Comme une Ombre
L'Enfant du Noir
« Je me refuse à accepter cette harmonie
supérieure. Je prétends qu’elle ne vaut pas une larme d’enfant, une larme de
cette petite victime qui se frappait la poitrine et priait le « Grand
Merlin » dans son coin infect ; non elle ne les vaut pas, car ces
larmes n’ont pas été rachetées »
d’après F. DOSTOIEVSKI, Les Frères Karamazov
Prologue
S’agissait-il d’une sorte de repentir ? Une
envie de s’expliquer ? Un besoin de se faire comprendre ? Une certaine
volonté d’être pardonné ?
Oui, certainement.
Même si rien ne pouvait excuser les actes
accomplis ni apaiser l’âme… ou ce qui en restait.
Aucune parole n’avait été prononcée. Tout avait
été pensé. Mais cela n’avait guère d’importance puisque c’était la première
fois que les mots devenaient conscients.
C’était le silence qui parlait… le même qui
répondait.
Rien dans la posture droite de l’homme au regard
vide ne montrait le bouleversement intérieur qu’il vivait.
Aucun son ne franchissait ses lèvres, fermement
scellées, comme l’était son cœur.
On aurait pu le croire endormi si ses yeux avaient
été clos ; on aurait pu le croire mort si sa poitrine ne se soulevait pas
au rythme régulier de sa respiration.
A quoi cet homme pouvait-il bien penser ? Quelles
étaient donc les pensées qui l’absorbaient tant ? Pensait-il
seulement ?
Personne n’y prêtait attention, le laissant
dériver dans ses songes, alors qu’il s’était installé sous un arbre.
Totalement indifférent au monde qui l’entourait,
l’homme revivait ses cauchemars et peurs profondes.
Il se souvenait de sa vie…
Chapitre 1
Une lettre, enfin
« Et qu’as-tu pensé quand c’est arrivé ?
- Que je venais de trouver ma place ».
Il faisait chaud dans la pièce sombre, trop chaud,
même. Mon front dégoulinait de sueur, des perles de transpiration étaient même
apparues sur mon nez. Je les sentais qui commençaient à dégringoler, alors que
je frottais vigoureusement les tables, avec un torchon de couleur grisâtre.
J’étais à peine plus haut que les tables, mon bras devant se tendre pour
atteindre le bout.
Tout occupé au labeur difficile et répugnant qui
m’incombait, je mis plusieurs minutes avant de me rendre compte que des coups
de bec étaient donnés dans la vitre, à l’extérieur. A cause de la saleté qui
s’y était incrustée, je ne pouvais pas voir le hibou mais, dès que je lui
ouvris la fenêtre, il se mit à hululer, gentiment. C’était la première fois
qu’un tel animal se présentait chez nous. D’habitude, nous avions droit aux
chiens errants, aux chats affamés ou aux rats loqueteux.
Inquiet, je regardai dans toutes les directions,
espérant que mon père ne verrait pas le volatile au pelage fauve me tendre une
patte impérieuse. Mais il n’y avait personne. Je pouvais m’emparer de ce que
l’étrange oiseau apportait. C’était une lettre.
Sur l’enveloppe, un nom et une adresse étaient
inscrits, avec une écriture élégante, soignée. Une écriture que je ne pourrais
jamais avoir.
Mr Severus Rogue
Pub du « Lointain »
Impasse du Fileur
Londres
Retournant l’enveloppe avec curiosité, je vis le
seau de Poudlard, la célèbre école de sorcellerie. Mon cœur fit un bond dans ma
poitrine, alors que je comprenais de quoi il s’agissait. Maman m’avait assuré
que je la recevrais, moi aussi.
Ma lettre d’admission !
J’allais enfin pouvoir aller à l’école ! Et
pas n’importe laquelle : la plus prestigieuse de toutes :
Poudlard ! C’était un rêve qui devenait réalité. Je pourrais enfin quitter
cet endroit morne et gris.
Fébrilement, j’ouvris l’enveloppe, découvrant un
parchemin de qualité supérieure, où quelques lignes étaient inscrites.
COLLEGE POUDLARD, ECOLE DE SORCELLERIE
Directeur : Albus Dumbledore
Commandeur du Grand-Ordre de Merlin
Docteur ès Sorcellerie, Enchanteur en chef,
Manitou suprême de
Cher Mr Rogue,
Nous avons le plaisir de vous informer que vous
bénéficiez d’ores et déjà d’une inscription au collège Poudlard.
Vous trouverez ci-joint la liste des ouvrages et
équipements nécessaires au bon déroulement de votre scolarité.
La rentrée est fixée au 1er septembre.
Vous prendrez le train à la gare de King’s Cross, quai 9 ¾, à 11 heures
précises.
Veuillez croire, cher Mr Rogue, en l’expression de
nos sentiments distingués.
Minerva McGonagall
Directrice-adjointe
J’allais prendre l’autre parchemin, pour voir
quels étaient les objets dont j’aurais besoin pour l’année scolaire, quand une
voix se mit à vociférer, de l’autre coin de la salle.
- Severus ! Qu’est-ce que tu fais, espèce de
fainéant ?! Je t’avais dit de nettoyer les tables ! Et qu’est-ce que
tu as en main ? Donne-moi ça.
Tremblant des pieds à la tête, je n’eus d’autre
choix que celui de donner ma lettre à mon père, un homme brusque, au caractère
ténébreux. Il m’arracha le parchemin des mains, l’approchant de son long nez
crochu, pour pouvoir le lire plus facilement.
- Toi aussi, alors ? C’est Poudlard,
hein ? Et tu veux que je te félicite, en plus ?
