Comme une Ombre
Sombre Mangemort
« Je
ne veux pas que la mère pardonne au bourreau ; elle n’en a pas le droit.
Qu’elle lui pardonne sa souffrance de mère, mais non ce qu’a souffert son
enfant déchiré »
d’après F. DOSTOIEVSKI, Les Frères Karamazov
Prologue
Lord Voldemort posa la main contre
ma joue, en un geste doux, avant de la glisser jusqu’à mon cou, pour me
contraindre à plier la tête. Je courbai l’échine sous cette pression
conciliante.
Nous
n’étions qu’à deux, à l’intérieur de son salon chaleureux.
- Maintenant, me dit-il, la voix
suave.
Je m’agenouillai devant lui, prêtant
mon serment d’allégeance. Entièrement, je me soumettais à sa puissance.
D’un geste lent, je découvris mon
avant-bras gauche, là où il inscrirait la preuve de notre lien. Il pointa sa
baguette magique sur ce morceau de chair blanche qui s’offrait à son autorité.
La douleur me fit monter les larmes
aux yeux et je fermai les paupières, pour les empêcher de couler. Chaque
courbe, chaque ligne me brûlait et m’entaillait.
J’étais en nage, à moitié
inconscient, quand il eut terminé d’apposer son sceau dans ma peau. Il
m’allongea sur le sol dallé et murmura :
- Bientôt, tu n’auras plus mal.
Sa promesse me calma et les
tremblements qui m’agitaient cessèrent.
Je
laissai filtrer mon regard à travers mes cils pour le voir, penché au-dessus de
moi, père réconfortant et inquiet.
Il rabaissa la manche de ma robe de
sorcier, dissimilant la marque qu’il venait de graver, et déposa des doigts
apaisants à l’emplacement de mon cœur.
Je m’endormis, bienheureux, enfin.
Chapitre 1
Le goût de la
vengeance
« Etait-ce
de la vengeance ?
- Ma
vengeance ».
Quand le carillon de la sonnette
retentit, je sursautai. Je n’attendais personne. Jamais on ne venait me rendre
visite. Les autres disciples de Lord Voldemort ne se donnaient pas la peine de
frapper ou d’activer la sonnerie, avant d’entrer dans le hall majestueux de la
demeure des Prince. Aussi, j’étais intrigué en ouvrant la porte.
- Monsieur Severus Rogue ?
demanda un policier moldu, en me dévisageant.
Ma gorge s’assécha. J’aurais dû deviner
que les représentants de la loi viendraient me poser des questions, sur la mort
de maman. Heureusement que je portais un simple pantalon, avec un T-shirt à
manches longues, et non une robe de sorcier !
- C’est moi, soufflai-je.
Je gardais le battant à moitié
fermé, de peur que l’homme n’envahisse mon espace.
- Puis-je entrer ? J’ai
quelques petites choses à éclaircir avec vous.
Je hochai affirmativement la tête.
Je n’avais d’autre choix que de coopérer, pour ne pas attirer l’attention sur
moi.
L’officier fit signe à une autre
personne qui se trouvait dans sa voiture de fonction. Celle-ci sortit et, avec
horreur, je reconnus la silhouette inquiétante de mon père.
- Que me veut-il ?
m’inquiétai-je.
Le policier était déjà dans le
salon. Je le suivis, peu enthousiaste d’affronter mon géniteur.
- Des zones d’ombre à clarifier,
reprit-il. Puis-je ?
Il désignait le canapé défoncé que
j’avais trouvé dans une brocante et, sans attendre ma réponse, s’y installa, de
même que mon père. Celui-ci ne posait pas le regard sur moi. Il émanait de tels
relents de peur qu’il en était fétide.
- Votre mère est décédée, suite à
une blessure à la tempe, commença le policier. Etes-vous au courant ?
- Oui.
Je ne pouvais m’asseoir, soucieux de
la suite des évènements. Il n’allait quand même pas me coller ça sur le
dos ?
- Etiez-vous là au moment des
faits ?
Il s’empara d’un petit calepin sur
lequel il se mit à griffonner.
- Oui.
- Racontez-moi, m’enjoignit-il.
Lui raconter ? Pour quoi
faire ? Mon père n’avait-il pas été capable de dire que c’était un
accident ? Qu’elle avait glissé sur du carrelage mouillé et qu’elle
s’était cognée contre la table ?
- Etes-vous certain de cela,
Monsieur Rogue ?
Je ne m’étais même pas rendu compte
que j’avais pensé à voix haute.
- Oui. Il me semble que c’est cela.
- Etes-vous conscient que votre mère
n’est pas morte sur le coup et qu’elle aurait sans doute pu être sauvée, amenée
à temps à l’hôpital ?
Toute couleur déserta mon visage et
je chancelai. Je me retins au mur qui se trouvait à côté de moi. Le policier
s’était déjà à demi dressé, pour me venir en aide.
- Non, avouai-je. Il m’a dit qu’elle
était morte.
Et je désignai l’horrible personnage
qui m’avait engendré.
