Ce soir, le lion s'endort
Je suis à l’intérieur de l’église, juste
devant le porche, et je serre les mains des personnes présentes, sans même me
rendre compte des gestes effectués.
En face de moi, un cercueil de chêne clair
m’attire et me révulse à la fois.
Au-dessus de ma tête, la solennelle musique
de l’orgue retentit, macabre et merveilleuse en même temps.
C’est la mélodie que j’ai choisie, que j’ai
voulue entendre à l’entrée du mort dans l’église. C’est celle qui lui va le
mieux et qui dit tout sans rien dévoiler.
Un rapide coup d’œil à ma sœur me rassure.
Elle ressent la même émotion palpable et terrifiante que moi.
L’atmosphère étouffe de milles douleurs à
peine voilées.
J’écoute et j’essaie de me souvenir des
paroles.
« Dans la jungle, fragile jungle, ce
soir le lion s’endort »
Je ne sais même plus si ce sont les mots
exacts. En cet instant, je ne m’en préoccupe pas.
Seule cette tristesse accablante me
titille, s’enfonçant dans mon cœur comme des millions d’aiguilles le
feraient.
La danse des personnes continue. Certaines
attendent en dehors de l’église, pour serrer ma main. Pour dire un mot à ma
sœur, pour jeter un regard triste sur le cercueil où une belle fleur blanche
repose.
- Des couleurs claires, ai-je dit, me
souvenant brièvement de ce qu’il aimait par-dessus tout.
Je veux me réveiller de ce cauchemar mais
je sais qu’il est réel. Il me suffit de croiser des yeux bleus remplis de larmes
pour m’en convaincre.
La nuit, je rêve de ce qui a été et de ce
qui n’est plus.
La mélodie reprend encore. Elle venait de
s’arrêter, puisque achevée. Les gens sont toujours là, à essayer d’entrer, en
une file indienne silencieuse. Il faut encore une ambiance musicale. Toujours la
même. C’est celle que je voulais. Celle que j’ai exigée.
Quelqu’un me sert dans ses bras. Je ne sais
pas qui c’est. Je ne le connais pas. Je ne le reconnais pas. Son visage
m’est familier mais à travers le rideau de mes pleurs, je ne vois rien, si ce
n’est le cercueil clair.
- Merci d’être venu.
Ma voix ressemble à celle d’un
automate.
Je ravale mes larmes.
Je veux être digne.
Les sanglots déchirants ne sont pas dignes.
Pas les miens. Et le reniflement que je viens de faire non plus.
« Dans la jungle, fragile jungle, ce
soir le lion s’endort »
Je me concentre sur des paroles que je
connais à moitié. Que j’ai un jour connues mais qui me font faux bond
aujourd’hui.
Un lion...
C’est fort un lion. C’est
invulnérable.
C’était tellement lui.
L’enseigne de son entreprise, sa devise de
vie, sa façon d’être.
Le lion...
Un héros, peut-être.
« Mon héros »
Le souvenir me revient et je ne peux
m’empêcher de sourire.
C’était à peine quinze jours avant. Une
éternité...
Une anecdote stupide jamais racontée à
personne parce qu’elle faisait partie intégrante de mon jardin secret, pendant
plus d’un an. Seule ma sœur a su. Mais après...
J’aurais voulu la dire au monde entier
cette petite histoire mais je la gardais en même temps, précieusement, comme le
plus beau des joyaux.
Je voulais leur dire, à tous.
C’était mon souvenir le plus vivace. C’est
mon souvenir le plus vivace. Celui qui me fait rire et pleurer en même
temps.
Il n’était pas un héros.
Il ne l’avait jamais été ! Sauf quand
j’étais petite fille et que je croyais aux contes.
J’ai envie de le crier, là, dans cette
église !
Il n’était pas un héros !
Il n’était qu’un homme. Simple et
vulnérable.
Pas un lion. Non, même pas un petit
chat.
Sans défense devant une mort douce, au
milieu d’un rêve.
« Dans la jungle, fragile jungle, ce
soir le lion s’endort »
Pourtant, deux semaines auparavant, je
mettais la main sur le cœur en soupirant, la voix remplie de trémolos : Mon
héros !
Et il a souri. Et il m’a regardée en me
traitant de clown.
Non, pas un héros...
Juste un père qui avait dit au voisin que
ses phares étaient restés allumés.
« Dans la jungle, fragile jungle, ce
soir le lion est mort »
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