Je déglutis difficilement, alors que je secouais
la tête en signe de dénégation. Je ne voulais en rien forcer mon père. Il
disait ce qu’il voulait, quand il le voulait. Ce n’était que dans ces
moments-là qu’il était plus ou moins « aimable ».
- Termine ton travail, commanda-t-il, la voix
dure.
- Et ma lettre ? osais-je demander.
- Je t’ai permis de me poser une question ?
Non ! Alors, au boulot !
Je n’ajoutai plus rien, le cœur lourd.
Qu’allait-il faire de ma lettre d’admission ?
La montrer à maman ? La brûler ? Il pourrait m’empêcher d’aller à
l’école. Il en avait le droit, il était mon père. Il faisait de moi ce que bon
lui semblait. Ce n’était pas la peine de protester quand il avait décidé
quelque chose. J’étais bien placé pour le savoir.
Continuant mon travail en silence, j’essayai de ne
pas trop penser à ce que je venais de recevoir. Mieux valait ne pas me réjouir
trop vite. Après tout, je n’irais peut-être pas. Même si on venait de me
déclarer comme sorcier. Mon père pouvait m’obliger à rester avec lui, jusqu’à
ma majorité, pour l’aider à la taverne.
Ce soir, il devait y avoir une sorte de banquet,
d’après ce que j’avais entendu, mais je n’en savais pas plus. Mon père n’en
avait pas parlé devant moi et ce que je savais, c’était parce que j’avais
écouté aux portes, ce qui était formellement interdit ! Si jamais je
m’étais fait prendre, j’aurais sans doute passé un mauvais quart d’heure.
- Severus ? appela une voix nettement plus
douce que celle de papa.
- Oui ?
Je ne pouvais pas m’empêcher de sourire à chaque
fois que je croisais les yeux noirs de ma mère. Ils me regardaient avec
tellement plus de bonté.
- Papa m’a dit pour Poudlard.
- Tu… tu es contente ? questionnais-je, un
peu inquiet.
-
Bien sûr, mon chéri.
Spontanément,
mes pas me guidèrent vers celle qui représentait mon rayon de soleil, celle qui
me permettait de survivre dans la noirceur ambiante.
-
C’est bien, mon enfant. Je suis certaine que tu seras un grand sorcier, me
félicita maman avec une légère caresse sur ma joue pâle. La semaine prochaine,
nous irons chercher tes affaires. Au Chemin de Traverse.
J’ouvris
de grands yeux étonnés, remplis de convoitises. Ce serait la première fois que
j’aurais droit à sortir de la maison, pour aller faire des courses, m’amuser,
peut-être. Maman m’emmènerait avec elle pour que je puisse acheter mes
fournitures scolaires, je verrais des tas de belles choses, je croiserais des
gens… Papa n’avait jamais voulu que j’aille à l’extérieur. Il avait bien trop
peur que je ne fasse des choses « anormales ». Et du Chemin de
Traverse, je n’en connaissais que peu de choses à son sujet. C’était là que des
gens comme nous faisaient leurs courses. Maman n’en parlait que rarement,
uniquement ces jours où elle avait les yeux vides et un sourire absent. Ces
jours où elle m’appelait « mon prince »
-
Mais maintenant, tu dois continuer à nettoyer. Des gens importants vont venir
ce soir.
C’est
avec un sourire aimant qu’elle me dit cela, toujours aussi beau et doux.
Un
regain de courage me vint, alors que je m’attelais à la tâche avec plus
d’ardeur, espérant terminer mon travail le plus vite possible, pour parler avec
elle de Poudlard. Elle me dirait ce qu’il y avait de beau là-bas, ce qu’elle
avait fait, dans quelle maison elle avait été, les professeurs qu’elle avait
eus, les amis qu’elle avait rencontrés, les leçons qu’elle avait apprises.
Oui,
elle me conterait tout cela, comme on raconte une histoire, de sa belle voix si
douce, si douce.
Avec
une ardeur que je n’avais jamais eue, je me remis au travail, le regard rêveur,
pensant aux milles merveilles qui m’attendaient à Poudlard.
Lorsque
le soir arriva, la taverne ne paraissait pas plus propre que d’habitude, malgré
le labeur que mon père m’avait imposé. C’est comme si des centaines d’années de
crasses s’étaient incrustées dans chaque recoin.
-
Tu serviras les clients habituels, me grogna mon père, alors que nous
étions en train de souper.
Je
n’étais pas très grand et mes pieds se balançaient mollement dans le vide, en
dessous de ma chaise.
Le
repas était, comme chaque soir, immangeable. Maman avait la fâcheuse tendance à
tout laisser brûler, ce qui avait le don de rendre mon père fou furieux. Mais
aujourd’hui, il semblait presque de bonne humeur… autant qu’un Rogue pouvait
l’être. Il avait un mince sourire sur le bord des lèvres, ce qui en soi était
déjà une grande réussite. Pour lui, un rictus équivalait presque à un éclat de
rire. Il y avait longtemps que je m’étais fait au caractère sombre de mon père,
à sa mauvaise humeur, à sa cruauté, à sa bassesse.
-
Tu n’as pas intérêt à faire tomber quelque chose, me prévint-il soudain,
m’arrachant de mes pensées.
-
Non, père.
C’était
la première fois qu’il me permettrait de me mêler à ses clients et je n’avais
nullement l’intention de le décevoir.
Je
baissai les yeux sur mon assiette, qui ne voulait décidément pas se vider de ce
steak aussi dur qu’une semelle de chaussure. Il faudrait peut-être que je
mange, pour ne pas peiner maman.
-
J’ai fait un dessert, intervint-elle à ce moment-là, d’une fausse voix enjouée.
-
Bonne idée, ma femme, lui dit papa, à mon grand étonnement. Qu’est-ce
donc ?