L’’enquêteur interrogea mon père du
regard. Ce dernier ricana méchamment. Pensais-je vraiment que sa force ne me
faisait plus rien ? Quel idiot ! Il m’effrayait encore.
- Cette vermine vous ment,
inspecteur, dit-il, prenant la parole pour la première fois. Je vous l’ai
dit : il a lui-même poussé sa mère – celle qui lui a donné la vie – contre
cette table. Il l’a tuée de sang froid.
- Il ne parait pas…
Mon père l’interrompit
sèchement :
- Vous l’avez entendu ? Il
invente des sornettes, pour tenter d’échapper à la justice.
Mes poings se serrèrent. Mes ongles
s’enfonçaient dans ma peau mais je n’en avais cure.
- Ce n’est pas vrai ! criai-je.
L’officier fronça les sourcils. Il
rangea son carnet et me tendit une carte que je pris, ébranlé.
- Vous viendrez me raconter votre
version des faits, monsieur Rogue. Au commissariat, demain neuf heures.
- Il ne viendra pas, gronda mon
père. Ce gosse, c’est le diable. Regardez-le, inspecteur. Mais regardez-le
donc ! Sa mère l’avait dit : nous ne savons pas de quoi il est
capable. Elle avait raison, la pauvre femme. Triste fin pour une créature si
chétive et bonne.
- Je vous en prie, monsieur Rogue,
calma le policier. Votre fils était bel et bien là où vous nous l’aviez dit.
Cela m’étonnerait qu’il ne veuille pas coopérer.
Et il se tourna vers moi.
J’acquiesçai. Ce monstre essayait donc que je sois accusé du meurtre de
maman ? Oh oui ! J’irais au commissariat, ne fusse que pour le
plaisir de dire toute la vérité sur cet homme infâme. Et s’il ne me croyait
pas, ce Moldu, je pourrais fuir, en transplanant, en lançant des sorts. Lord
Voldemort me recueillerait, me protègerait. Lui était mon père.
Je ne raccompagnai pas les deux
hommes, dès qu’ils prirent congé de moi, tremblant de tous mes membres. La
colère et la haine se mélangeaient dans mes entrailles, m’injectant un goût
amer dans la bouche.
Le bureau de police était un
bâtiment vétuste et miséreux, dans le Londres des bas-fonds. Il fut aisé de
trouver l’inspecteur qui m’y avait « invité ».
- Monsieur Rogue !
s’exclama-t-il, en fermant la porte derrière moi.
L’impression de tomber dans un
guet-apens me parcourut la colonne vertébrale et c’est très raide que je
m’assis sur la petite chaise que le policier me désignait.
- Nestor Cordier, se présenta-t-il.
Il ne l’avait pas fait quand il
était venu m’importuner chez moi.
- Que voulez-vous ?
demandai-je.
Je ne tenais pas à m’éterniser dans
cet endroit.
- Comme je vous l’ai dit hier, le
décès de votre mère est assez nébuleux. Nous devons le clarifier.
Je haussai les épaules. Avant la
veille, je ne m’en étais plus préoccupé. Maman était morte, certes, mais je ne
pouvais rien y faire. Pourtant, cette nuit, je n’avais pas fermé l’œil. Il
avait dit que ma mère n’était pas morte sur le coup, qu’elle aurait pu être
sauvée. J’aurais sans doute dû vérifier les propos haineux de mon père mais sur
le moment, je l’avais sincèrement cru quand il m’avait hurlé tout son écœurement.
- Son agonie a été lente et pénible,
chuchota Cordier. Ce qui était sans doute un accident est devenu un meurtre,
mon garçon.
- Je ne suis pas « votre garçon »,
sifflai-je. Posez-lui donc la question !
- A votre père ? Mais je l’ai
fait. Après avoir violemment poussé votre mère, qui s’est ouvert le crâne, vous
avez assommé votre père, lui interdisant toute chance de sauver son épouse.
- C’est un mensonge, grondai-je, la
voix plus basse qu’un murmure.
L’enquêteur se cala confortablement
dans son fauteuil miteux.
- Dites-moi la vérité, dans ce cas.
Votre vérité.
- Mon père, commençai-je, tremblant,
mon père. Ce monstre. Il nous battait jusqu’à ce qu’il soit épuisé de donner
des coups. Il a fait de nous des créatures serviles et pitoyables.
Oh, je la tenais ma vengeance. Je le
lisais sur le visage de ce Moldu fat et crédule. Il me croyait, moi, le
misérable vermisseau qui avait rampé son enfance entière.
- Le jour où ma mère est morte, je
rentrais à la maison, après dix mois passés dans un collège. Il m’a giflé
tellement fort que j’ai basculé. Maman est tombée, derrière moi. Et j’ai vu le
sang. Tout ce sang.
Un faux sanglot naquit dans ma
gorge. Je tenais le policier dans le creux de ma main.
- J’ignorais cela, se désola-t-il.
