquet
et un masque immaculé apparut dans mon champ de vision. Mes cheveux cachèrent
mon visage pâle.
- Que voulez-vous, Dawlish ?
demanda la voix mortelle.
- Pardonnez-moi, Monseigneur,
souffla le Mangemort, en s’aplatissant contre le dallage. Ma soeur… Elle a retrouvé
la coupe. Là où vous l’aviez indiquée.
- Où est-elle ? Répondez !
Le fidèle s’apprêtait à le dévoiler
mais le Lord Noir le coupa dans son élan, en me congédiant. Humilié d’être
ainsi remercié, je transplanai, sans un mot.
Pour la troisième fois, la cloche
retentit, déstabilisant ma vue d’un brouillard impalpable. La baguette magique
au creux de ma poche, je touchai à trois reprises la poignée de la porte qui
conduisait à Azkaban. Je répétai le même manège pour celle du Ministère. Le
dernier battant émit un cliquetis et s’entrebâilla. Je m’y engouffrai. Un
courant d’air me glaça les veines et je me pétrifiai. J’éprouvais la même
sensation que celle que j’avais ressentie, la première fois que je m’étais
aventuré seul dans
Chapitre 12
« Tous
ces mensonges… Pour quoi ?
- Pour me
donner l’impression d’être le plus fort ».
Une femme, à l’allure étrange et
illuminée, s’était installée à
- J’ai rendez-vous, me dit-elle un
soir, sur le ton de la confidence.
Elle était persuadée que j’étais une
oreille amicale qui écoutait avec bienveillance ses divagations.
- Avec qui ? demandai-je, juste
pour la forme.
- Albus Dumbledore. Je crois qu’il a
un poste pour moi. Je vais enseigner la divination à Poudlard.
- Ah oui ?
Croyait-elle vraiment que cela
importait ? Alors que j’avais bien pire à penser ? Je reposai le
verre que je tenais parce que ma main tremblait trop. Je tremblais tout le
temps, maintenant. Le Lord Noir avait pointé son œil éternellement rouge contre
ma nuque et je ne parvenais plus à m’assoupir, la nuit, dans mon lit étriqué.
Le mois que je m’étais octroyé en sursis était passé et sa punition serait à la
hauteur de mon incompétence.
- Je l’attendrai dans ma chambre.
Faites-le monter, quand il se présentera.
- Oui, madame, marmonnai-je.
- Et vous nous apporterez un repas.
Ses étoffes éblouissantes se mirent
en branle et je la vis grimper les marches grinçantes avec le peu de dignité
dont elle était capable. Albus Dumbledore débarqua quelques minutes plus tard.
Il s’avança à l’intérieur de la taverne, indéniablement la seule personne qui
ne paraissait pas à sa place dans ce lieu.
- Bonsoir, me salua-t-il en retirant
son chapeau pointu. Je dois m’entretenir avec l’une de vos clientes. Sybille
Trelawney.
- Elle est dans sa chambre. Je vous
y conduis.
J’abandonnai un bref instant mes
verres sales et mes poivrots de clients, pour amener le frère de mon employeur
dans l’une des chambres du pub. C’était la seule qui était occupée, si on
exceptait la mienne. Tandis que nous montions les escaliers, Dumbledore se mit
en tête de meubler le silence qui s’était installé entre nous :
-
Etes-vous satisfait de votre travail, monsieur Rogue ?
Je haussai les épaules avec
fatalisme et je frappai doucement à la porte de la chambre où le charlatan
femelle attendait le directeur de Poudlard. Je répondis, alors que le battant
s’ouvrait :
- J’espère trouver mieux comme
boulot, un jour… Je vous apporte vos repas.
Quand je revins avec les plateaux,
Dumbledore essayait d’expliquer patiemment à la femme excentrique qu’il ne
tenait pas à réengager un professeur de Divination. Il était aussi sceptique que
moi concernant cet « art ». Au moment où je quittais la pièce et
refermais la porte, j’entendis un bruit de verre brisé et la voix de Sybille
Trelawney se transformer en un son guttural, hachuré. Curieux, incapable de
bouger, je collai mon oreille contre le bois.
- Celui qui a le pouvoir de vaincre
le Seigneur des Ténèbres approche… il naîtra de ceux qui l’ont par trois fois
défié, il sera né lorsque mourra le septième mois…
Je ne pus en entendre davantage.