-
Du flan.
Je
retins une grimace dégoûtée. J’avais horreur du flan !
-
Mange, fils ! m’ordonna mon père, en me lançant une potée de dessert
flasque.
S’il
y avait bien une personne en laquelle je ne désobéirais jamais, c’était bien
papa. Aussi, je me forçai à avaler tout le ravier, avec une mine plus ou moins
réjouie.
-
Va dans la salle, maintenant.
Je
me levai précipitamment, pour ne pas lui laisser le loisir de me punir pour mon
manque de rapidité et je me rendis dans la pièce qui servait de pub.
Retournant
l’écriteau qui indiquait « ouvert-fermé », je m’installai derrière le
bar, en attendant les premiers clients.
Les
habitués, je les connaissais. Depuis toujours, j’accompagnais mes parents à
leur lieu de travail. Lorsque j’eus l’âge d’espionner, je me cachais derrière
le comptoir, pour écouter ce qui se disait. Je me pliais en deux, dans une
minuscule commode, entre les bouteilles de vieil alcool et les chips périmés.
Je n’ignorais donc rien du métier peu ragoûtant de tenancier, même si père ne
m’avait jamais rien appris. Les clients avaient tous le même profil : des
personnes aussi sales que la taverne, avec des mines conspiratrices, des
regards torves. Des alcooliques pour la plupart. Certains me faisaient même
peur. Ils avaient un langage grossier, des manières doucereuses qui ne me
plaisaient pas. Parfois, il leur arrivait même de se montrer entreprenant avec
maman. Dans ces moments-là, j’aurais pu sentir les effluves d’alcool qu’ils
dégageaient.
-
Hé, gamin ! m’apostropha justement une voix grasse. Apporte-moi un whisky.
L’homme
venait d’entrer dans le pub, si discrètement que je ne l’avais même pas
remarqué. Il était habillé avec des vêtements de couleur grise, passablement
usés par le temps. Celui-là, je le connaissais. Il lui fallait toujours au
moins une bouteille et demi avant de parler et de s’épancher sur sa triste vie,
misérable à en pleurer, selon sa propre expression.
-
Ca fait deux shillings, dis-je, une fois le verre amené en face de lui.
-
Deux ? Les prix ont augmenté, c’est ça ? rugit-il, tout en
farfouillant dans une de ses nombreuses poches. Et t’es qui, toi,
d’abord ?
-
Non, monsieur. Ce sont les mêmes tarifs qu’hier. Et je suis le fils du patron.
-
C’est ça, marmonna-t-il en me tendant des piécettes, que je pris grand soin de
compter. Tu me fais pas confiance ?
-
C’est… c’est mon père qui m’a dit de bien compter, répliquai-je, en signe
d’excuse.
-
Va jouer plus loin, maintenant. J’ai pas envie de voir ta sale face de rat
devant moi.
Je
reculai de dix bons pas, ne voulant pas que l’homme aille se plaindre au près
de mon père. Autant rester dans les bonnes grâces des clients, même si ceux-ci
n’étaient que des poivrots. Comme papa.
-
Petit, m’appela alors une autre personne.
Celle-là,
je ne l’avais jamais vue.
C’était
un homme d’une trentaine d’année, au regard bleu glacé. Sa tête était
recouverte par une capuche sombre, comme s’il ne voulait pas vraiment être
reconnu. Ses vêtements paraissaient luxueux, de première main.
-
Oui, monsieur ?
-
Apporte-moi un verre de dragon bulle.
-
Pardon ?
Je
ne connaissais pas cette boisson. Père ne l’avait jamais mentionnée et j’étais
certain qu’aucun client ne l’avait réclamée, avant ce soir.
-
C’est vrai, soupira l’homme en retroussant sa lèvre supérieure de dégoût.
J’avais oublié que j’étais dans un bar pour moldus. Donne-moi de ton meilleur
alcool, alors.
Papa
disait toujours que rien n’égalait le scotch, accompagné de trois glaçons. Je
me précipitai au comptoir, pour satisfaire ce nouveau client qui paraissait
bien riche.
-
Voilà, dis-je, en revenant aussi vite que me le permettait le verre rempli de
l’alcool fort.
-
Bon garçon, tiens pour toi.
Interloqué,
je tendis la main, ne parvenant pas à en croire mes yeux. L’homme venait de me
donner une pièce d’or, en plus de l’argent pour la boisson.
-
Je… monsieur… vous…, balbutiai-je.
-
Garde-le. C’est un galion. Tu le mérites pour le travail que tu fais.
C’est
comme si une chaleur se répandait dans mon cœur. Quelqu’un remarquait enfin que
je faisais un travail de forçat et m’en récompensait. C’était la première fois
que je recevais quelque chose pour le travail accompli. Et en argent sorcier en
plus !
-
Merci, monsieur.
-
Ne me remercie pas trop vite. Va maintenant.
J’obéis,
tout en me demandant ce qu’il avait voulu dire par là.
-
Gamin ! appela une nouvelle fois un client.
Avec
un soupir, je me rendis vers celui qui venait de m’interpeller, tout en priant les
esprits miséricordieux (s’ils existaient) pour que la journée se finisse le
plus vite possible.
En
règle générale, mon père fermait le pub aux alentours de deux heures du matin,
quand les derniers clients n’étaient que des soudards qu’il fallait chasser à
coups de pieds.
-
On m’a dit que tu allais à Poudlard, cette année ? demanda le client
fortuné, alors que je lui apportais un deuxième scotch.
-
Oui, monsieur. J’ai reçu ma lettre ce matin.
-
C’est bien. Où étais-tu à l’école, avant ?
Avec
consternation, je sentis mes joues s’enflammer de honte.