-
Mon père était devenu fou. Il m’a roué de coups, pendant des heures, m’a-t-il
semblé. Il m’a fait croire qu’elle était morte. Il ne voulait pas la sauver.
Quand j’ai repris connaissance, je me suis enfui, la peur au ventre.
- Mon pauvre enfant.
Il me tapota la main, comme si cela
pouvait changer quelque chose. Pour la première fois, j’avouais ouvertement que
Père m’avait battu. Mais aucun soulagement n’accompagnait ce flot de paroles.
Parce que je ne le faisais que pour une raison : qu’il paie.
- Nous allons l’arrêter, pour ce
qu’il vous a fait subir. Et pour l’homicide de votre mère.
Je pris mon air le plus affolé et je
dis précipitamment :
- Ne lui dites pas… Ne lui dites
pas…
- Vous devrez témoigner au tribunal.
L’homme semblait navré de m’imposer
cela, sans comprendre à quel point je jubilais.
- Alors, oubliez tout. Je ne veux
plus le voir. Jamais !
- La loi…
Je me redressai, prêt à partir. Au
moment où je tournais la poignée, l’inspecteur dit :
- Un témoignage écrit devrait
suffire. Votre père sera en prison durant une longue période.
Victorieux, je me tournai vers
l’homme. Je lui fis un sourire tremblant, reconnaissant.
- Tout ce que je désire, c’est qu’il
soit loin de moi, monsieur l’agent.
Nestor Cordier m’en donna sa parole.
- Vous auriez pu le tuer.
- Je suis désolé, Mon Seigneur.
Je tressaillis devant la lueur déçue
qui dansait dans le regard de Voldemort. Il se leva et passa à côté de moi,
attardant une main lourde sur mon épaule maigre. Je tournai la tête pour garder
le contact visuel.
J’avais raconté au Lord Noir ma
rencontre avec le policier et ce qui en avait résulté. Un bref instant, j’avais
été fier de ce que j’avais accompli : mon géniteur payait au centuple ce
qu’il m’avait fait subir. Il pourrirait des années dans une cellule morne et
grise. Seul.
- Il est temps de parfaire votre
éducation, Severus. Il est temps.
J’ignorais ce qu’il sous-entendait
par là mais je n’avais aucune crainte. Le Seigneur des Ténèbres m’aimait comme
un fils. Il me dirigerait vers le chemin de
- Je vous ai promis la vengeance,
enfant.
Il s’agenouilla devant moi, pour
être à la même hauteur. Ses iris étaient plongés dans mes yeux. Il
m’hypnotisait.
- Votre vengeance sera à la hauteur
de vos dons. Grandiose.
Je laissai la phrase couler en moi,
jusqu’à ce minuscule endroit que je connaissais si peu avant ma rencontre avec
Lord Voldemort. Et ces paroles l’emplirent entièrement, ce petit cœur de
vermine graisseuse.
- Cher, cher enfant.
Mon maître se leva brusquement et je
le suivis du regard, attendant qu’il me permette de quitter les lieux. Lucius
Malefoy venait d’entrer dans la demeure et patientait derrière la porte close.
- Entrez Lucius, intima Voldemort.
L’œil polaire me congela sur place,
avant de suivre le mouvement du corps et de raser le sol.
- Monseigneur, salua Malefoy. Je
vous apporte ce que vous m’aviez demandé.
- Vraiment, Lucius, mon cher ami,
vous avez fait vite.
L’homme blond tendit un bijou. Je
vis Voldemort s’en emparer avec avidité et le dissimuler dans sa poche. J’avais
à peine eu le temps de discerner l’éclat de l’or et la forme d’une bague.
Le Seigneur des Ténèbres congédia
Malefoy d’un geste indolent de la main et revint vers moi.
- Pourquoi ne me confiez-vous
rien ? demandai-je, avant de me mordre la langue.
Je me permettais une remarque que je
n’aurais pas dû avoir. L’homme en face de moi me l’excusa d’un sourire sans
joie.
- Vous voulez travailler pour moi,
Severus ?
Je relevai ma manche, pour découvrir
- N’ai-je pas juré ? Mon
serment n’est-il que mots ?
- En ce cas, œuvrez pour moi.
Comme Lucius, je quittai le salon
sans un mot.
Chapitre 2
Retour dans la
crasse
« L’humiliation…
Tu la sens encore ?
- Elle me
brûle l’estomac ».