Abelforth Dumbledore venait de m’empoigner par le collet, furieux de me
surprendre à écouter les conversations de ses clients. Surpris, j’enfonçai la
porte et je me retrouvai dans la chambre. Trelawney avait repris son habituel
air stupide et Albus Dumbledore paraissait soucieux.
- Dehors ! intima mon patron,
enragé.
Sa bouche se tordit de la même façon
que celle de mon père, juste avant qu’il ne me frappe. Inconsciemment, je
relevai le bras, pour me protéger la tête, me courbant vers l’arrière.
- Je n’ai rien fait de mal ! Je
voulais aller un instant dans ma chambre.
Mon ton était plaintif et arrogant à
la fois. Il n’avait pas le droit de me chasser de la sorte.
- Prends tes affaires et va-t’en.
Ma cause était perdue, je le savais.
Je détalai jusqu’à ma pièce, empaquetant mes maigres possessions et je redescendis
dans la salle où les clients ne m’accordèrent aucune attention. J’étais tenté
de discuter encore une fois mais la longue figure pâle du propriétaire de
L’humidité de la fin du mois de
septembre m’oppressa les poumons dès que je me retrouvai dans la ruelle sombre,
mon sac serré contre mon cœur. J’étais à la rue, je n’avais nulle part où
aller. La maison des Prince n’était plus à moi depuis longtemps, n’avais jamais
vraiment été à moi, comme me l’avait dit maman, et la masure de l’Impasse du
Tisseur était occupée par des souvenirs que je me refusais de raviver. Deux ans
auparavant, je me serais réfugié auprès de mon maître mais il était exclu de
l’envisager, d’autant plus que je n’avais toujours pas réussi à préparer la potion
demandée.
Je quittai la venelle sordide, pour
emprunter la voie principale, animée et illuminée, de Pré-au-Lard et les
paroles de Sybille Trelawney s’imposèrent à mon esprit.
« Celui qui a le pouvoir de
vaincre le Seigneur des Ténèbres… ».
Etait-ce une prophétie ou les
élucubrations d’une folle ?
Je m’enfonçai dans une porte cochère
et je posai mon sac à terre. Soulevant la manche de ma robe de sorcier,
j’effleurai
- Severus ? s’étonna-t-il.
Il recadra sa baguette magique sur
la silhouette recroquevillée qu’il martyrisait avant mon arrivée intempestive
et s’écria :
- Endoloris.
Et, alors que l’homme au masque
immaculé hurlait sa souffrance, il murmura :
- La potion est enfin prête ?
- Non, Mon Seigneur.
Je me précipitai sur le carrelage
froid, à genoux. Les pupilles écarlates s’agrandirent démesurément et il
ordonna à sa baguette de cesser le sortilège insoutenable.
- Que faites-vous ici, en ce
cas ?
La douceur de la voix ne présageait
que tourments atroces et mes mains tressaillirent encore plus. Chaque jour, je
ressentais sa fureur grandissante, dans ma chair, parce que je ne lui apportais
pas ce que je lui avais promis.
- U… un renseignement, balbutiai-je.
- Est-il si important que cela, pour
me déranger de la sorte ?
- Je… je pense que oui, Mon
Seigneur.
Un gémissement fut étouffé, à côté
de moi. Le corps supplicié du Mangemort qui avait déçu son maître roula sur le
dos, haletant.
- Parlez ! ordonna le Lord.
- Une femme s’est présentée à
Je décochai un rapide regard vers le
Seigneur des Ténèbres. Toute son attention était portée sur moi. Je déglutis.
- Poursuivez.
- Je l’ai entendu déclamer une
Prophétie. Et cette Prophétie vous concernait, Mon Seigneur.
- Vraiment ?
Il s’approcha de moi de sa démarche
aérienne et s’accroupit, pour être à ma hauteur. Mon visage baissé fut soulevé
par des doigts impérieux et je croisai ses iris en sang. J’avais appris à lui
fournir les informations qu’il désirait lire dans mon esprit, sans pour autant
qu’il se doute que je lui fermais une partie de mes souvenirs. C’était la seule
façon que j’avais trouvée pour me protéger de sa douloureuse curiosité.
- Elle… elle a dit :
« Celui qui a le pouvoir de vaincre le Seigneur des Ténèbres approche… il
naîtra de ceux qui l’ont par trois fois défié, il sera né lorsque mourra le
septième mois ».