-
Je restais à la taverne, monsieur. Je n’ai jamais été à l’école.
Les
yeux bleus me détaillèrent avec intérêt, comme si j’étais un spécimen rare
qu’il fallait absolument disséquer pour le connaître.
-
Tu sais lire et calculer, j’espère ?
-
Oh oui ! Maman m’a appris. Je sais même écrire !
-
Il vaut mieux, ironisa-t-il. Tu as quel âge ? Onze, douze ans ?
-
Je vais avoir onze ans en janvier, monsieur.
-
Assieds-toi, un instant, petit, m’intima l’homme.
Horrifié,
je ne pus m’empêcher de secouer la tête avec inquiétude. Non ! Je n’en
avais pas le droit. Si mon père arrivait et qu’il me voyait discuter, au lieu
de travailler…
-
N’aie crainte. C’est ta mère qui m’a demandé de venir, pour discuter avec toi.
-
Avec moi ? m’étonnai-je. Mais pourquoi ?
-
Ne pose pas tant de question, Severus.
C’était
la première fois qu’il m’appelait par mon prénom, signe qu’il me connaissait
peut-être vraiment.
-
Je vais t’apprendre quelque chose. Mais cela doit rester un secret. Connais-tu
les Arts Sombres ?
Ouvrant
de grands yeux, je me contentai d’acquiescer.
Bien
sûr que je les connaissais. Les seuls ouvrages sorciers qui se trouvaient à la
maison concernaient les Arts Sombres. Etant curieux de tout, intéressé
d’apprendre sans cesse de nouvelles choses, j’avais lu tous les grimoires que
contenait le double fond de la valise de maman.
-
Dans ce cas, nous allons commencer par ce que tu connais.
Du
coin de l’œil, je vis ma mère apparaître dans la salle, son visage chiffonné
encore plus pâle que d’habitude. Elle venait prendre la relève du service,
comme si elle savait que je serais occupé à autre chose.
Avec
avidité, j’écoutai l’homme, un inconnu dont je ne connaissais même le prénom,
me parler de ce qu’il savait sur
Chapitre 2
Un cadeau, pour
moi ?
« Et
était-ce un beau présent ?
- Il me
comblait au-delà de tout ».
La
semaine suivante, alors que j’avais la permission de dormir un peu plus tard,
je fus tiré de mes rêves par des cris et des pleurs.
Les
yeux encore collés de sommeil, je me levai, somnolant. Mais un nouveau
hurlement, suivi d’une chute de chaises, me réveilla totalement.
Inquiet,
je me précipitai dans la cuisine miteuse, sachant très bien ce que j’y
trouverais : maman, échevelée, le visage en sang, qui pleurait.
-
Maman ? appelai-je, la voix tremblante.
Mais
elle ne me répondit pas et c’est la peur au ventre que je rentrai dans la
petite pièce.
-
Maman ?
Ma
voix n’était plus qu’un murmure, maintenant.
La
pièce était vide.
-
M’man ?
-
Elle est sortie, me répondit alors une voix qui me faisait froid dans le dos,
qui me pétrifiait comme aucune autre ne pourrait le faire : celle de mon
père.
-
Je… j’ai entendu du bruit, balbutiai-je en me retournant vers l’homme violent
qui était aussi mon géniteur.
J’évitais
de le regarder dans les yeux, de peur qu’il prenne cela pour de l’insolence, de
l’irrespect.
-
Va t’habiller, nous devons aller au pub. Tu as du travail dans la salle de
réception.
Le
mot était pompeux pour désigner cette mansarde qui servait à recevoir des
poivrots mais je m’abstins, comme toujours, du moindre commentaire.
-
Dépêche-toi, Severus ! gronda mon père, impatient.
Filant
à nouveau vers ma chambre, je m’y habillai en quatrième vitesse, pour me rendre
directement à la taverne. Celle-ci se trouvait à quelques mètres, à peine, de
la maison.
Il
était passé midi de plusieurs heures quand ma mère nous rejoignit, des sacs
lourds lui encombrant les bras.
Me
précipitant vers elle, je voulus la décharger mais la voix sèche de mon père
m’en empêcha :
-
Laisse ça, Severus.
L’ordre
avait claqué comme un coup de fouet et je sursautai avec violence, le cœur
battant à tout rompre.
-
Oui, père.
Je
les laissai seuls pour retourner dans la « salle de réception ».
-
Qu’as-tu encore acheté ? Ne crois-tu pas que nous avons assez de dettes
comme cela ? vociférait mon père.
Même
si je me trouvais dans une autre pièce, je n’avais pas besoin de tendre
l’oreille pour entendre ses cris d’ivrogne. Et maman, si soumise, ne disait pas
un mot, trop effrayée par son époux.
-
Va ranger ça dans la réserve ! finit-il par ordonner.
Normalement,
aujourd’hui, je devais aller au Chemin de Traverse avec maman. Mais vu l’humeur
de mon père, je resterais certainement encore cloîtré à la taverne.
-
Severus ?
La
voix douce de maman.
D’une
seule traite, je me retournai vers elle, le visage illuminé d’un sourire
soulagé. Peut-être que nous irions faire les courses, après tout !
-
Es-tu prêt ? Nous allons au Chemin de Traverse.
-
Ca ne dérange pas papa ? demandai-je, inquiet de la réaction de mon
géniteur. Tu as peut-être acheté beaucoup de choses aujourd’hui. Il ne faut pas
dépenser les sous de papa.
Je
récitais toujours les mêmes phrases quand maman me proposait de m’acheter de
nouveaux vêtements. J’étais rongé par la peur de ce qui arriverait à cette
femme si mon père se rendait compte qu’elle avait épuisé les maigres ressources
du ménage. Bien souvent, elle se ralliait à mon avis et je gardais les mêmes
tenues, jusqu’à ce qu’elles soient trop usées ou vraiment trop petites pour que
je puisse encore les mettre.