Mon carnet de notes affichait ses
« Optimal » avec fierté. L’écriture qui les avait couchés sur le
parchemin était élégante et soignée. Pas une bavure ou rature ne venait encombrer
les lignes parallèles. Chaque ASPIC que j’avais passé s’était soldé de
l’appréciation maximale, accompagnée des félicitations du jury pour les cours
de Défense contre les forces du Mal et de Potions Magiques. J’étais ce qu’on
pouvait qualifier de petit génie. Du moins, le dernier commerçant que j’avais
rencontré me l’avait assuré… avant de réfuter ma candidature pour le poste
qu’il proposait. Lui, ainsi que tous les autres, n’avait aucune nécessité de
quelqu’un comme moi. J’avais écumé toutes les rues du Chemin de Traverse, je
m’étais aventuré dans les venelles sombres de l’Allée des Embrumes. Mais ce que
j’étais, ou ce que je n’étais pas, ou ce que je laissais entrevoir de moi, ne
semblaient pas convenir. Pour personne. Refoulé, renvoyé ou ignoré, je quittais
chaque boutique visitée avec un peu plus de résignation. Le patron de Fleury et
Botts ne me jugeait pas assez présentable ; Ollivander n’avait pas besoin
d’un employé ; la marchande de Prêtaporter assurait que je n’avais pas le
profil pour vendre des vêtements. Les portes se refermaient une à une contre
mon nez crochu, balayant par la même occasion mon orgueil de surdoué. Cette
semaine ressemblait à un vaste champ d’échecs et, si je ne trouvais pas
rapidement de quoi subvenir à mes besoins, j’avais toutes les chances de mourir
de faim avant la fin de ce mois d’août. Sans revenu et sans économie, je
n’avais pas une noise devant moi.
- Attention ! cria une voix,
au-dessus de moi.
Mais l’avertissement arrivait trop
tard et je reçus un baquet d’eau usagée sur la tête. Horrifié, je touchai mes
cheveux poisseux de la crasse qu’il y avait sur les sols de l’appartement et je
levai les yeux vers la coupable.
- Désolée, pouffa la ménagère.
- Etes-vous folle ?!
grondai-je.
- Personne n’passe j’mais dans l’ruelle.
J’jette toujours mes eaux par l’ferniette.
- C’est immonde !
La silhouette haussa les épaules et
retourna dans les profondeurs de ses quartiers, au troisième étage de
l’immeuble vétuste.
- Tu fais dans les ordures,
maintenant, Servilus ?
J’aurais reconnu l’accent
sarcastique de Potter à des kilomètres à la ronde et je me raidis, au moment où
il passait à côté de moi. Accompagné de Lily Evans, il visitait le quartier
pauvre du Chemin de Traverse comme un seigneur décocherait un regard hautain
sur les terres dévastées de ses paysans.
- Oui, cette nouvelle coupe te va à
ravir.
- Laisse-le, siffla Evans, en
dégageant sa main des doigts possessifs de son compagnon.
- Tu n’es pas drôle, Lily, se
plaignit James sur le ton d’un enfant capricieux.
- Et toi, tu n’es qu’un gamin.
Des picotements parcoururent mon
avant-bras gauche, signe que Lord Voldemort désirait me voir. Discrètement, je
fis disparaître les traces de saleté qui jonchaient ma personne.
- Si vous le permettez, murmurai-je,
je vous abandonne à votre scène de ménage passionnante. D’autres
obligations – plus importantes – m’appellent.
Je ne leur accordai pas un seul
regard et, sans attendre, je transplanai. Je me retrouvai dans le salon du
Seigneur des Ténèbres. Mon maître était debout et me tournait le dos. Quand il
m’entendit, il pivota vers moi et je m’agenouillai, humblement.
- Mon Seigneur.
- Pas vous, murmura le Lord, en me
faisant signe de me redresser.
Il me désigna le fauteuil que
j’occupais habituellement et je m’y assis, attendant ses indications. Il me
détailla un bref instant.
- Boirez-vous quelque chose,
enfant ? questionna-t-il.
Ses longues robes sombres
s’approchèrent d’un buffet et il se versa de l’eau.
- Non merci, Mon Seigneur.
Quand il s’installa en face de moi,
ses doigts enserraient le verre plein avec force.
- Avez-vous reçu vos
résultats ?
- Mes résultats ? m’étonnai-je.
Ah, oui, les ASPIC !
Il m’avait fallu plusieurs secondes
avant de comprendre de quoi il parlait. Il ne me tint guère rigueur de cette
lenteur d’esprit et je lui tendis le courrier reçu le matin même.
- Excellent, me félicita Voldemort.
Avec un tel diplôme, le monde s’ouvre à vous.
- Non, pas vraiment.
L’amertume transparaissait dans ma
voix. Je me mordis la langue face à ma faiblesse. Ennuyer mon maître avec de
telles préoccupations était la dernière chose souhaitée.
- Pourquoi ?
Je n’avais plus le choix : je
devais parler.
- Si cela continue, je serai obligé
de vendre ma maison.
- Ce serait regrettable, Severus.
Elle appartenait à votre famille. C’est l’héritage des Prince.
- Je sais.
Je m’enterrai le visage dans les
mains, honteux.
- Vous n’avez pas exploré toutes les
possibilités qui s’offraient à vous, Severus. Et j’ai une proposition à vous
faire.
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine
et je repris espoir. Le Seigneur des Ténèbres me fournirait une solution à mes
problèmes. Je le regardai, avide.
Il se redressa, abandonnant son
siège, et s’approcha de l’unique fenêtre de la pièce. Comme je lui tournais le
dos, je ne faisais qu’entendre.
