« Que, comme chacun, nous puissions endurer l’enfer et que, le cœur
étreint de rage à mesure que la souffrance dévastait notre existence, nous
achevions de nous décomposer en nous-mêmes, dans le tumulte de la peur et de
l’horreur que la mort inspire à chacun, n’effleurait l’esprit de personne en
ces lieux ».
M. BARNERY, L’élégance du hérisson.
J’entre dans cette histoire, moi
aussi. Je fais partie des lignes noircies de ce livre si obscur. Mon bonheur et
ma peine ont contribué à l’écriture de cette destinée.
Derrière les mots alignés, aucune
prophétie, aucune divination. Juste le sentiment terrifiant d’être
l’instigatrice du Mal, de l’avoir accouché, dans les larmes et le sang. Et une
promesse. Susurrée, tel un mot tendre.
Je l’ai aimé, ce démon aux yeux
sombres. Autant que je l’ai haï. La peur qu’il projetait en moi, serpent
huileux rampant à l’intérieur de mes veines, attisait une haine que je me
méprisais d’éprouver. On ne peut exécrer celui qu’on a enfanté. Il est ma
chair. Il est devenu mon unique raison de vivre, lui qui a collaboré à mon
malheur. Il m’a tout volé et je le chéris de cette exclusivité affamée.
Son premier cri n’est que silence mais
à l’instant où la sage-femme le dépose entre mes bras fébriles, j’entends ses
révoltes. Déjà sa pupille me fixe de l’intransigeance qu’il réclamera bientôt.
Ils mentaient tous, ces médecins, ces scientifiques : mon bébé à moi n’est
pas aveugle à la naissance. Il scrute mon âme à l’aube de sa vie et il me
terrorise. Je leur dis qu’il me brûle le cœur et ils me l’arrachent des mains,
pour le déposer dans un berceau, loin de moi. Je hurle, parce que lui ne pousse
pas un cri ; je pleure parce que lui ne verse pas une larme.
Il est mon fils, mon unique enfant. Et
il n’a pas besoin de moi. A peine quelques heures d’existence et il proclame
son indépendance. Lui, le fruit de mon amour inconditionnel pour un homme si
différent de mon monde, ne m’offre pas la satisfaction d’être mère.
Je l’aime, malgré lui. A cause de lui.
Car c’est lui. Jamais je ne permettrai qu’on me l’échange, qu’on me le prenne.
Un jour, je l’abandonne. Emmailloté
dans un drap sale, immobile dans un couffin vieillot, je le laisse devant cette
porte que je n’ai plus le droit de franchir. Deux jours après, on me le ramène,
ce bébé qui marche à peine. Il se love contre une barbe immaculée et il sourit.
Depuis quand sourit-il, lui qui n’émet pas un son ? Celui qui me confie à
nouveau mon fils n’a rien à faire chez moi. Ce n’est pas à lui que je le
livrais. Pourtant, il est là et il me supplie. Il pense que mon amour changera
le cours de l’histoire. Je lui avoue à quel point tout est si compliqué. Ma
volonté à elle seule ne peut effacer la promesse, la destinée de mon démon.
Mais il ne comprend pas. Ne fait pas l’effort de comprendre. Les petites mains
se tendent vers moi, pour la première fois. Des lèvres que je pensais muettes
crient :
- Maman !
Je l’ai emporté, je l’ai gardé. Et
j’obéis à ce vieil homme qui me prie sans honte de chérir ce petit être. Mon
sang coule dans ses veines. Ainsi que celui de son père.
Quand il grandit, je lui caresse les
cheveux et je lui chuchote des mots doux au creux de l’oreille. Il appuie sa
tempe contre mon sein, il écoute battre mon cœur. Perçoit-il à quel point il
s’affole lorsqu’il est prêt de moi ? Ses grands yeux noirs s’éteignent à
cause de l’obscurité dans laquelle je les oblige à demeurer. La vindicte se
transforme peu à peu en résignation. Un jour, je soufflerai sur le reste de vie
qui se dégage de son âme et il s’étouffera, comme une chandelle mouchée. Il ne
restera qu’une fine lamelle de fumée grise. Grise et triste.
Je le
laisse évoluer, seul. Parfois, je me penche vers lui et je le félicite. Son
intelligence dépasse toutes celles que j’ai rencontrées. Il l’ignore sans
doute. Parce que son père le traite de vermine et il le croit. Je lui apprends
à n’écouter que les paroles de son géniteur. Il doit lui témoigner du respect
et ressentir de la peur. La même qui me lie à lui. Mon petit garde les paupières
baissées face à son père et tremble devant la colère qui gronde. L’homme qui
l’a engendré le déteste : c’est moi qui lui ai insufflé cette antipathie
en confessant mes fautes et mes craintes. Par sa violence bestiale, il espère
briser notre fils avant que le danger qui couve n’explose. Je ne m’interpose
plus entre eux, je laisse mon époux à l’œil de granit s’imposer à la volonté de
notre enfant. Parfois, je sens qu’il s’attendrit et qu’il oublie. Après ces
brefs moments de faiblesse, les coups qui pleuvent sont plus douloureux et
m’atteignent à mon tour. L’imperfection du garçon, c’est moi qui lui ai
transmise.
Néanmoins,
malgré ma terreur, je contacte un ancien ami d’école, pour enseigner les Arts
Sombres à cet enfant que mon instinct voue à l’enfer. J’ignore ce qui me pousse
à tenter le monstre qui sommeille au fond de ses entrailles.
- Il
est puissant, me murmure le vestige vivant de mon passé. Et très vif. Sens-tu
sa colère ?
Oui,
je la sens. Elle nous engloutira tous.
Il me
propose de le prendre à ses côtés, de le former. Je refuse. Je m’oppose à cette
séparation. Jamais plus je ne l’abandonnerai : j’en ai fait le serment à
Albus Dumbledore, lorsqu’il me l’a ramené, si petit et chétif.
-
Votre place n’est pas ici.
De sa
main gantée, il englobe l’horrible décor de la taverne et je lui donne raison.
Mon sang ne devrait pas ramper dans cette fange nauséabonde. Et pourtant, ici,
nous ne craignons rien. Le seul lieu qui nous a accueillis, moi dont la famille
ne voulait plus ; lui, notre enfant au regard de braise, au regard
enflammé.
A dix
ans, il quitte la maison, il part pour apprendre. Et lorsqu’il rentre, je sens
les changements qui s’opèrent en lui. Ces changements que j’ai pressentis à sa
naissance. Je supplie mon mari, aujourd’hui, de ne pas le toucher. Il ne sait
pas, lui, ce que pourrait accomplir son rejeton. Il nous détruira, bientôt.
- Tu
ne vois donc pas de quoi il est capable ? Oh, Tobias, ne vois-tu donc
pas ?
Je
m’effondre, encore une fois. Je suis l’instigatrice du Mal, je suis la mère de
cet enfant. Et la promesse de Tom, cette menace douce-amère d’un cœur si noir,
résonne dans ma tête :
- Je
ferai de ton Prince mon âme damnée.