-
Il veut que son héritier ait tout ce dont il a besoin pour suivre ses études.
J’acquiesçai,
soulagé. J’aimais bien aussi quand j’avais droit à de belles choses, presque
neuves.
Juste
avant de partir, je demandai à maman pour repasser par la maison et, une fois
là-bas, je me ruai dans la mansarde qui me servait de chambre, pour prendre,
dans le fond de mon matelas, là où un trou s’était formé à cause de l’usure,
les trois gallions que l’homme fortuné qui m’apprenait tant de choses m’avait
donnés.
-
Nous allons prendre le bus jusque chez des amis. Ils ont un réseau de
cheminette.
J’ignorais
que maman avait des amis mais j’évitai de lui en faire la réflexion. De toute
façon, les « amis » en question n’étaient pas là et leur maison,
vaste et belle, paraissait abandonnée depuis des années. Ma mère dégagea une
clé rouillée de sous un pot de fleurs ébréché et elle nous emmena directement
vers la cheminée nue et noire. Elle passa la première.
-
Chemin de Traverse ! proclamai-je, fièrement, en lançant la poudre.
Une
sensation de vertige m’envahit, alors que j’effectuais le chemin nécessaire
pour arriver à destination. Le sol arrivait trop vite, je le voyais s’avancer
vers moi à une vitesse vertigineuse. Avec un cri, je protégeai mon visage,
juste avant de sentir un choc. J’étais assis sur du carrelage.
-
Tu vas bien, Severus ? me questionna maman, en m’aidant à me relever.
Toussant
à cause de la saleté qui encombrait la cheminée que nous venions d’emprunter,
je ne pus que hocher la tête affirmativement. Oui, j’allais bien mais j’avais
eu un peu peur quand même.
Maman
me sourit en me tendant un mouchoir de couleur grisâtre.
-
Frotte-toi le visage, tu es plein de suie.
-
Merci.
Les
gens qui étaient attablés au pub où nous venions d’atterrir me regardaient avec
amusement.
Pour
une entrée dans le monde, j’aurais certainement pu faire plus distingué. Mais
un Rogue n’était pas distingué. Il était un Rogue. Et c’était tout.
-
Viens, m’enjoignit maman, la mine un peu chiffonnée, comme toujours.
Je
n’avais pas encore pris attention à elle, jusqu’à ce que je remarque
l’ecchymose qu’elle avait sur le bras et qu’elle tentait vainement de cacher
avec son pull rapiécé.
-
Avance, Severus.
Elle
avait intercepté mon regard et n’en éprouvait plus que honte.
Je
comprenais sa gêne. Je la partageais depuis assez longtemps, maintenant. Quand
on faisait quelque chose de mal, on recevait une correction. Parce que nous
n’étions pas assez parfaits, selon papa. Et il avait raison. C’était nos
défauts qui le mettaient en colère. Toujours. J’essayais d’être le plus
irréprochable possible, selon son modèle de conception de la perfection. J’y
arrivais presque depuis quatre mois !
-
Que veux-tu faire en premier lieu ? me demanda-t-elle, d’une voix
faussement enjouée. Chercher tes manuels scolaires ou tes vêtements ? Il
faudra aussi te prendre une baguette.
Une
baguette… J’allais enfin avoir une baguette magique ! Mes yeux brillants
durent me trahir car c’est là qu’elle me conduisit en premier. J’étais
tellement émerveillé que je ne vis rien autour de moi. Aucune autre boutique,
pas une seule personne n’avait autant d’attrait à mes yeux que le mot
« baguette magique ». On doit être fort avec une baguette. Même si on
n’est pas parfait.
-
Bonjour, madame, salua le vendeur, un type chauve, avec de grosses lunettes
carrées sur le nez. Vous venez chercher une baguette pour le petit ?
Evidemment,
pensai-je. Pourquoi serions-nous là aussi non ?!
-
J’ai eu un bel arrivage de baguettes d’occasion, la semaine dernière. Je vais
voir s’il en reste encore.
D’occasion.
J’essayai
de ne pas avoir l’air trop déçu, pour ne pas vexer maman. J’aurais dû le savoir
qu’une neuve coûtait trop cher… Peut-être qu’avec mes trois galions, je
pourrais en avoir une belle ?
-
Maman ? appelai-je, tout bas, pour que l’homme, dans sa réserve, ne
m’entende pas.
-
Oui ?
-
J’ai des sous, on pourrait peut-être en acheter une nouvelle, non ?
Elle
eut un sourire rempli de tristesse.
-
Garde ton argent, mon petit. Une baguette d’occasion, ce n’est pas bien vilain,
tu verras.
-
Oui, maman.
-
Voilà, voilà ! s’écria le vendeur, revenant fort à propos.
Dans
ses mains, il tenait quatre morceaux de bois. L’un était plus foncé que les
autres et n’avait pas une seule griffe.
-
C’est du bois d’ébène, m’expliqua le marchand, en captant mon œil curieux. Tu
veux la prendre en main ?
-
Je ne sais pas…
J’étais
inquiet. Pour qu’une baguette de seconde main soit aussi bien conservée, c’est
qu’elle devait être très chère.
-
Elle est à combien ? interrogea maman.
Elle
avait l’habitude de marchander. Papa disait, quand il était dans un bon jour,
qu’elle était la reine du marchandage !
-
Treize gallions et sept noises, renseigna le vendeur.
Mes
yeux s’agrandirent de surprise.
-
Et celle-là ? demandai-je, sans laisser à ma mère le temps de répondre, en
désignant la baguette la plus laide des quatre.