- Albus Dumbledore détient quelque
chose qui m’appartient, commença-t-il.
Son ton était âpre et je frissonnai.
Je percevais la haine à travers la moindre de ses paroles.
- Mais j’ignore où mon bien est
caché.
J’avais du mal à saisir le lien
entre mon problème et ce que mon seigneur disait mais j’avais confiance en lui.
En temps utile, il m’expliquerait.
- Allez donc vous présenter à
- Au pub ? me crispai-je.
Je n’avais pas quitté la terreur
paternelle pour entrer à nouveau dans l’antre terrifiant d’une taverne. C’était
au-dessus de mes forces. Je me remis sur mes jambes, me dévissant dans la
direction de Voldemort. Pourquoi ?
- Le propriétaire est le frère de Dumbledore,
m’annonça-t-il, comme s’il avait lu dans mes pensées.
- Je l’ignorais, soufflai-je.
Les semelles de mes vieilles
chaussures étaient clouées au sol et je n’esquissais pas un geste.
- Ce vieux fou ne quitte jamais
Poudlard ! s’emporta Voldemort, en faisant volte-face. Il est impossible
de l’espionner !
A grandes enjambées, il engloutit
les quelques mètres qui nous séparaient et ses doigts agrippèrent mes épaules.
Sa bouche n’était qu’une fine ligne dure.
- Abelforth Dumbledore connaît
certainement tous les secrets de son frère. Ou une grande partie d’entre eux.
- Mais…
Je m’interrompis en lisant la
détermination dans le regard noir qui était plongé au fond du mien.
- Vous êtes intelligent, Severus.
Vos dons en Occlumencie vous permettront de cacher vos véritables motivations.
Vous en êtes capable.
- Je ne sais pas si…
Je ne terminai pas ma phrase, alors
que je sentais la chaleur de mon maître me quitter. Il s’éloigna.
- Ne m’aviez-vous pas dit que vous
étiez digne de confiance, Severus ?
Il ne prenait pas la peine de me
regarder et mon cœur se serra.
- Bien sûr que oui ! Vous
pouvez compter sur moi, Mon Seigneur. Jamais je ne faillirai.
- Vous savez ce qu’il vous reste à
faire, dans ce cas. Je veux retrouver mon journal.
L’entretien était clos, tout dans la
posture droite de Lord Voldemort le criait. Je posai le genou contre le sol et
je transplanai dans ma demeure dénudée, l’esprit en ébullition.
- Tu commences ce soir. A temps
plein. Sept jours sur sept. Si tu veux un jour de congé, faut le demander une
semaine à l’avance. Compris ?
C’était on ne peut plus clair. Le
bagne, à côté, devait être un monde rose et peuplé de gentils petits êtres
colorés. Je hochai affirmativement la tête.
- Ce sera un galion et dix-sept
noises par jour. Salaire non discutable.
Je n’avais pas le choix de toute
façon. Pour deux raisons : la première parce que gagner cette misère
valait mieux que rien du tout ; la seconde était les volontés de mon
maître. Je ne voulais pour rien au monde le décevoir. Jamais.
- Une chambre sera à ta disposition,
si tu désires loger sur place. Ce que je ne peux que te conseiller.
Dans ce cas, je supposais qu’il me
fallait obtempérer. J’acceptai l’offre et Dumbledore, illustre frère de celui
qui avait vaincu Grindelwald, me sourit. Sa bouche se tordit et son menton
volontaire prit une courbe qui ne m’était pas inconnue. Je tressaillis.
- Profite de tes dernières heures de
liberté, mon garçon. Après, c’est le boulot.
Je le saluai et quittai la taverne
crasseuse, la nausée au bord des lèvres. L’endroit était aussi sombre et
encrassé que le pub de mon géniteur. La même poussière ancestrale maculait les
fenêtres, les rendant tristement opaques. Les tables avaient la même couleur
indéfinissable et les clients – tous des sorciers – possédaient ce même éclat
malveillant et gorgé d’alcool que ceux qui hantaient ma jeunesse.
Mon
regard se perdit dans l’immensité grise de cet été sans soleil et je serrai les
poings. Je m’étais pourtant juré de ne plus mettre les pieds dans ce genre
d’endroit ignominieux, esclave de mes propres choix. J’allais à nouveau tremper
les mains dans la vaisselle dégoûtante, servir des bouteilles hallucinogènes et
réclamer des sous qui ne viendraient qu’après nombre d’insultes et de crachas. Etais-je
donc condamné à vivre dans cette fange, jusqu’à plus soif ? C’était cela,
survivre ? Mourir aurait été plus glorieux mais je n’avais pas l’âme d’un
martyr.
Oh,
mon cher Seigneur, c’est pour vous que je redeviens cet insecte rampant que je
ne désirais plus être !
Chapitre 3
L’amère solitude
« Qu’as-tu
ressenti, à ce moment-là ?
- Que je
touchais le fond d’un puits ».