- Est-ce tout ?
- Je n’ai pu écouter la suite, Mon
Seigneur. Dumbledore m’a chassé de la taverne. Il m’a surpris pendant que
j’espionnais son frère et cette femme.
Les ongles s’enfoncèrent dans ma
peau, la griffant, la meurtrissant.
- Et vous ignorez son nom ?
- Oui, Mon Seigneur. Elle ne me l’a
pas dit.
Mon maître se redressa et donna un
coup de pied contre les côtes de celui qui rampait toujours à quelques pas de
moi. Il émit un cri rendu rauque par ses hurlements précédents.
- Pars d’ici, rongeur indigne. Et ne
reviens qu’avec ce que je désire.
L’homme disparut sans demander son
reste et je me retrouvai en tête à tête avec le Seigneur des Ténèbres. Il me
commanda de me remettre debout et je m’exécutai rapidement. Son bras s’enroula
autour de mes épaules et je posai mon front contre son cœur qui m’assourdissait
les oreilles. J’avais peur et je me sentais en sécurité. Le paradoxe emplissait
jusqu’à ma dernière pensée cohérente.
- Mon cher enfant, chuchota-t-il. Tu
as grandi mais tu restes mien.
- Oui, Mon Seigneur, soufflai-je.
Il me libéra et je transplanai à
Pré-au-Lard. J’entrai dans l’une des auberges de la rue principale, réservant
une chambre pour les nuits à venir. Le lendemain, je m’organiserais mais
j’étais trop fatigué pour m’en préoccuper cette nuit.
Peu à peu, je m’habituais à cet air saturé
de mes cris d’enfants et des pleurs de ma mère. Au début de mon installation, je
ne ressentais qu’eux, dans cette moiteur suintante qui pourrissait les salles
désertées de toute présence depuis l’arrestation de mon père. Le silence
terrifié m’assourdissait, chaque soir, quand la nuit devenait oppressante. Je
n’osais m’asseoir dans le vieux divan décharné que j’avais connu durant toute
mon enfance miséreuse. J’aimais la solitude mais celle-ci me précipitait dans
l’horreur. Je donnai un coup de pied fataliste à la table qui se fracassa
contre le mur, dans un bruit plaintif. Je haïssais cet endroit. Pourtant,
c’était ici que je vivais, désormais, parce que je m’étais bêtement fait prendre
à espionner, un mois plus tôt. J’avais commencé à aménager les quelques pièces,
tapissant les murs d’étagères remplies de livres que j’avais amassés depuis ma
sortie de Poudlard. La porte qui menait à la cave, je l’avais condamnée, elle
me faisait frémir à chaque fois que mon œil se posait sur sa face noirâtre.
L’escalier qui conduisait à l’étage avait été dissimulé derrière une armoire
encombrée de grimoires. Les lampadaires avaient cédé leur place à des
chandeliers. La cuisine avait été vidée des nuages de fumée que maman avait
laissés.
Un coup discret frappé à la porte
d’entrée m’expulsa de mes pensées moroses et je fronçai les sourcils. Qui donc
savait que j’habitais ici ? A travers les vitres sales de la fenêtre du
salon, je croisai le regard bleu de Narcissa. Je me précipitai pour lui ouvrir.
- Merci, murmura-t-elle en
s’introduisant dans la maisonnette.
J’étais honteux de l’accueillir ici.
- Il y a un problème ?
demandai-je, en donnant un coup de baguette pour redresser la petite table.
- N… non.
Mais elle mentait. Elle ressemblait
à une naufragée, une triste noyée qui tentait de garder un courage qu’elle
n’avait plus depuis très longtemps.
- Que se passe-t-il ?
m’inquiétai-je.
Instinctivement, je m’emparai de ses
petites mains gelées pour les réchauffer. Elle se laissa faire et me sourit en
retour.
- Crois-tu toujours, Severus, que la
cause du Seigneur des Ténèbres est juste ? Mon
cœur fit un bond dans ma poitrine. Ce genre de questions me travaillait la
nuit, dans mon lit glacé, lorsque je ne parvenais pas à m’endormir.
- Je suis fidèle à notre maître,
répondis-je.
C’était vrai. Mais affirmer ou
émettre une dénégation à son interrogation, je n’étais pas capable de le faire.