-
C’est du pin, dit-il. Elle fait un peu plus de six gallions. Mais si vous la
prenez, je vous offre un étui avec.
-
Non !
C’était
la voix de maman. Elle avait l’air choquée, alors que je venais de prendre la
« baguette magique » entre les mains.
-
Nous prenons celle en ébène.
Le
vendeur sourit.
-
Bien… Bien, fit-il, un sourire étrange sur ses lèvres fines.
-
Mais elle est trop chère, soufflai-je.
-
Ne me contredis pas, Severus. Peut-il voir s’il la tient bien en main ?
-
Mais bien sûr.
L’homme
devenait mielleux en comprenant que nous allions vraiment prendre la plus
coûteuse de toutes.
Les
doigts tremblants, je m’emparai du bout de bois sombre. Un picotement
bienheureux me traversa l’échine et, de mon autre main, je le caressai presque
amoureusement. Elle avait l’air d’être neuve.
-
Elle te plait ? interrogea ma mère.
-
Oui.
-
Voici votre argent, marchand.
-
Merci bien, belle dame, fit-il avec obligeance.
Même
maman ne se laissa pas prendre au mensonge. Elle n’était pas belle et le
savait. Son visage était tout plissé par les peines subies et ses cheveux, déjà
gris, n’avaient rien de soigné. Elle était maigre comme un clou et se tenait
courbée, comme si le poids de ses tracas pesait trop lourd sur ses épaules
frêles.
En
sortant de la boutique, elle m’arrêta, alors que j’avançais, sans même regarder
où je mettais les pieds.
-
Tu es content ?
-
Oh oui ! C’est le plus beau cadeau que j’ai reçu.
Ce
qui en soit n’était pas très difficile puisque c’était le seul.
-
Brave prince, me dit-elle.
Elle
avait à nouveau ce pauvre sourire sur les lèvres.
-
Nous allons voir pour tes robes, maintenant.
-
On ne peut pas aller chercher mes livres, avant ?
J’avais
le regard avide de celui qui venait de voir les réserves de la banque de
Gringotts.
-
Si tu préfères.
-
Oui !
C’était
presque ma fête, aujourd’hui. J’avais le droit de faire ce que je voulais,
c’était moi qui décidais.
En
rentrant à la maison, nous avions les bras chargés de nos achats et un sourire
heureux flottait sur mes lèvres, sans que je puisse rien faire pour l’y
enlever.
-
Regarde, papa, dis-je, en me précipitant vers mon père, oubliant un instant
l’homme dangereux qu’il était.
-
Je t’ai déjà dit de m’appeler PERE !
Son
expression était terrible et je reculai avec effroi, ma baguette serrée contre
mon cœur. Avec une baguette magique, on n’était pas si fort que ça, en fait.
-
P… pardon, balbutiai-je, tremblant de la tête aux pieds.
-
Pardon qui ? rugit-il.
-
Pardon, père.
Je
déglutis avec difficulté. Dans mon dos, maman soupira. Je ne savais si c’était
d’inquiétude ou d’exaspération.
-
Il est dommage que tant de mois d’efforts soient anéantis par une parole
malencontreuse, fils.
-
Je… je n’ai pas réfléchi, père.
Je
regardais mes chaussures aux bouts usés.
-
C’est bien cela que je te reproche, cracha l’homme au nez crochu. Tu n’as pas
de cervelle.
-
Vous avez raison, père. Je suis un idiot.
-
Et tu es mon seul héritier en plus !
Cette
fois, l’accusation n’était pas dirigée contre moi mais contre maman. Elle n’avait
jamais su avoir d’autre enfant après moi.
-
Qu’avais-tu à me montrer ?
Le
ton s’était radouci sensiblement. Sa hargne avait disparu pour un temps.
-
Ma… ma baguette.
-
Montre donc ce jouet de pacotille.
Hésitant,
je lui tendis le précieux morceau de bois.
-
Elle te va bien, fut la conclusion de mon père, après de longues minutes
d’études intensives.
Cela
sonnait presque comme un compliment et lorsque je repris ma baguette, pour la
première fois, j’eus l’impression d’être quelqu’un d’important.
Chapitre 3
Courageux,
brave, érudit ou rusé ?
« Que
représentait ce choix, pour toi ?
- Il
représentait tout ce que je pouvais prouver aux autres ».
Traînant
une valise aussi grande que moi, bien plus lourde que le poids que je devais
avoir, même tout mouillé, j’amorçai mon entrée dans le monde, en traversant le
mur qui marquait le passage vers la voie 9 ¾ de la gare de King’s Cross.
Pour
l’occasion, j’avais enfilé des vêtements « neufs » achetés lors de ma
sortie au Chemin de Traverse. C’était un pantalon qui avait dû être noir –
maintenant gris – et un T-shirt dans les mêmes tons.
Maman
n’avait pas pu m’accompagner à la gare, parce que mon père avait besoin d’elle
pour quelque obscure raison à la taverne.
J’avais
traversé seul la moitié de Londres, mon bagage encombrant derrière moi.
J’avais
d’abord pris un bus bondé, avant de m’orienter vaille que vaille jusque la
gare.
Sur
le quai, il y avait un monde de fou ! Des tas d’enfants de mon âge, ou
plus âgés, promenaient partout, bousculant, s’excusant, criant à tue tête… Même
le pub était moins bruyant que la cacophonie qui imprégnait cet endroit,
mythique entre tous.
-
Tu veux un coup de main, petit ? me demanda une voix aimable derrière moi.
Je
me retournai brusquement, pour croiser un regard bleu que j’avais déjà vu.
C’était l’inconnu fortuné qui m’avait appris tant de choses !
Que
faisait-il là ?!