Je déposai le dragonbulle sur le
comptoir et je réclamai les quelques mornilles que le client me devait. Je
faisais ce travail mécaniquement, sans réfléchir. Je ne voulais pas penser à ce
que j’étais contraint de réaliser. Plonger les mains dans la vaisselle
crasseuse, m’agenouiller sur le sol poussiéreux, nettoyer des chambres
insalubres. Je me rabaissais, encore plus bas que ce que Père m’avait écrasé.
Les deux premières semaines, je m’étais laissé engloutir par les souvenirs
gluants d’une enfance que j’avais espérée tuée en même temps que maman.
Maintenant, alors que l’automne frappait à la porte de la taverne, par
bourrasques froides, je me déchargeais de mon lourd passé, en réflexions amères
et fielleuses.
- Débarrasse la table trois,
gamin ! me héla Abelforth Dumbledore, de l’autre côté de la salle.
Je rougis, alors que tous les
regards se tournaient vers moi. Je détestais être le centre d’intérêt et mon
patron avait l’art de m’y installer, sans délicatesse. J’empoignai le plateau
vide, la morosité peinte sur mon visage blafard. Les verres abandonnés
rejoignirent les autres dans l’eau savonneuse, attendant d’être rangés dans les
armoires branlantes. Les clients ressemblaient à s’y méprendre à ceux qui
croupissaient dans la taverne de Père. S’ils n’avaient pas été sorciers,
j’aurais sans doute retrouvé des têtes familières. Les rires gras se
mélangeaient aux toux rachitiques et les cris excédés succédaient aux
chuchotements conspirateurs.
- Va chercher des bouteilles de bière-au-beurre,
intima le tenancier. Il n’y en a plus.
Je soupirai, m’exécutant de mauvaise
grâce. A l’intérieur de la cave, je me heurtai à l’œillade translucide du
fantôme qui hantait les lieux.
- Bonsoir, Severus Rogue, me
salua-t-il de sa voix gutturale.
Je ne lui avais jamais révélé mon
nom et j’ignorais comme il l’avait appris, lui qui ne quittait pas les
réserves. Il avait fait de la cave sa résidence d’éternité, se dispensant même
de l’autorisation du propriétaire.
- Bonsoir, répondis-je.
Je ne désirais pas m’attarder. Les
yeux morts me mettaient mal à l’aise. Pourtant, des fantômes, j’en avais côtoyé
pendant sept années, à Poudlard. Mais contrairement à ceux de ma scolarité,
celui-ci était sans couleur. D’un gris transparent, il n’en paraissait pas
moins hermétique. Couvert de pied en cap, la partie inférieure de son visage
était dissimulée par un voile. Sa main inconsistante tenta de dégager les
débris d’une vieille étagère qui avait rendu l’âme durant l’après-midi. Ses
doigts traversèrent la matière solide et le mort eut un soupir d’impuissance.
- Je peux le faire, lui assurai-je.
D’une simple formule marmonnée, je
fis disparaître les fragments encombrant le passage, avant de me rendre compte
que je venais d’utiliser
- Ces bouteilles, elles viennent,
oui ou non ?
- J’arrive.
Légèrement tremblant, je m’emparai
de quelques bières-au-beurre et je remontai l’escalier quatre à quatre,
ignorant les yeux pâles qui me suivaient silencieusement, une question muette
dans leur éclat sans vie.
Dans la petite pièce qui me servait
de chambre, il y avait à peine la place pour un lit et un lavabo. J’avais eu
mille difficultés pour intégrer un chaudron de modèle deux et quelques
ingrédients indispensables à la fabrication de potions soignantes et
apaisantes. Depuis que je logeais à
Il était plus de deux heures du
matin – le samedi, le pub fermait tard – et il me fallait encore préparer la
potion de Somnolis. Je remplis le chaudron d’eau bouillante, jetant les plantes
à trois minutes d’intervalles chacune. Dans moins d’une heure, je pourrais
dormir à poings fermés.
J’entrebâillai la tenture de la
minuscule fenêtre, pour regarder la cour inondée. Il pleuvait sans discontinuer
depuis près de deux jours, rendant les rues pavées glissantes et les sentiers
boueux.
Plus qu’une demi heure avant que la
potion soit prête.
J’aurais tant aimé économiser pour
restaurer la maison des Prince. Je n’y avais plus été, depuis que je
travaillais pour Dumbledore et je me demandais comment elle était. Durant le
premier mois qui avait suivi mon retour de Poudlard, je m’étais forcé à déterrer
les mauvaises herbes et à dégager l’allée. Tout redeviendrait bien vite un lieu
laissé à l’abandon.
Plus que dix minutes d’attente.
Je me demandais ce que faisait Lord
Voldemort. Pas une seule fois il ne m’avait contacté, alors que je me languissais
de sa présence protectrice. Sa bienveillance me manquait, plus que je n’osais
me l’avouer.
Je fermai les paupières en avalant
une gorgée du breuvage préparé et je m’étendis sur ma paillasse.
J’aurais voulu entendre le son de la
voix de mon maître.