Un an auparavant, je lui intimais d’avoir confiance en moi et de servir le Lord
Noir, sans crainte.
Narcissa se laissa tomber contre mon
torse et mes joues s’empourprèrent. Elle entoura ma taille de ses bras
délicats. Je ne savais pas quoi faire ; c’était la première fois que
j’étais si proche d’une femme. J’avais très chaud, tout d’un coup, et mon corps
était frissonnant. J’étais ignorant dans les affaires de cœur et dans celles
qui étaient murmurées dans la pénombre des chambres. Mais je savais une
chose : j’aurais voulu être cet amant qui cajolerait Narcissa Malefoy, née
Black. Le piédestal sur lequel je l’avais hissée, lorsque j’avais treize ans,
s’était effondré. Néanmoins, la beauté lumineuse qui s’était ternie avec la
peur et les soucis me fascinait toujours autant. Bien plus depuis que je la
connaissais. Oui, tellement plus depuis qu’elle me confiait sa vie, parce
qu’elle avait foi dans l’horrible petite personne graisseuse que j’étais. Ma
tête tomba contre ses cheveux pâles et je respirai son odeur. Lentement.
Profondément. Mes mains osèrent se poser dans le creux de ses reins, la
rapprochant davantage de moi. Elle se laissa faire ; elle n’était pas
dégoûtée par mon apparence peu engageante. Au bout d’un long moment, je
l’entendis soupirer et elle me repoussa. Le regard braqué dans le mien, elle
chuchota :
- Si je n’avais pas fait mes vœux
avec Lucius, c’est toi que j’aurais voulu à mes côtés. Toi, Severus Rogue.
Je lui retournai un pauvre sourire,
meurtri de sa rebuffade. J’étais gêné de la situation dans laquelle elle nous
avait placés tous les deux.
- Je… devrais y aller, dit-elle,
hésitante.
J’acquiesçai, incapable d’émettre le
moindre son cohérent.
Narcissa se dirigea vers la porte
et, au moment où elle passait à côté de moi, elle s’empara de ma main. Nos
doigts se nouèrent un court instant. Le temps de reprendre mes esprits, sa cape
disparaissait derrière le battant qui claqua, me faisant sursauter.
Chapitre 13
Un homme
respectable
« Que
représentait ce choix, pour toi ?
- Il
représentait tout ce que je pouvais prouver aux autres ».
Ma baguette ne frémissait plus, au
moment où je devais lancer le sortilège de mort. Elle y était aussi habituée
que moi. Et elle accomplissait son travail, sans plus se poser de question.
- Cela, au moins, tu sais le faire,
Rogue, ironisa Bellatrix, à quelques pas de moi.
- La ferme, lui répliquai-je.
L’épouse de Rodolphus Lestrange
adorait ces missions que notre maître nous ordonnait d’effectuer. Elle
torturait avec un plaisir sadique les malheureuses victimes qui encombraient
son chemin. Elle ne lésinait jamais sur le doloris, qu’elle pratiquait avec autant
d’adresse que le Seigneur des Ténèbres lui-même.
- Maintenant, murmura-t-elle, où est
cette plume ?
- Au lieu de faire gueuler la femme,
tu aurais pu lui poser la question, sifflai-je.
Mes tympans étaient encore emplis
des hurlements de douleur poussés par la sorcière.
- Et toi, à la place de tuer cet
homme, tu aurais pu le soumettre à l’imperium. Il nous aurait conduit tout
droit à la cachette de ce que le maître désire.
Contrairement à elle, je n’en étais
pas convaincu. Le sorcier que j’avais tué avait un esprit fort et il ne se
serait certainement pas laissé manipuler sans combattre. Le temps que j’aurais
perdu à essayer de le soumettre à ma volonté aurait été trop long et les Aurors
nous auraient sans doute cueilli comme des fruits dans un arbre.
- Fouille l’étage, ordonnai-je, je
m’occupe du rez-de-chaussée.
Ses paupières lourdes se plissèrent
de rage contenue.
- Ce n’est pas toi qui donnes les
ordres, ici, Rogue.
- Ni toi. Nous n’avons pas de temps
à gaspiller. Dépêche-toi.
- Je parie que tu sais où se trouve
la plume. Et tu veux la rapporter toi-même au Seigneur des Ténèbres, pour avoir
ses félicitations.