-
Je suis venu conduire mon fils, expliqua-t-il, comme s’il avait lu dans mes
pensées.
Et
ce disant, il s’empara de ma valise, pour la hisser sans difficulté à l’intérieur
du train. Dans moins de trois minutes, celui-ci se mettrait en route.
-
Merci, dis-je, simplement. C’est gentil.
-
Je ne suis pas gentil. Bonne chance, à Poudlard, Severus.
Il
me tendit la main. Je la pris, me sentant soudain important.
Puis,
l’homme disparut.
-
Tu peux me laisser passer ? questionna une voix enfantine.
A
la place de celui qui m’avait aidé se tenait un jeune garçon, de mon âge. Lui
aussi avait une grosse valise, avec les initiales « RJL ». Il
attendait que je libère l’entrée du wagon pour pouvoir s’y engouffrer.
Mes
yeux fouillèrent les compartiments, à la recherche d’une place où je pourrais
m’installer. En voyant un désert, je m’y précipitai, trop timide pour approcher
d’autres étudiants.
J’étais
à peine assis que le train se mit à siffler et que les portes extérieures se
fermèrent. Le départ était imminent.
-
Il y a de la place ici ? demanda « RJL ».
-
Comme tu vois.
Ma
réponse avait été plus sèche que je ne l’aurais voulu et je me mordis les
lèvres.
-
Je m’appelle Remus, salua-t-il, dès qu’il fut assis en face de moi. Remus
Lupin.
Le
train s’était mis en marche et prenait peu à peu de la vitesse.
-
Severus Rogue.
-
Tu es en première année, comme moi ?
-
Oui.
-
Tu es petit pour ton âge.
Ce
n’était pas une insulte mais je le pris comme tel. Je me redressai, pour en
imposer un peu plus. Papa me disait toujours que j’étais aussi chétif qu’une
fillette. Ca me mortifiait à chaque fois. Et que ce garçon, alors qu’il ne me
connaissait même pas, me le fasse remarquer me mettait en colère.
-
J’aurai onze ans en janvier, sifflai-je.
-
J’ai eu onze ans le mois passé.
Il
avait un regard candide et adulte en même temps. Je ne savais que penser de
quelqu’un qui paraissait innocent jusqu’à la moelle mais qui, pourtant,
semblait emprunt d’une gravité toute mûre.
-
Tes parents sont sorciers ? continua-t-il dans son investigation pleine de
naïveté.
-
Oui.
Mensonge
honteux : seule maman avait été à Poudlard. Mais il n’avait pas besoin de
le savoir.
-
Moi, je suis moitié moitié. Mon père est un moldu et ma mère une sorcière.
Je
roulai des yeux.
Il
avait l’air honoré d’être un sang-mêlé.
-
Je vis dans une banlieue de Londres, pas très loin de la gare, expliqua Remus.
Et toi ?
-
Aussi.
Mes
réponses laconiques n’avaient pas l’air de le perturber outre mesure et son
babillage incessant était rempli de joie et d’excitation.
Un
véritable enfant !
-
Tu sais dans quelle maison tu seras ?
-
Non, je n’y ai pas encore réfléchi.
Ce
qui était parfaitement faux ! Depuis que j’avais reçu ma lettre, je ne
pensais qu’à cela. Dans quelle maison serais-je envoyé ?
J’avais
aussi un peu peur de la façon avec laquelle on était réparti. Maman avait
assuré que cela ne faisait pas mal. Néanmoins, je m’interrogeais. Comment
pouvait-on déterminer la maison de quelqu’un, rien qu’en une seule
soirée ? C’était impossible de voir à l’intérieur des gens, comme ça. Même
si le directeur était Albus Dumbledore, celui qui avait vaincu Grindelwald.
J’avais tout lu sur lui. Et sur Poudlard. Avec l’argent économisé, je m’étais
offert « L’Histoire de Poudlard » et « Les Grands sorciers
contemporains ».
Maman
ne m’a jamais dit dans quelle maison elle était. Peut-être pour que je ne sois
pas influencé et que je n’y aille pas.
Je
savais qu’il y avait quatre maisons, à Poudlard : Gryffondor, Poufsouffle,
Serdaigle et Serpentard. Bien que sachant vaguement ce qu’elles représentaient,
je ne pouvais me targuer d’être au courant au point de choisir logiquement
celle où j’aimerais me rendre.
-
Ma mère a été à Poufsouffle. Elle dit que c’est une bonne maison. Les plus
braves vont là.
-
Sais-tu ce que signifiait le mot « brave », dans l’Antiquité ?
demandai-je, un peu ironique.
Comme
mon compagnon de route secouait la tête de dénégation, je répondis :
-
Cela désignait un simplet.
-
Maman n’est pas bête ! s’écria-t-il scandalisé.
-
Je n’ai jamais dit qu’elle l’était.
Mais
je me faisais avoir à mon propre jeu. Mon père me disait toujours que j’étais
sans cervelle, stupide. Maman m’appelait « brave ange ». Peut-être
que j’irais à Poufsouffle. Serais-ce une humiliation pour papa, de savoir que
son seul héritier avait été dans cette maison ? Il disait que les braves
étaient des perdants.
Non !
Le
mot « brave » devait désigner autre chose, certainement. Je n’étais
pas assez intelligent pour savoir quoi, voilà tout.
-
Des bonbons ? Dragées de Berthie Crochue, Dents sanglantes,
Chocogrenouilles, Crème Flamèche, scandait une voix, à l’extérieur du
compartiment.
Lupin
me regardait, comme si j’avais la réponse à ce qu’il se passait.
Comme
il était curieux, il ouvrit la porte et tomba nez à nez avec une femme,
habillée en rose bonbon, qui poussait un chariot plein de sucreries.