- Le professeur Dumbledore ne vient
jamais ?
Mon employeur me retourna une
œillade intriguée et je me giflai mentalement pour mon manque de subtilité.
- Tu dois le voir ? questionna
la voix bourrue.
- N… non.
Je rougis sous l’éclat scrutateur et
je détournai le visage, mettant beaucoup d’ardeur à la vaisselle que je
décrassais.
- Je peux le faire venir, si tu
veux, garçon, proposa le barman.
La taverne était vide à cette
heure-ci de la matinée. Aucune échappatoire ne me sauverait.
- C’était une question anodine.
- Rien n’est anodin, chez toi,
gamin.
Et il renifla dédaigneusement. Il
quitta le comptoir, me soulageant de sa présence inquisitrice, et je rattrapai
ma respiration qui s’était bloquée dans le fond de ma gorge. Il n’avait certes
pas la puissance magique du directeur de Poudlard mais il était néanmoins d’une
rare clairvoyance. Sa silhouette avait à peine disparu que je sentais le
picotement de
Avant même de voir où je me
trouvais, je m’agenouillai.
- Debout !
La note froide me coula dans le dos
et je me glaçai de l’intérieur. Je me redressai et je me tournai vers
Voldemort. Il m’étudiait de l’éclat rouge qui s’était accentué dans la noirceur
de ses iris.
- J’ai attendu, Severus,
chuchota-t-il. J’ai attendu et je me suis impatienté.
Le murmure me tordit les boyaux
d’une peur dont je ne comprenais pas le sens. Il n’y avait même pas une once de
menace dans le ton polaire.
- Deux mois se sont écoulés,
Severus. Où étiez-vous, tout ce temps ?
J’avalai ma salive avec difficulté.
Ma voix était rauque quand je pus enfin l’utiliser :
- Là où vous m’aviez ordonné de me
trouver. A
- Je n’ordonne pas ! gronda
Voldemort.
Je sursautai de cette soudaine
apprêté et mes ongles s’enfoncèrent dans les paumes de mes mains,
douloureusement.
- Je ne voulais pas…
- Me contrarier ? me
coupa-t-il, doucereux.
Il s’approcha silencieusement et ses
longs doigts fins s’enroulèrent contre mon épaule. Ils pesaient lourds, bien
plus qu’ils n’auraient dû.
- Oui, soufflai-je.
Un sourire à peine ébauché dévoila
la blancheur de ses dents. La pression de sa main m’obligea à avancer de deux
pas, pour ne plus être qu’à quelques centimètres de lui. Je ne pouvais
détourner le regard et je le laissais plonger dans les profondeurs de mon âme.
- Rien, conclut-il finalement. Il
n’y a rien.
- Je suis désolé.
Je n’étais pas parvenu à découvrir
la cachette du livre réclamé. J’avais honte de cet échec qui me dépréciait aux
yeux de mon maître.
- Vous êtes trop jeune, déclara-t-il
en me repoussant d’une chiquenaude. Vous n’étiez pas prêt pour ce travail.
Mon cœur se serra, formant un petit
tas souffreteux au fond de ma poitrine. L’homme s’assit dans l’unique fauteuil
de la pièce.
- Non, contredis-je.
Cela sonnait pathétique et les
sourcils sombres se haussèrent avec amusement. Mes joues s’empourprèrent.
- De toute façon, dit-il, je ne peux
faire marche arrière. Pas plus que vous, Severus. Avant la fin de l’année,
j’exige des avancées à vos recherches.
- Je ferai ce que je peux.
- Plus que cela, enfant. Bien plus
que cela.
Le Lord Noir me fit signe de
m’approcher de lui, ce que je fis avec empressement. La lueur écarlate avait
disparu, cédant sa place au velours noir. Je tombai lourdement sur mes rotules
et Voldemort étala une main douce contre mon cou. Je posai la tête sur ses
genoux paternels, miséricordieux.
- Tant d’espoir pèse sur vos
épaules, enfant, fit-il d’une voix à peine audible. J’attends de vous de si
grandes choses.
Je fermai les paupières, me laissant
bercer par le son harmonieux, toute la tension qui m’avait étreint se résorbant
d’un coup. Mes poings se détendirent et je sentis un peu de sang couler entre
mes articulations.
- Vous ne me décevrez pas, n’est-ce pas, enfant ?
- Non, Mon Seigneur. Jamais.
Je relevai le visage, pour soutenir
ses pupilles étrécies, et il l’entoura de ses mains pâles et élégantes.
- Jamais ?
- Je le jure. Jamais.
- Un grand mot entre des lèvres si
jeunes.
Mes cils voilèrent mes pensées et Voldemort
me libéra. Je me remis sur mes pieds.
- Je ne me souviens pas avoir été
jeune, le détrompai-je.
Le Seigneur des Ténèbres masqua un
sourire d’indulgence et il me permit de me retirer, me faisant promettre de
revenir, dans un mois, avec les renseignements attendus.