J’étouffai un soupir découragé.
Cette femme était d’une paranoïa aigue et elle voyait partout des Mangemorts
qui tentaient de prendre sa place auprès du maître. Elle était persuadée d’être
sa préférée.
- Très bien ! m’écriai-je, à
bout de patience. Choisis où tu désires faire des investigations.
- Tu fais le haut.
Je me pliai à sa décision, refusant
de discuter avec elle. Montant quatre à quatre les escaliers, je me mis à
fouiller toutes les pièces, ne laissant aucun endroit inexploré. La plume se
trouvait dans une brique creuse de la cheminée de la chambre d’enfant. La
fillette était d’ailleurs là, coincée sous son lit. Je l’avais vue mais je
préférais l’ignorer, pour ne pas l’assassiner, comme ses parents. Bellatrix
n’aurait pas eu mes scrupules. Une unique larme s’était échappée de ses yeux
pâles.
- Reste là, intimai-je, à travers
les fentes de mon masque blanc. Et tais-toi.
Je quittai la pièce et je rejoignis
ma comparse, en bas.
- Je ne trouve pas, tempêta-t-elle.
- Je l’ai.
Ma main brandit narquoisement ce que
nous étions venus chercher. Bellatrix remit son masque et sortit de la maison,
furieuse. Silencieusement, nous dessinâmes
Je déposai aux pieds du Seigneur des
Ténèbres une fiole contenant une potion de couleur noire. Je m’éloignai à
reculons, m’agenouillant à nouveau.
- Enfin, murmura-t-il.
Son visage dur se craquela d’un
sourire inquiétant, tandis qu’il s’emparait du flacon.
- Vous ne pourrez la boire qu’au
moment où vous vous apprêtez à donner la mort.
- Pourquoi ?
Mon cœur s’emballa. Je n’étais plus
jamais à mon aise, en sa présence. Chacune de mes paroles était méticuleusement
étudiée, avant d’être prononcée.
- Ses propriétés ne seront
effectives qu’à ce moment-là.
- Attendre ! s’emporta-t-il, en
se levant de son fauteuil richement décoré. Je ne fais que ça, Severus !
Attendre. La plupart des objets que je désirais réunir sont à mes côtés et je
dois encore patienter. Goûtez-la !
- N… non !
Il fondit sur moi comme un vautour.
J’eus à peine le temps de retirer mes doigts vulnérables, pour qu’ils ne soient
pas écrasés par sa botte vindicative.
- Auriez-vous mis du poison dans
cette potion ?
- P… pourquoi aurais-je fait une
telle chose, Mon Seigneur ?
- C’est à vous de me le dire,
Severus.
- C’est la potion d’immortalité.
Celle qui vous servira à enfermer les fragments de votre âme. Celle que vous m’avez
demandé de faire. Jamais je ne…
- En ce cas, prenez-en.
Et il ouvrit le flacon, sous mon nez
crochu et tétanisé. Je ne voulais pas l’avaler. J’ignorais ce qu’elle pouvait
faire, si elle n’était pas bue après un meurtre. Et quand bien même elle fonctionnerait,
je refusais de devenir immortel. La fin de soi était un parcours normal. Et je
méritais bien plus la mort que tous ceux à qui j’avais ôté la vie, durant ces
dernières années.
- Pitié, soufflai-je, me dérobant.
- Je n’ai aucune pitié pour les faibles,
Severus. Ne le savez-vous pas ?
Je fermai les yeux, me préparant au
pire. Quand le rire terrifiant de mon maître retentit, je m’écroulai sur le
sol.
- Pensez-vous sincèrement que je
partagerai mon immortalité avec vous, Severus ?!
Je contins des larmes de soulagement
et j’extirpai les quelques mots prononcés à voix basse :
- Non, Mon Seigneur.
La dernière fois qu’un hibou Grand
Duc avait pris la peine de s’arrêter devant ma fenêtre, c’était pour me donner
les résultats de mes ASPIC. Aussi, je décachetai l’enveloppe avec curiosité.
Elle portait le sceau de Poudlard et était écrite de la main d’Albus Dumbledore
lui-même.
