Le Clair-obscur
« Il faut me crucifier, me mettre sur la croix, et non avoir pitié !
Crucifie-moi, juge, crucifie-moi, et, après m’avoir crucifié, aie pitié !
Et alors, je marcherai de moi-même au crucifiement, car je n’ai pas soif de
plaisir, mais de deuil et de larmes ».
F. DOSTOÏEVSKI, Crime et Châtiment.
Je
posai calmement la plume que je tenais entre mes doigts, lorsque j’entendis les
coups hésitants fracasser la porte de mon bureau et chasser le silence. Je
n’ignorais pas qui se dissimulait de l’autre côté du battant protecteur. Non,
je ne doutais pas de la personne tremblante qui patientait, sans doute tentée
de fuir ce qu’elle s’apprêtait à avouer.
J’intimai
l’ordre d’entrer et l’ombre maigre et noire de Severus Rogue se matérialisa
devant moi. Le garçon n’avait pas encore vingt-cinq ans et, pourtant, son
regard opaque se voilait d’une vieillesse que je ne possédais pas.
Le
fauteuil que je lui désignai l’engloutit entièrement et les soupçons que je
nourrissais à son égard se transformèrent en certitudes quand une main
chancelante souleva la manche endeuillée, pour mettre à nu l’ignominie que je
redoutais d’apercevoir. Quelle autre monstruosité aurait pu expliquer les
soubresauts terrifiés qui animaient cet homme ?
-
Qu’attendez-vous de moi, Severus ? Un châtiment ? Espérez-vous
l’absolution, peut-être ?
Je
croisai volontairement les mains sous mon nez, pour les empêcher de commettre
un acte irréparable. Je ne détenais aucune clémence pour les Mangemorts, ces
assassins tortionnaires qui suivaient un maître démoniaque. Je sentais depuis
longtemps que Rogue se noyait au cœur des ténèbres.
-
J’ai péché, balbutia-t-il, misérable et perdu. Punissez-moi car je n’en peux
plus de cette demi-vie.
J’approuvais
volontiers son aveu. Sa figure émaciée et pâle n’avait jamais paru aussi
malade. Les cheveux gras qui l’encadraient ajoutaient au tableau sa touche de
noirceur abjecte.
-
Est-ce le repentir qui a guidé vos pas jusqu’à moi ? questionnai-je,
mordant. Prouvez-le dans ce cas.
Je me
contenais de le réduire en cendres. Il méritait mille morts, pour le mal semé
sur son passage. Quels mensonges déversait-il dans l’espoir de sauver sa peau
infamante ? Je fus surpris quand il secoua la tête, se refusant à
prononcer la moindre excuse à ses actes barbares. Venait-il vraiment en
repenti ? Souffrait-il de sa condition ? Je ne parvenais pas à
concevoir qu’un esclave de Voldemort - même aussi terrifié que l’était Severus
Rogue en cet instant - suppliait ma sentence. Il ne réclamait aucune clémence,
aucun pardon. Il attendait. Et cette réaction fit vaciller ma haine et mon dégoût.
- Il
y a quelques mois, j’ai reçu une lettre, informai-je, désormais certain qu’il
en était le destinateur. Grâce à elle, un enfant a la vie sauve.
Le
Mangemort détourna les yeux, muet.
Je ne
lui faisais pas confiance. Pourtant, je ne doutais pas qu’il m’était acquis. Il
venait de trahir son maître. Définitivement. S’en rendait-il compte ? En
dévoilant les projets concernant Harry Potter, il signait son parjure. Sa
présence, cette nuit, n’en était que la conclusion logique. Je me servirais de
ses remords, que je percevais plus puissants que sa terreur, pour atteindre
Voldemort et le détruire. Je veillerais à le maintenir dans cet état d’esprit,
le temps de vaincre le Mage Noir. Après, je lui rendrais sa liberté. Mais, en
attendant, il payerait sa dette.
-
Vous espionnerez Lord Voldemort pour moi, exigeai-je.
Un
cri étranglé s’échappa de sa gorge, à l’évocation du terrible nom. Son corps
entier se mit à trembler, incontrôlable. L’espace d’un instant, je crus qu’il
allait vomir sa peur. Il ne reprit contenance qu’au bout d’un long moment
horrifié.
-
Tout ce que vous demandez, Monsieur le Directeur, souffla-t-il avec déférence.
Je
tressaillis brièvement. Je ne recherchais pas des alliés serviles,
contrairement à mon ennemi. Ma conscience m’ordonnait de le dire à Severus mais
je la muselai. Le prix de la paix valait bien le sacrifice d’une liberté écrouée.