Il faisait noir au-dehors. Combien
de temps s’était-il donc écoulé, alors que je me trouvais dans la tanière de
mon maître ? Je poussai la porte du pub, m’attirant le regard bleu
d’Abelforth Dumbledore qui se précipita vers moi.
- Où étais-tu ? me pressa-t-il.
- J’avais besoin de prendre l’air.
Je mentais avec un aplomb acquis au
cours de mes sept années d’études. J’allais contourner mon patron quand il
s’empara de mon poignet.
- Lorsque tu sors, tu me préviens.
Il me semblait que c’était clair, quand je t’ai engagé.
Les yeux butés, le nez crochu et le
menton en forme de pioche me pétrifièrent de terreur et je blêmis. L’espace
d’une demi seconde, les traits de mon père se superposèrent à ceux de mon
employeur. Je me dégageai violemment et je reculai de plusieurs pas. Dumbledore
fronça les sourcils et je revins à l’instant présent.
- Désolé, marmonnai-je, en prenant
ma place derrière le comptoir. Cela ne se reproduira plus.
Le vieillard était tellement
stupéfait de ma réaction – je le lisais sans peine sur sa face longue – qu’il
ne rajouta rien. Moi-même, j’avais du mal à la comprendre. Nestor Cordier ne
m’avait-il pas assuré que mon père pourrirait en prison, pendant au moins les
cinq ans à venir, pour homicide involontaire ? Je n’avais plus aucune
crainte à avoir. J’étais en relative sécurité. Le fait de me rendre à l’Impasse
du Tisseur et dans la maison de mon enfance avait sans doute ravivé des
souvenirs pénibles qui s’étaient assoupis dans le fond de mon âme mais déformer
le visage de Dumbledore, au point de retrouver les rides terrifiantes de mon bourreau
n’avait aucun sens.
D’un geste sec, j’empoignai un verre
et je l’essuyai rudement, me fustigeant de ma propre peur infondée.
Chapitre 4
Noël, oh triste
Noël
« Les
enviais-tu, ces vies ?
-
Non ! Oui, peut-être… ».
Je rajustai le paquet sous mon bras,
alors que des enfants me bousculaient. Ils jouaient dans la neige, courrant
l’un après l’autre avec des éclats de rire qui m’écorchaient les oreilles. Noël
approchait et les écoliers avaient quitté Poudlard pour rentrer dans leur
foyer, le temps des fêtes de fin d’année. Les commerçants de Pré-au-Lard,
depuis plusieurs semaines, avaient orné leurs façades de sapins, habillés de
boules multicolores, et de guirlandes. Une grimace de dégoût me tordit la
bouche et je m’engouffrai à l’intérieur de
- Tu as trouvé ? demanda
Dumbledore.
Je lui tendis le sac et il émit un
grognement d’approbation. Le vieillard m’avait obligé à me rendre chez le
confiseur, pour acheter quelques sucreries qu’il destinait à son frère.
- Il vient ce soir, m’expliqua-t-il,
l’accent bourru. Si je n’ai pas son cadeau de Noël, il risque de bouder.
J’avais des difficultés à imaginer
Albus Dumbledore en proie à la bouderie mais je m’abstins de le dire à mon
employeur qui rangeait le présent dans le fond d’une armoire. Quand il se
tourna vers moi, son œil clair brillait d’intérêt.
- Quoi ? questionnai-je, mal à
l’aise.
- Tu as quelque chose de prévu, pour
les fêtes ? Tu les passes en famille ?
Evidemment. Quelle question
ridicule ! Après avoir apporté quelques oranges à mon père, en prison,
j’irais pleurer toutes les larmes de mon corps sur la tombe de ma mère.
- Non, répondis-je, aigre.
- Vraiment ? Tu n’as
personne ?
L’entrée tonitruante d’une personne
à la taille gigantesque me garda de répondre à la question compatissante de mon
patron. Les joues rougies, je m’avançai près du nouveau venu. J’avais à peine
fait deux pas que je reconnaissais la silhouette engoncée et hirsute de Rubeus
Hagrid, Gardien des Clefs et des Sceaux de Poudlard. Il avait l’air aussi
étonné que moi.
- Que faites-vous là ?
s’exclama-t-il.
Le tutoiement avait cédé le pas au
« vous », plus formel et approprié. Je n’étais plus un enfant et
j’avais quitté Poudlard, six mois plus tôt.
- Je travaille ici, marmonnai-je,
sans fierté.
Hagrid passa une main calleuse dans
sa barbe noire et commanda une bière-au-beurre. Tout le temps que je
travaillai, ses bons yeux me suivirent en silence. Lorsque je revins pour la
cinquième fois, à sa table, je sifflai :
- Arrêtez cela !
- Quoi ? demanda-t-il, surpris.
- De me regarder comme cela. Je ne
supporte pas.
Derrière la masse sombre, son visage
s’empourpra. Il gigota inconfortablement sur le tabouret qui menaçait de rendre
l’âme sous son poids.
- Un gars aussi malin, ici, se
désola le demi-géant.
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