« Cher
Monsieur Rogue,
Vous
n’êtes pas sans savoir que le Professeur Horace Slughorn vient de prendre sa
pension. Etant donné vos capacités et le diplôme supplémentaire que vous avez
acquis en Potions Magiques, je vous envoie ce hibou pour vous proposer le poste
qui sera vacant, dès ce mois de janvier.
Je
serai chez vous dans quelques minutes.
D’ici
là, veuillez recevoir, Monsieur Rogue, mes admirables souvenirs.
A.
Dumbledore,
Commandeur du Grand-Ordre de Merlin
Docteur ès Sorcellerie, Enchanteur en chef,
Manitou suprême de
Comme il l’avait annoncé dans sa missive, Albus Dumbledore
frappa à la porte de la maison, dans la seconde qui suivit la fin de ma
lecture. Il s’invita dans le salon, dès que je lui eus ouvert le battant.
-
J’espère que je ne dérange pas, déclara-t-il en s’empêchant d’étudier les lieux
miséreux.
Ses
lunettes juchées sur le bout de son long nez aquilin ne cachaient rien de son
regard curieux qu’il ne put contenir à survoler les titres des grimoires qui
encombraient les étagères.
-
J’ai été surpris par votre lettre, lui dis-je, sans détours.
Je
ne tenais pas à ce qu’il s’éternise ici, alors que Lucius ou un autre Mangemort
pourrait surgir.
-
Je n’en doute pas, monsieur Rogue. Mais ma proposition est on ne peut plus
sérieuse.
Bien
sûr. Cet homme ne faisait jamais rien à la légère. J’étais bien placé pour le
savoir. Pourquoi donc m’attirait-il à Poudlard alors qu’il n’avait aucune
confiance en moi ? Il m’avait vu, quand j’écoutais
-
Je crois ne pas me tromper en affirmant que vous êtes en recherche d’emploi
depuis trois mois.
-
En effet.
Le
regard bleu me vrilla de l’intérieur et me transperça.
-
Je vous engage, avec un salaire bien plus intéressant que celui que vous aviez
en tant que serveur. Vous serez nourri et logé. Votre travail sera certainement
plus gratifiant et vous aurez en charge
-
Directeur des Serpentard, Professeur ? m’étonnai-je.
Je
n’avais pas encore tout à fait vingt et un ans. Etait-il devenu fou de m’offrir
de telles responsabilités ?
-
Oui, c’est cela.
Il
croisa ses longues mains ridées sur sa barbe et cogna ses pouces l’un contre
l’autre. Un sourire rêveur naquit sur ses lèvres fines.
-
Pourquoi ? fut la seule question qui me vint à l’esprit.
Je
savais que personne ne me proposerait un emploi aussi intéressant et bien payé.
Evidemment, ce n’était pas le cours de Défense contre les forces du Mal mais le
boulot en valait la peine. Les Potions, c’était un domaine où j’excellais.
-
Vous êtes un Maître de Potions, monsieur Rogue, répondit le vieillard paisible.
Ils sont de plus en plus rares. Je connais vos qualités. Qui plus est, vous
êtes un Serpentard. Le poste est donc fait pour vous. Acceptez-vous ou dois-je
rechercher quelqu’un d’autre ?
-
Je… je dois y réfléchir.
Je
devais surtout en parler au Seigneur des Ténèbres. M’engager à l’école de
sorcellerie m’éloignerait de lui et je serais beaucoup moins accessible que je
ne l’étais pour le moment. Il ne pourrait plus me confier de mission à
l’extérieur, où je serais contraint de tuer des sorciers ou des moldus.
-
C’est normal, me concéda Dumbledore. Je vous laisse jusqu’à demain matin. Comprenez
que je dois faire au plus vite. Pour le bien des élèves.
-
Oui, monsieur.
Je
le regardai quitter la triste ruelle de mon enfance, les sourcils froncés. Je
transplanai auprès du Lord Noir, pour m’enquérir de son avis. Sa décision
serait la mienne. Je lui avais confié ma vie et mon âme. Il en disposait comme
bon lui semblait.
Dans
le salon gelé, le Seigneur des Ténèbres était seul. Il n’y avait que Nagini
pour lui tenir compagnie. Le parfum de Bellatrix flottait encore dans l’air.
-
Que venez-vous faire ici ? s’enquit mon maître, ses pupilles rouges me
brûlant.
-
J’ai eu la visite de Dumbledore, Mon Seigneur, répondis-je. Il me propose le
poste de Slughorn.