-
Hé bien, mon mignon, lui dit-elle. Tu veux acheter quelque chose ?
-
Non, je n’ai pas assez d’argent, lui répondit Remus, la mine piteuse. Et toi
Severus ? questionna-t-il, en se tournant vers moi.
-
Il ne me faut rien.
J’étais
trop fier pour avouer que moi non plus je n’avais pas assez d’argent pour
m’acheter des friandises, même si mes vêtements, encore plus miteux que ceux de
Lupin, parlaient pour moi, aussi sûrement que si je l’avais crié sur tous les
toits.
-
Bonne route alors, s’écria la femme enrubannée, en continuant son chemin dans
le couloir du train.
Le
regard envieux envers ceux qui allaient pouvoir s’acheter des bonbons, Remus
referma la porte du compartiment, nous isolant à nouveau des autres.
-
Mon père n’a pas une très bonne situation professionnelle, déclara Lupin, pour
se justifier.
-
Ca ne me regarde pas.
Il
ouvrit de grands yeux choqués, auxquels je ne m’attardai pas.
Je
venais de le classer dans « les personnes insignifiantes qui n’avaient
aucun orgueil » et cela seul suffisait à me le rendre antipathique.
C’était
le soir quand nous arrivâmes enfin à Pré-au-Lard.
Devant
nous, une immensité noire, seulement percée par quelques lueurs vacillantes de
lampes à pétrole.
-
Les premières années ?! cria une voix bourrue. Venez ici, les premières
années ! Allons, on se dépêche.
Avec
un frisson d’inquiétude, je pus distinguer celui qui nous hélait avec si peu de
distinction. C’était un homme immense, encore plus parce que je le voyais de ma
petite taille. Il était bien plus grand qu’un homme ordinaire. Il avait une
barbe et des cheveux hirsutes. Son long manteau ne recouvrait pas tout à fait
le ventre proéminant qu’il avait et la lampe qu’il tenait à la main devait
peser une tonne, tant elle était massive.
-
Nous prenons les barques, expliquait l’homme. Toutes les premières années
viennent par le lac, c’est bien plus joli.
J’étais
dans une longue file d’élèves, tous du même âge que moi, qui devaient craindre,
comme moi, leur entrée à Poudlard. Excitation et angoisse se mêlaient dans mon
cœur, comme cela devait se mêler dans le leur.
-
Surtout, ne vous penchez pas ! Il y a un calmar géant qui se ferait une
joie de vous manger comme en-cas !
L’avertissement
de notre guide me glaça les veines, alors que je montais dans la barque, avec
mille et une précautions, pour ne pas la faire tanguer.
-
Grouille-toi ! m’ordonna un élève, juste derrière moi.
-
Je n’ai pas envie de faire chavirer l’embarcation, lui répondis-je, sur le même
ton exaspéré.
-
Idiot, persifla-t-il, en poussant, pour m’obliger à me hâter.
Les
jambes tremblantes, je trouvai une place assise, dans le fond de la petite
barque et je ne bougeai plus d’un pouce.
Mais
petit à petit, le spectacle qui apparaissait devant mes yeux me fit sortir de
mon immobilité craintive. Juste en face de moi se dressait, majestueux et inébranlable,
le château de Poudlard, étincelant de milles feux.
-
Entrons, intima l’homme hirsute, quand nous débarquâmes tous.
En
cet instant, je ne savais où poser le regard, tout m’attirait. J’étais dans le
hall, je m’émerveillais devant la belle porte d’entrée, je regardais avec
avidité les boiseries, les tableaux, le grand escalier…
-
Bonjour, mesdemoiselles et messieurs, dit une voix revêche, près de l’entrée de
ce qui semblait être une salle.
La
femme qui venait de prendre la parole était grande et maigre. Ses cheveux,
relevés en un chignon serré, étaient poivre et sel. Son regard, perçant, était
à moitié dissimulé derrière des lunettes rectangulaires. Dans ses mains, elle
tenait un parchemin enroulé sur lui-même.
-
Je suis le professeur McGonagall, se présenta-t-elle.
Comme
les autres, je ne prononçai pas un mot, trop impressionné.
-
Dans quelques minutes aura lieu la cérémonie de
J’emboîtai
le pas à mes compagnons, le regard résolument braqué sur mes chaussures, pour
ne pas que ma peur transperce dans mon regard et que quelqu’un puisse
l’intercepter.
Soudain,
je fus arrêté, en même temps que les autres premières années. A quelques mètres
de moi, un simple tabouret, sur lequel était posé un très vieux chapeau de
sorcier, qui avait dû connaître des jours meilleurs, dans un passé lointain.
-
Quand je dirai votre nom, vous viendrez jusqu’à ce siège, où vous allez vous
asseoir. Ensuite, je mettrai le Choixpeau sur votre tête, pour qu’il désigne la
maison à laquelle vous appartiendrez.
Un
chapeau ? Sur la tête ? C’était ça qui allait décider de mon
avenir, pour les sept ans que je passerais ici ? J’étais médusé !
Mais
l’un des plis du chapeau, qui ressemblait à s’y méprendre à une bouche,
s’ouvrit, pour se mettre à chanter :
« Je n'suis pas d'une beauté suprême
Mais faut pas s'fier à ce qu'on voit
Je veux bien me manger moi-même
Si vous vous trouvez plus malin qu'moi.
Les hauts-d'forme, les chapeaux splendides
Font pâl'figure auprès de moi
Car à Poulhard, quand je décide,
Chacun se soumet à mon choix.
Rien ne m'échapp'rien ne m'arrête
Le Choixpeau a toujours raison
Mettez-moi donc sur votre tête
Pour connaître votre maison.
Si vous allez à Gryffond