La
main pâle se serra, à l’évocation des deux hommes.
-
Il a toujours refusé d’être l’un des nôtres. Jusqu’à présent, les murs de
Poudlard le protégeaient. Cette fois, il devra se soumettre ou mourir.
Le
Seigneur des Ténèbres se parlait à lui-même, ne faisant aucunement attention à
moi. Quand l’information première que je lui avais transmise se fraya un
chemin, il se redressa, sa haute silhouette écrasant la mienne qui était à
genoux.
-
Professeur de Potions Magiques ?!
-
Oui, Mon Seigneur. Dès janvier.
La
bouche maigre s’étira en un horrible sourire.
-
Peut-être pourrez-vous enfin récupérer mon journal, Severus. J’en ai besoin. Il
sera l’un des Horcruxes.
-
Je dois accepter, alors, Mon Seigneur ? Ne craignez-vous pas que
Dumbledore comprenne que je suis un Mangemort ?
-
Allez-vous être assez stupide pour le lui faire voir ?
Le
Seigneur des Ténèbres m’avait toujours dit que j’étais intelligent. Jamais je
n’aurais pensé qu’il me traiterait de personne écervelée. J’arrachai de très
loin la réponse qu’il attendait de moi :
-
Non, Mon Seigneur.
-
N’êtes-vous pas un occlumens accompli ?
-
Si, Mon Seigneur. Il ne lira pas en moi, vous en avez ma parole.
Le
Lord Noir m’intima l’ordre de me relever et, les yeux dans les yeux, il
murmura :
-
Mon journal, Severus. Trouvez-le.
-
Oui, Mon Seigneur.
Chapitre 14
A la maison, enfin !
« Etait-ce vraiment de la joie ?
- Oui. La joie. Celle que je n’avais jamais connue ».
Albus
Dumbledore n’avait pas attendu ma confirmation pour verser le premier mois de
mon salaire, sur le compte de Gringotts que j’avais ouvert. Muni d’une véritable
petite fortune – je n’avais jamais eu autant de galions – je m’étais acheté
quelques effets personnels, au Chemin de Traverse. Dans quelques jours,
j’enseignerais à Poudlard et il n’était pas question d’y retourner avec les
défroques que j’avais pris l’habitude de porter. Enfant, je les avais subies,
parce que je n’avais pas le choix. Aujourd’hui, j’avais la chance de prendre
une partie de mon destin en mains, même si j’avais offert mon âme au Seigneur
des Ténèbres.
Je
savais bien que le vieux directeur ne m’avait pas engagé pour mes aptitudes
mais plutôt pour garder un œil sur moi. Il se méfiait depuis que je l’avais
espionné, à
En
mettant de l’ordre dans mes anciennes guenilles, je tombai sur un minuscule
parchemin, plié en quatre. Dessus, l’écriture ronde et large de Noreen Carmin.
Son adresse. Vivait-elle toujours là ? Elle m’avait reproché de ne pas
être passé la voir. Mais comment aurais-je pu m’inviter chez elle, alors que je
m’étais moi-même engagé dans des ténèbres encore plus sombres que celles dans
lesquelles j’avais vécu, durant mon enfance ? Pourtant, le Lord Noir
m’avait promis
Je
chiffonnai le papier que j’avais entre les doigts. Malgré la perte de mon âme,
je quittais l’ombre, en devenant professeur à Poudlard. Je revenais vers la
lumière et je prouverais mon savoir, à tous. N’avais-je pas enfermé la mort
dans un flacon, pour mon maître ? J’agissais peut-être dans le sillage des
plus grands mais c’était moi qui détenais les rênes du pouvoir. Le Mal, le
Bien, tout était si confus, dans ma tête. Je n’avais pas, au cours de ma vie,
prit le temps de réfléchir à la terrible distinction qui existait entre ces
deux entités. Ce qui importait, depuis que j’avais commencé à comprendre les
règles intransigeantes de l’existence, c’était ma survie.
J’aurais tant voulu entraîner Narcissa avec moi,
de l’autre côté de la frontière. C’était trop tard, maintenant. Elle attendait
l’héritier des Malefoy, pour le mois de juin. Si j’avais poussé mon avantage,
le jour où elle était venue me voir, j’aurais pu être le père de cet enfant. A
la place, je ne serais qu’un étranger, hanté par le souvenir de sa mère.
Je
lissai le morceau de papier que Noreen m’avait glissé contre la paume, le jour
où nous étions revenus de Poudlard, à la gare de King’s Cross. Le moment de
payer sa dette n’était pas encore arrivé, je le sentais. Bientôt, je lui
réclamerais ce qu’elle me devait. Mais pas tout de suite.
- Nous
vous présenterons ce soir, lors du souper, à vos futurs élèves, disait
Dumbledore, en me conduisant à l’intérieur du Grand Hall. En attendant, vous
aimeriez peut-être visiter vos quartiers.
-
Oui.
J’étais
impressionné, bien plus que je n’aurais dû. Après tout, Poudlard ne m’était pas
inconnu. J’y avais séjourné pendant sept années.
-
Etant donné que vous êtes le directeur des Serpentard, vos appartements se
trouvent au sous-sol. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?
-
Non, monsieur le Directeur.
J’étais
conciliant. Les cachots, c’est là que je me sentais le mieux. C’était un peu
mon univers, mon domaine. C’était là que la vermine se cachait.
-
Vous verrez, Severus – j’appelle tous mes enseignants par leur prénom – que
rien n’a changé depuis votre scolarité.
Nous
venions d’arriver devant une salamandre incrustée dans la pierre. Dumbledore
l’effleura et murmura un mot de passe. Le pan de mur se désagrégea, laissant la
place à un trou béant. Un couloir sinistre.
-
Venez, intima-t-il.
Intrigué,
je le suivis. Par précaution, je gardais la main droite dans la poche de ma
robe, là où ma baguette magique se trouvait. Après quelques pas, dans le noir
le plus total, nous achoppâmes contre une porte en bois. Le vieillard tourna la
poignée et le crépitement des flammes, dans une cheminée gargantuesque, nous
accueillit.
-
Bienvenue chez vous, Severus.
Je
clignai plusieurs fois des paupières, ébloui par la soudaine clarté. La pièce
était chaleureuse : un canapé confortable, en face du feu, un tapis
d’Orient étalé entre les deux, des tableaux représentant les couleurs de
Serpentard.
-
Votre chambre se trouve derrière cette tapisserie, indiqua Dumbledore. Et là,
c’est votre salle d’eau.
Je
me recomposai un visage impassible et je déposai calmement mon bagage.
Intérieurement, je bouillonnais. C’était trop pour moi.
-
Cela vous convient ?
-
O… oui.
Je
n’avais pu étouffer le balbutiement de ma voix.
-
Votre bureau est au même étage. Je vous laisse vous installer. Les heures des
repas sont les mêmes qu’avant.
Il
allait quitter le salon mais il revint sur ses pas, la mine circonspecte.
-
J’oubliais : le mot de passe est « Honnêteté ».
Cela
n’avait rien d’anodin, j’en étais convaincu. Je le regardai partir, soulagé
qu’il me dispense de sa présence perspicace. Le duper ne serait pas évident,
malgré mes dons en occlumencie. Je devrais prendre garde.
Rapidement,
je rangeai mes quelques vêtements : tous des robes et des capes noires,
dans la commode de la chambre et je m’attelai à la classification des livres
que je n’avait pu me résoudre à abandonner à l’Impasse du Tisseur.
Je
me regardai dans la glace, juste avant de me rendre à
McGonagall
avait plissé les lèvres, lorsqu’elle m’avait vu m’asseoir à la table des
professeurs mais elle n’avait fait aucun commentaire. Flitwick m’avait salué
avec enthousiasme et Chourave m’avait souri. Au moment où Dumbledore se levait
pour commencer son discours, toutes les conversations moururent.
-
Bien, bien, dit-il, ses yeux balayant la salle à travers ses lunettes en
demi-lune. Comme certains d’entre vous le savent sans doute, le professeur Slughorn
nous a quittés, préférant les joies d’une retraite méritée. Etant donné que les
cours de Potions Magiques sont indispensables à votre cursus scolaire, un
nouvel enseignant a été engagé.
La
main ridée me désigna avec emphase. Tous les regards convergèrent vers moi. Je
contins difficilement la rougeur qui avait décidé de colorer mes joues et je
restai impassible.
-
Je vous présente le professeur Rogue, un ancien élève qui a brillamment réussi
ses études, et qui sera aussi le directeur de Serpentard.